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MESSER-GRANDE

A Venise, jadis, les arrestations se faisaient avec le moins de bruit possible, et le lecteur eu a vu la preuve lors de l'arrestation du vicomte de Signelay. C'était eu plein jour de fête cependant, au milieu d'une aflluence considérable que Léopold avait été arrêté, mais l'arrestation avait été opérée sans scandale, et, quelques minutes après que la gondole emportant Messer-Graude et son prisonnier avait disparu, il n'était plus question parmi les spectateurs de ce qui venait d'avoir Heu, car rien ne paraissait plus simple. Messer-Grande avait conduit le vicomte au palais du doge; là, le jeune homme avait été fouillé sans qu'aucuue interrogation eut eu lieu, ensuite il avait été appelé devant l'inquisiteur. A toutes les questions qui lui avaient étéadressées relativement à ses prétendus crimes, Léopold avait opiniâtrement refusé de répondre.

— Metletelo in deposilo, avait dit le juge en employant la formule consacrée.

Messer-Grande a . -ait alors repris Léopold et l'avait conduit par mille détours jusqu'à une pièce dans laquelle se tenait un homme ayant appendu à sa ceinture un énorme trousseau de clefs : cet homme était le signor gardien des Plombs. Celui-ci reçut le prisonnier, en donna décharge et appelant deux archers qui se placèrent aussitôt de chaque côté du vicomte :

— Suivez-moi! dit-il d'une voix rude.

Léopold obéit. Flanqué de ses deux estafiers, il monta les marches de deux petits escaliers eu haut desquels il trouva une première galerie qu'il suivit, puis une seconde, garnie à son extrémité d'une porte massive. Le geôlier prit une clef, ouvrit cette porte et invita de la main Léopold à pénétrer dans une sorte de bouge, mal éclairé, bas de plafond et dans lequel régnait une chaleur suffocante.

— Est-ce là ma prison? demauda le vicomte.

Le geôlier ne répondit pas, il s'occupait à refermer la porte d'entrée. Pendant ce temps, Léopold parcourait des yeux l'espèce de galetas où il se trouvait. Ses regards tombèrent sur une grande machine de fer solidement scellée à la muraille : cette machine représentait un carcan ayant la forme d'un fer à cheval. Le geôlier s'était rapproché doucement.

— Sa Seigneurie désire peut-être savoir à quoi cela

peut servir? dit-il d'une voix doucereuse. Lorsque Leurs Excellences ordonnent qu'on étrangle quelqu'un, ou fait asseoir le coupable sur un tabouret, le dos tourné contre ce collier et on lui place la tête de façon à ce que le cou soit à demi pris dans ces tenailles de fer. Une masse de soie, qui garnit l'autre moitié, passe par ce trou et les deux bouts vont aboutir à l'axe d'un moulinet auquel on les assujettit. Un homme tourne la roue jusqu'à ce que le patient ait rendu son âme au ciel, car leconfesseur nele quitte pas, Dieu merci! qu'il ne soit expiré.

En achevaut de donner cette petite description, le geôlier avait lancé un méchant coup d'oeil sur Léopold, probablement pour jouir de l'effet qu'il pensait avoir produit, mais le vicomte était impassible et son regard avait quitté la machine pour se reporter sur une autre partie du galetas. Le geôlier sourit en haussant les épaules et, ouvrant une grosse porte doublée de fer que Léopold n'avait point remarquée encore et qui avait à son milieu un trou rond d'un demi-pied de diamètre à peu près, il poussa sou prisonuier. Léopold fut contraint a se. courber eu deux pour entrer, tellement bas était le plafond, puis la porte se referma, et le geôlier demanda par l'ouverture si son prisonnier voulait payer pour avoir sou repas du soir.

— Je n'ai pas faim I répondit Léopold.

Le geôlier quitta le guichet et s'en fut suivi des deux archers. Demeuré seul, Léopold resta un moment immobile comme s'il eût eu peine à rappeler ses esprits. S'avançant précipitamment yers la porte, il la secoua avec des mouvements fébriles, mais les verrous ne crièrent même pas dans leurs gâches. S'appuyaut alors sur le rebord du guichel, il contempla d'un œil vague le hideux galetas dans lequel était l'uorrible machine dont la vue semblait lui faire pressentir la destinée qui lui était réservée. Cette ouverture, la seule par laquelle pénétraient l'air et le jour, était garnie d'énormes barreaux de fer tellement serrés les uns contre les autres qu'il était impossible de passer la main entre eux. La chaleur était extrême, car l'air vital manquait presque absolument : on n'entendait d'autre bruit que celui que faisaient d'énormes rats en courant sur les murailles. Le vicomte demeura là, im-i.obile, dans la mémo situation durant plus de cinq heures. La nuit le surprit, nuit profonde, opaque, que pas un rayon luaiineux ne traversait.

— Oh! s'écria-t-il en comprimant les battements de son cœur, Lucile n'est pas coupable! Mon! non!... c'est impossible!... Je suis le jouet de quelque odieuse machination !... Mais pour tout expliquer, il faut sortir d'ici !...

Le vicomte recula.

— Sortir d'ici 1 répéta-t-il en regardant autour de lui. De quel droit m'y retient-on?

Etendant les bras, il parcourut sa prison comme s'il y eût cherché une issue praticable : cette prison, autant que le vicomte put en juger dans l'obscurité, était de forme carrée, très basse de plafond et garnie d'une espèce d'alcôve dans laquelle étaient placés un lit, une table et une chaise. Le vicomte se laissa tomber sur cette chaise en proie aux réflexions les plus douloureuses. Il se savait sous les Plombs et il savait aussi que, sous les Plombs, suivant l'expression du baron autrichien, on y entrait, mais on n'en sortait pas.

Combien de temps demeura-l-il ainsi? Il ne le sut jamais, mais sans doute la rêverie amère à laquelle il était en proie fut longue, car il ne revint à lui qu'en entendant ouvrir sa porte : il faisait grand jour et le geôlier venait lui apporter sa ration de la journée.

— Je veux voir l'inquisiteur, dit Léopold.

Le geôlier haussa les épaules sans répoudre.

— Je veux voir l'inquisiteur, répéta Léopold outré de celle pantomime iusultante.

LE TAMBOUR DE LA .'{2e DEMI-BRIGADE

Le geôlier sortit et referma la porte sans même se retourner. Le lendemain, il revint avec quatrearcher-. Ou lit sortir Léopold, oale plaça dans la pièce servaul d'entrée et l'on balaya sa chambre. Do nouveau, Léopold demanda à parler à l'inquisiteur d'Élal : il parla implora, commanda, le tout eu vain : personne ne lui répondit, il eût pu se croire entouré de muets.

Aluis la rage à laquelle La vicomte lut en proie ne connut plus de bornes : èLre arrêté sans connaître clairement la cause de celte arrestation, sans eu prévoir la durée, sans pouvoir réclamer, saus être jugé ni entendu euliu, lui semblait, a bon droit, le comble de l'iniquité. Rage impuissante, colère vaine! ni le geôlier ni les archers ne tirent aucune attention à la fureur du prisonnier, ils refusèrent de lui répondre, ils refusèrent de l'entendre. Les jours s'écoulèrent et Léopold, en droie au pi us violent délire que provoquait cette activité prolongée, ne trouvait plus de force pour lutter contre les angoisses morales qui l'assiégeaient, il tomba dangereusement malade. Aucuu soin ne lui fut prodigué et la nature seule triompha de la maladie. En revenant à la sauté, Léopoldsentit qu'un changement profond s'élail opéré dans sou àme; à la colère avait succédé le désir de la lutle, a la douleur poignante la volonté arrêtée de tout faire pour reconquérir une liberté indignement ravie.

Durant quelques jours, les pensées les plustumultueuses et les plus horribles avaient assiégé son cerveau ; il avait songé à tuer le geôlier et les ai chers, à fuir ensuite, à. triompher par la violence enfin de ceux qui le retenaient prisonnier; mais la raison, revenant plus puissante, chassait prompte ment ces moyens extrêmes et impraticables. Léopold se promenait alors dans sa prison, L'œil fixe, les lèvres crispées, le fionl assombri, l'esprit en travail. Il cherchait, il se torturait le cerveau, et le malheureux ne trouvait rien.

Un matin (des mois s'étaient écoulés depuis le jour de sou arrestation), Léopold venait de recevoir la visite quotidienne du geôlier et des archers balayeurs, et il tournait dans sou étroite cellulecomme une bète fauve dans sa cage, quand, par deux fois, il revint eu face de sou lit ; il taisait somhre daus la pièce, mais l'habitude de celte demi-obscurité eu avait annu.é les effets pour les yeux du prisonnier. Le vicomte demeurait la, immobile, réfléchissant, quand tout à coup sou regard s'enflamma eu se dardant sur le sol, sous le lit. Un cri expira sur ses lèvres ; il étendit les mains

is faire un pas en avant, comme un homme à la i is désireux et craintif. Euliu, s'clauçaut brusquement, il tomba à genoux, se glissa sous le lil et se îeisa d'uu seul bond en poussant une exclamation de joie folle.

— Ah! lil-il, Dieu vicnl à mon aide!

El le malheureux prisonnier brandissait dans les airs un objet qu'il tenait dans sa main droite. Gel objet etaii une longue vis garnie d'uu ferou à son cxlrémité, cl qui servait a fixer l'un des côtés du fond du lit. Soit qu'elle eût glissé naturellement en as ml u'e.lc-inèine, soit que le bois vermoulu l'eût laissé échapi er, elle gisait sur le soi au moment où Lépold l'avait aperçue.

— Oh! reput le vicomte avec un délire effrayant, . ui me fera taire le premier pas vai la Hue;

i , .me un iusUni, il.se précipita vois la

util >ii cachot mu s'ouvrait 1 1 porte. Une large dalle

blanchi garni il li plancher; Léopold s'accroupit

mu la d.ule, et prenant sa ueux mains, il se

prit a frotler L'exlrén i mlie. Apres une demi-

i i. m de ce rude travail, il s'arrêta, porta le doigta l'extrémité frottée i I as bai a pour mieux wn. t u

oupir de triomphe B'é le sa poitrine : la dalle avait usé le fer et la vis pi une lac lie assez.

bien de »inée. i .éop il i i l!œu vue. Hors eu lut uue rage, une fn le pul ai nier ; il

semblait que la liberté fût au bout delà besogne. Huit jours entiers, le vicoiule les passa ageuouillé sur la dalle, frottanlsa longue vis, ne se laissant rebuler ni parles fatigues, ni parla douleur. Le huitième jour, la paume de ses mains était macérée, déchirée, couverte d'une large plaie ; mais la vis était usée sur toutes ses faces; mais sou bout arrondi avait disparu et présentait une pointe accérée formant une sorte de. slyletquadraugulaire aussi bien proportionné qu'il fût pos-ible.

L'arme faite, avaut de s'en servir, il fallait songer à la dérober aux yeux des gardiens. Un moyeu simple se présenta : c'était, à l'heure des visites, de remettre la vis en place sous le lit. Cette première victoire remportée, le prisonnier avait concentré toutes ses facultés pour faire jaillir la pensée rebelle.

— Que faire! se disait-il avec désespoir. Comment fuir? Par où pratiquer une ouverture?

Quelques jours s'écoulèrent en angoisses nouvelles. Un malin, comme le geôlier et les archers procédaient au nettoyage de la cellule, Léopold entendit un bruit sourd sous ses pieds : ou eût dit des cris, des trépignements, des clameurs furieuses étouffées par la instance ou par l'épaisseur d'uu mur.

— Qu'est-ce que cela? dit-il en écoutant.

— Quoi? demanda le geôlier avec une indifférence assurée.

— Ces cris que j'entends ?

— Ah! c'est Sou Excellence monsignor Cavalli qui interroge sans doute un coupable.

Léopold frissouna.

— Est-ce donc la salle des tortures qui se Irouve au-dessous de cette cellule? deuiauda-t-il encore.

— Oui, répondit le geôlier.

— Et cetle salle des torlures donne dans le salon du grand conseil?

— Précisément.

Léopold ne dit plus rien; mais quand le geôlier et les archers furent partis :

— C'est par là que je fuirai ! dit-il avec une énergie suprême.

Revenant vers son lit, Léopold écarta le meuble, et, se couchant sur le plancher, il enfonça la poinle de sou poignard dans la boiserie de chêne; mais une réflexion terrible vint aussitôt l'assaillir et le glacer d'épouvante.

— Demain ! murmura-t-il, demain on balayera et l'on découvrira ainsi les traces de mon travail.

Une sueur froi le inondait les tempes du malheureux jeune homme, et ses doigts crispés pressaient subitement sou Iront pâli dont les veines se gonflai à se rompie.

— Comment empêcher que l'on ne balaye chaque malin? se demandait-il avec des angoisses h ni;

Le reste du jour se passa sans que Léop >ld oui changé de place; ce jour-la, il ne mangea pas; la nuit suivante, il ne pul dormir. Lelendemain, le lier, eu entrant, trouva intact le maigre dîner qu'il avait apporté la veille; Léopold était étendu sur son lit, moins pour se reposer que pour mieux veiller sur Sun arme, son unique trésor

— \ ou tanda le geôlier.

— Oui, répondit Léopold saisi par , ira Won subite. 11 n'y a pis d'air ni. la pous ière que voaa laites chaque m iti i en nettoyant me cause des suffocations douloureu

— Baltl ht le geôlier avec indifférence!

il donna l'oi lei de oetloyer comme de

nie. Léop lld se prit a 1 USSOI ■<*>■'■ une \ ; ni on ce

croi sanie. Le geôlier n'accorda aucune attention à i et le toux opiniâtre, i li -r. i •• ipi il se Bt une

bli jure au Liras avec sa \ et inta

, il |ue

mangea pas. Le lendemain, il' élait extrêmement faible.

— Qu'avez-vous? lui demanda encore le geôlier; vous ne mangez plus.

Léopold pria qu'on fit venir un médecin. Celui-ci, vieux docteur attaché depuis de longues années au service de l'jnquisition, n'avait ni l'âme tendre, ni le cœur bien sensible; et sa science, quoique réputée, était loin d'atteindre à la hauteur de sa mission.

— Vous vous serez rompu, en toussant, quelque vaisseau dans la poitrine, dit-il froidement après avoir écouté les explications du malade. La poussière qui émane de ces boiseries contient sans doute quelque principe délétère; elle dégage des miasmes putrides.

— J'avais demandé qu'où ne balayât plus, répondit le vicomte.

— Vous aviez raison; je vais eu donner l'ordre. Et se touruaut vers le geôlier :

— Cesse de balayer, ajouta-t-il, ce sera une fatigue de moius pour tes archers; mais ils ne se reposeront pas longtemps, le prisonnier n'en a pas pour deux mois.

Puis, sur cette conclusion consolante, le. docteur s'éloigna. Léopold eut le courage de demeurer unebeure sur sou lit dans la crainte d'une seconde visite. La nuit venue, il prit un peu d'aliments et il pria longuement. Ii était résolu à commencer son œuvre dès" le leudemaiu. Le lendemain, effectivement, la cellule ne fut pas balayée. Léopold, certain d'avoir devant. lui vingt-quatre heures, car la visite du geôlier n'avait jamais lieu que le matin au lever du jour, Léopold déplaça son lit, et, son arme à la main, il commença sou œuvre. D'abord les morceaux qu'il détacha n'élaieut guère plus gros qu'un grain do froment; seulement peu à peu ils augmentèrent de volume : mais un obstacle arrêtait le travail. La cellule, ne recevant qu'un jour douteux par l'ouverture grillée de la porte, était déjà fort obscure, et le lit élait placé dans l'endroit le plus sombre. Léopold reconnut qu'à peine il pourrait travailler deux heures par jour : à ce compte, et pour percer la planche, il lui eût fallu des années. Ce qu'il devait avoir absolument, c'était une lumière factice, c'était une lampe. D'ailleurs, le trou pratiqué, une lampe était de toute nécessité pour sou évasion. Léopold ne pouvait fuir que la nuit; il devait donc, au milieu des ténèbres, descendre daus une pièce dont il ignorait le plan et parcourir ensuite tout un palais aux nombreux détours; il lui fallait une lumière pour se guider et ue pas s'exposer à faire fausse route.

Une lumière!... ali ! que n'oûl-il pas donné pour se procurer une misérable lampe! Mais cette lampe il fallait la créer jusque dans ses moindres détails, et >ld ne possédait rien. On lui apportait chaque jour sa nourriture daus un vase de terre, sorte d'écuclle grossière, que le geôlier laissait jusqu'au lendemain; Léopold eu demanda une seconde, sous prétexte qu'il lui répugnait de tout manger daus celte même écuelle; le geôlier était daus uu jour de complaisance : il accorda ce que demandait son prisonnier, uue seconde écuelle fut apportée.

Le récipient conquis, il fallait conquérir le reste, et là était le plus difficile En Italie, un des principaux mets adopiés par la population est la salade; ce mets, rendu populaire en raison de sou peu de valeur, était également celui des prisonniers; cette salade élait apportée tout assaisonnée. Léopold prétendit que le vinaigre lui faisait mal, et il plia le geôlier de lui faire donner dorénavant de la salade à l'huile pure, ce qui lut accordé sans grande peine. Une courte-pointe 'de coton pouvait fournir des mèches.

Restait, et c'était là le poiut principal, à se procurer ies moyens de faire le feu. Une semaine entière, Léopold tortura son cerveau pour trouver le moyen de

s'assurer la possession de ce trésor. Une nuit, furieux de son impuissance, il se tenait debout devant sa porte, la main gauche secouant le grillage, la main droite brandissant la vis métamorphosée en poignard; soit hasard, soit par iutention, la vis heurta violemment la grille : une étincelle jaillit au contact; Léopold ue put retenir uu cri de joie.

Le lendemain, durant la visite du geôlier, Léopold faisait un faux pas, tombait sur l'uue de ses écuelles de terre qu'il brisait, et se faisait à la cuisse uue large et profonde coupure : le sang ne pouvait s'arrêter.

— De l'amadou! demanda le prisonnier.

Un archer courut en chercher quelques grands morceaux, à l'aide desquels Léopold banda sa blessure.

Le soir venu, Léopold, tenant entre ses mains frémissantes une écuelle dans laquelle il avait amassé l'huile recueillie daus la salade, disposait une longue mèche, roulée, tressée avec des soins minutieux; uue étincelle produite sur la grille alluma l'amadou. Alors, prenaut un papier dérobé le matin même à l'un des archers, le prisonnier approcha ce papier de l'amadou fumant et il souffla doucement : la flamme jaillit, la mèche fut allumée.

Une heure après, il attaquait le plancher de chêne.

LE PBI ONMER.

La première journée de travail permit à peine à Léopold d'avoir entamé la planche qu'il avait choisie; mais enfin l'œuvre élait commencée, et l'espérauce brillait au loin. A la fin de la nuit, le bois était déchiqueté sur une lougueur de deux pieds environ, mais la profmdeur atteignait à peine quelques ligues. Léopold était épuisé : il n'avait pas pris le temps de manger, et la position à laquelle il avait contraint son corps lui avait engourdi les m: mures au poini de lui causer les douleurs les plus vives. Deux heures le séparaient à peine du moment où le geôlier allait venir. Léopold se releva avec un éclair de joie dans les yeux, mais au même instant une pâleur livide se répandu sur sou visage : un nouvel obstacle surgissait devant lui!

Dans son empressement à se livrer au travail, le malheureux avait oublié qu'en creusant le bois il fa sait des copeaux, et ces copeaux, dout le volume devait se quadrupler en raison du trou creusé, pouvaienl devenir les iudices révélateurs de sa tentative. Du petit tas de fragments de bois déchiquetés gisait là, ses pieds, et la vue de ces fragments le glaçait d'épouvante. Que pouvait-ii eu l'aire? Le cachet n'ava i aucune fenêtre, aucune autre ouverture quece-lle pratiquée daus la porte donnant sur la pièce précédeuti . LetSfamasser sous le lit (le seul meuble qu'il possédai) était impossible : à mesure que l'ouvrage eût avancé les copeaux eussent augmenté de volume et le gsôlier ou l'un des archers eût pu s'apercevoir de çel amas. Comment faire disparaître ces copeaux? comment surtout se débarrasser de ceux qu'allait produire le travail des jours suivants?

Le temps s'écoulait, l'heure allait sonner, le geôlier allait venir, et Léopold ne trouvait rien! Ainsi, son travail de plusieurs semaines allait être anéanti! h s difficultés sans nombre qu'il avait surmontées pour se faire une arme, une lampe, les ruses qu'il avait déployées pour empocher que l'on ne balayât, tout allait devenir inutile... Léopold entendit au loin le bruit des pas du geôlier et des archers. Se baisser, ramasser les débris, les enfouir dans les poches de -a culotte, repousser le lit à sa place et se jeter dessus, tout cela fut accompli en quelques secondes. Le g ô-

lier entrait. Léopold avait le sang au cerveau, son visage était cramoisi.

— Vous êtes encore malade? demanda le geôlier eu remarquant que le repas de la veille était demeuré à peu près intact.

Léopold ne répondit pas.

— Voulez- vous que l'on fasse venir le médecin? coutiuua le geôlier.

— Non!. ..-balbutia le prisonnier; ce n'est rien... un étourdissemeut... Il n'y a pas d'air ici...

Le geôlier débarrassait le panier contenant le repas du jour.

— Eh bien ! dit-il brusquement, qui vous empêche de marcher un peu daus la pièce d'entrée, comme vous le faisiez quand on balayait chez vous; on ne balaye plus, mais je vous laisserai loin de même jouir de la promenade pendant une demi-heure : cela fera circuler le sang.

Léopold murmura quelques mots de remerciement ; le geôlier fit uu geste a l'un des archers.

— Veille au dehors, lui dit-il, \ endant que je vais porter à manger aux autres prisonniers. Tout à l'heure je reviendrai renfermer celui-ci.

Léopold fit un pas vers le geôlier comme pour aller le presser dans ses bras, mais il se contint. Le geôlier sortit avec les autres archers, tandis que celui auquel l'ordre avait été donné s'appuyait contre le chambranle de la port? toujours ouverte donnant sur le graud couloir.

L'espèce de taudis dans lequel se trouvait alors Léopold prenait jour par une fenêtre assez, large et toute bardée de fer et donnant au-dessus des petites coupoles de Saint-Marc.

— Puis-je m'approcher de la fenêtre, demanda Léopold en hésitant.

— Oui, répondit l'archer après s'être assuré que les barreaux de fer étaient suffisamment rapprochés les uns des autres.

Léopold appuya son front contre ces barreaux, et l'air pur du matin, en venant baigner ses tempes, les rafraîchit et amena un peu de calme dans son cerveau. Il examina attentivement les lieux. En face de lui et très rapprochées étaient les coupoles basses de l'église dont les murailles descendaient à pic à quel|ues mètres seulement de celles de la prison, formant ainsi une sorte île couloir étroit à travers lequel serpentait un petit canal de dégagement. Au-dessus de la fenêtre grillée s'avançait une corniche assez large qui courait autour du palais. Léopold avait la main droite dans sa poche et il étreiguait une poignée dea c-opeaux. Se tournant k demi, il interrogea des yeux l'archer : celui-ci avait les deux bras croisés sur sa poitrine et les regards abaissés sur le sol; il était évident qu'il ne faisait aucune attention au prisonnier.

D'un geste rapide, Léopold ramena à lui la main enfoncée dans sa poche, et, la passant brusquement à travers les barreaux, il laissa tomber les débris de bois sur la corniche : un coup de vent les éparpilla et les dissémina en les emportant. Léopold interrogea les murailles à droite, a gauche, en face ; au ru ne fenêtre ne les perçait; personne uo pouvait le voir. C'était môme probablement à cause de cet isolement qu'on lui avait permis do s'approcher de la fenêtre. A d'un second geste au.-si rapide que le premier, il se débarrassa du reste îles copeaux. Le geôlier entra quelques instants après.

— Je me sens mieux, dit Léopold. Cette promenade m'a fait du bien ; si vous voulez, chaque matin me laisser respirer l'air à cette fenêtre, je crois que je ne serai plus malade.

I geôlier (il un signe voulant dire qu'il ne voyait

un obstacle à contenter le désir «lu prisonnier.

Lé ipold avait la certitude do Caire disparaître ses amas

de copeaux : il pouvait continuer son travail, il pouvait encore rêver la liberté 1

Jadis, lors de son arrivée à Venise comme émigré français, le vicomte avait visité les curiosités de la ville et naturellement le palais du doge et les Plombs si fameux. Bien loin de prévoir alors qu'un jour il se verrait enfermé dans l'un des cachots de ces prisons célèbres, il n'avait apporté daus cette visite que l'attention d'un curieux. Cependant la topographie des lieux était encore assez présente à sa mémoire pour qu'il eût pu se retracer dans l'esprit un plan à peu près exact du palais. Il avait appris que sa cellule se trouvait précisément au-dessus de la salle des tortures, laquelle n'avait d'autre issue que le salon du granit conseil. Or, ce salon du grand conseil n'était jamais fermé qu'à l'heure où les Dix s'assemblaient, et il communiquait avec l'escalier conduisant dans la cour du doge.

— Le trou pratiqué dans le plafond de la salle des toitures, s'était dit Léopold, je descendrai à l'aide de mes draps attachés les uns aux autres ; je choisirai le milieu de la nuit ; si la porte est ouverte, je m'élance daus le salon du conseil; si elle est lermée et que je ne puisse l'ouvrir, je me cache sous un meuble, j'attends que les valets viennent, je les surprends, je les renverse, je bondis. Avant que l'on ail le temps de donner l'alarme, je suis sur les marches de l'escalier du doge, je traverse les cours jamais fermées, et j'atteins la place Saint-Marc. Une fois là, dussé-je me jeter à la nage dans le canal, je saurai échapper aux recherches 1

Bien déterminé à suivre ce plan qu'il avait adopté eu désefpoir de cause, Léopold reprit son travail, le poursuivant sans relâche. Ses peusées se partageaient alors entre le passé, le présent et l'avenir. Il songeait à cette Uranie qu'il adorait, à ce baron de Berval, son ami, dont il était séparé depuis si longtemps; il comparait son existence passée à ses douleurs présentes, et il se demandait ce que lui réservait l'avenir.

Uranie et Emmanuel duiveut me croire mort, se

disait-il parfois. S'ils m'avaient oublié! Si je ne parvenais à sorlir d'ici que pour voir celle qui est ma vie en aimer un autre!... Oh! non! cela est impossible!... Uranie m'oublierl son noble cœur eu est incapable. Mais pourquoi Lucile est-elle mêlée à cette horrible affaire?... Ai-je été le jouet d'une affreuse machination? Lucile, me tendre uu piège aussi infâme, elle ! Jamais je ne le croirai. J'ai été la dupe d'une trame ourdie daus l'ombre! mais dms quel but? Pourquoi? A quoi peut servir ma détention? Qui a voulu me perdre?...

Le vicomte abandonnait alors son travail, se laissant aller aux peusées qui dévoraient sou esprit. Il entassait conjecture sur conjecture, sans même effleurer la vérité. Il ne trouvait rien, il ne s'expliquait rien. Son impuissance à deviner d'où provenait la source de ses maux excitait Sa colère; mais celte colère, loin d'abaltre ses forces, loin d'atténuer sa résolution, augmentait son énergie et le faisait aspirer avec rage l'instant où il tenterait le dernier coup pour reconquérir sa liberté.

Les lourss'écoulaieut, et le travail avançait. Léopold était parvenu à pratiquer dans le plancher un l] long de deux pieds au moins, large de dix-huit pouces. A mesure que son œuvre avançait, elle devenait plu.- pénible. Forcé de travailler couché à plat ventre. son bras enfoncé daus l'ouverture, il était obligé de

demeurer de longues heures dans cette douloureuse position ; nen ne le rebutait : il travaillait sans relâche.

Jusqu'alors) la vis, en attaquant les planches et les gravois, avait fait rendre un son mat indiquant que l'épaisseur de la couche qu'il restait à percer ôlail encore considérable. Une nuit, après un travail plus opiniâtre, la pointe do la vis, eu glissant sur uu mor-

Léopold tressaillit et lit un bond violent en arrière. (Page 163.)

teau de bois, produisit un bruit sonore. Léopold s'arrêta en frissonnant; il recommença l'expérience : nul doute, il attaquait la dernière planche : au-dessous de cette planche était le vide de la salle des tortures. Cette fois il fallait creuser avec des précautions infinies, afin de ne pas percer le plancher avant l'instant fixé pour la fuite : il fallait disposer l'ouverture suprême de façon à ce qu'elle pût être pratiquée en quelques heures sur une étendue suffisante.

— Dans deux jours, se dit Léopold, je serai libre ou je serai mort!

Le lendemain, le geôlier parti, il se remit à l'œuvre. Dn ardent désir d'inspecter d'avance la salle des tortures pressait le malheureux prisonnier. A l'aide de son instrument, il pratiqua un petit trou dans le plafond. Se glissant dans le trou, la sueur au iront, le cœur palpitant, la main fiévreuse, il appliqua sou œil au petit interstice qu'il venait de pratiquer... Il demeura la immobile, sans faire uu mouvement... puis il se redressa lentement : l'expression de sou vioage était horrible à contempler, les passions les plus aflïeu-

ses se reflétaient sur cette physionomie désolée. Sais prououcer une parole, il se rejeta à terre et revint encore interroger le trou... alors uu cri de rage folle déchira sagorge... Durant quelques heures le malheureux lu insensé.

C'est que, par le trou fait. Léopold avait aperçu à droite et à gauche une surface perpendiculaire de plu» d'un pied :1e trou pratiqué aboutissait, par un hasard fatal, entre deux poutres énormes placées en saillie dans le plafond. L'espace entre les deux poutres était de six pouces à peine : il ne fallait pas songei a tenter même d'y faire glisser le corps I

Terrifié, désespéré, Léopold repoussa son lit sans même faire disparaître les derniers copeaux et il demeura toute la nuit couché, immobile, en proie à un état de marasme dont rien ne pouvait le tirer. Deux fois il pensa a mourir : par deux fois il étreignit l'instrument qu'il avait façouué en dirigeant la pointe vers sa poitrine, mais par deux fois heureusement une pensée chrétienne vint a/iàter le bras menaçant.

LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI -RR [G ADR

— Lh bipn ! s'i cria-l-i] tout à coup avec une rag • sourde, je lutterai jusqu'au boul!

La réaction se faisait chez celle nature généreu-e, et, à l'abattement causé par la surprise de la douleur, succédait une énergie plus giamte.

— Je me rappelle! -e dit-il encore après un moment de ri fl xion. La salle des tortures a sou plafond tout garni de poutres en saillie, je l'avais remarqué jadis. C im m i ni ai-je pu l'oublier 1 11 ne faut plus chercher à fuir par là. Ce qu'il faut, c'est creuser une paierie audessus de ce plafond et gagner la salle du grand consi'il , le plafond de celle-là est un>, je me souviens.

Le soir même, Léopold reprenait son œuvre. C'était un trivail gigantesque qu'entreprenait le malheureux. Forcé d'agrandir sa première ouverture pour pouvoir s'y introduire aliu de pratiquer la galerie qu'il rêvait, rien ne le rebuta cependant : sa seule crainte était qu'il ne rencontrât un gros mur lui barrant tout à coup la route.

Un mois eutier s'écoula dans ce labeur sans nom. Au reste, l'œuvie entreprise paraissait devenir plus facile. Léopold avait rencontré deux planchers superposés et séparés entre eux par un espace vide assez large pour qu'il pût s'y glisser en rampant à plat ventre. Où conduisait ce chemin de nouvelle espèce? Léopold l'ignorait. Il s'y engagea cependant, il parcourut ain?i une étendue qu'il estima au triple à peu s de largeur de sa cellule; là, l'espace libre se rétroscit eu angle aigu et, au sommet de cet angle, l.éop >ld rencontra un mur. Quelques coups de sa vis lui apprirent que ce mur n'était |>as eu pierre de taille, mais eu simple moellou; il fallait reprendre le travail interrompu et saper la muraille : l'air était tellement rarétié entre ces deux planches que la lampe n'y brûlait pas. Léopold s ; résolut à travailler dans les leuè bres et il attaqua le mur qui lui faisait obstacle.

Où allait-il? il l'ignorait encore, mais il supposait avec raison que ces deux planchers, entre lesquels il se trouvait, avaient dûêtre superposés postérieurement à la coustructi-on première. L'ancien plancher (celui formant galerie) avait dû probablement être celui d'une vaste salle diviséeplus tard eu plusieurs p'èces. La muraille qu'il avait rencontrée n'était, à bien prendre, que la base d'une cloison; celte cloison franchie, peut-être trouverait il de l'autre côté une sortie touie

pratiquée?

Tout est possible, et l'àme en proie au désespoir admet toutes les chances de salut. I.éopold semait la confiance lui rena! r*. Fouillant difficilement ce mur, son trav.nl n'avauçâit que lentement, car il lui fallait enlever les i^ravois qu'il taisait. II ureusemeut, eu se rapprochant de sa cellule, l'espace compris entre les deux planchers s'élargissait considérablement, et cet espace lui donna la facilité d'entasser les décembresans qu'il eût l'embarras d'essayer de les précipiter le matin par la fenêtre, tentative qui eût pu être fa a/le, car il ne s'agissait plus de bois alors, mais bien de pierres et de plâtras. Depuis quelques jours, la matité du sou s'aiiuundrissanl, Lirait comprendre à Léopold qu'il appi oc hait d'un espace vide. Quel était cet espace? li élan toute la question.

— Avant la lin île la nuit prochaine, se dit-il un matin après lo départ du geôlier, j'aurai percé la mni ai Me; le jour venu, si je vois de la lumière par le Irou, je suis mu ve.

Celte joui nee-là, I.éopold travailla avec une énergie est è.nie. a quatre heure*, il sut l'uni, et; se fatigué, h reulra dai s a» cellule C >uobé sur son hi. il mangea le* aJimeuts pu lui «i. tient aj»p r

tég chaque malin, puis ses force | i ; i n.inl cl i m impatience n iiaean i ■ ! approche du niomeni,

Il i -put sa vr*, en aiguiaa la poulie >ur la il. .h,

lu n lire et ic m poste. Levant le liras Ol M

tenant à demi couché sur le côte pour avoir plus de

force, il donna un coup violent : la pointe entra et unî croise pierre se détacha. Léopold s'apprêta à redoubler, mais, au moment où il allait frapper de nouveau, deux petits coups secs résonnèrent subitement de l'autre côté de la muraille. Léopold demeura interdit, stupéfait, en proie à un nouvel accès d'inquiétude poignante, d'incertitude terrible.

Il attendit.

D sux coups, frappés à distance plus éloignée, retentirent de nouveau; celte fois, Léopold ne pouvait douter, il n'avait point rêvé, il avait parfaitement entendu. Il y avaii de l'autre côté de la mu rail le quelqu'un qui avait surpris son travail et qui voulait se mettre eu correspondance avec lui. Mais celui-là était-il un ami ou un ennemi? Était-ce un prisounicr comme lui qui ciierchait à s'évader? Était-ce un espion des inquisi teura chargé de surveiller les victimes du conseil des Dix?

D'ailleurs où se trouvait Léopold? Dans quelle partie du palais avait-il été conduit par sou passage mys-. lérieux?

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