SOUS LES PLOMBS
Aux coups frappés pour la seconde fois, Léopold n'avait osé répondre; anxieux et indécis, il eut la prudence de s'abstenir et il at-lendit encore, mais une troisième tenUiive ne fut pas faite. Toute la journée, le vicomte demeura Immobile, attend ut toujours en vain. Vers la nuit, il rentra dans sa cellule et il remit son lit eu place : il avait besoin de réfléchir, de mettre de l'ordre daus ses idées bouleversées. Quel coup le sort lui ménageait-il encore? A lail-il celle fois suprême voir ses rêves anéantis? Devait-il poursuivre son œuvre? devait-il abandonner le travail presque achevé et prendre une autre direcliou? Toute la nuit, Léopold s'interrogea sans pouvoir se répondre; une fièvre ir lente faisait bondir le sang dans ses artères et donnait à sou cerveau les rêves les plus extravagants et les plus insensés.
Le lendemain dans la journée, voulant à tout prix sortir de cette situation critique, il reprit sa vis et il s'enfonça dansson ténébreux passage , il avançait doucement, rampant avec précaution, évitant de cause: le moindre bruit. Eutia il atteignit l'extrémité de lacavité;il rencontra le mur qu'ilavait si résolument attaqué la veille : là il demeura immobile et il écouta.
Les heures s'écoulaient; Léopold. u'euleudant rien, se demandait s'il c'avait pas été le jouet d'un rêve, d'une liailuein.it iou ; ce, q,ui rait-il rée
ii ont eu 1 e iVTout à coup il cru! entendre un légei
ittemeut; il écouta avec une atlen'Uon profonde, retenant son haleitoe. Le grattement devint pi is distiu on travaillait de l'autre côté du mur. Le cœuf du vic onte battait a se rompre. Toni le reste de la journée toute la nuit, Léopold demeura à la même place, écoutant (toujours et entendant sans cesse le bruit sourd qic semblait pioduiie 11:1 outil LTittant la pierre. Lfl icn lemain encore il revint à la mène place : il écouta, il entendit le même bruit. Cette l'ois il ne pouvait plus douter : on cherchait à percer la muraille, et qui pouvait chercher à accomplir c- tr.ivad, -i Tétait quelque pi isou mer malheureux?
— Je me serai trompé de voie à suivre, «e dit Li poM .1 nia creusé thttrsrla direction d'une autre i c un autre .-c se: mo moi. Oiil il lan:
nous iciiuir, a nous deux, et en alllaiil nos efforts,
i réussir tr* sans doute. Oui, oui, mol il
me remettre à l'ieu vrc!
l.>iic,,|iics iii-lants apié< I.éopold rep. I tri-
va I ; me I : ans limite le hi «lit qn i, 1.1 s .il i il i •
sou roor le travailleur inconnu, car 1 l\i n'eut
pa dei .die une pierre, que tout grattement cessa de
tes
l'autre côté. Léopold continua avec une- inleur nouvelle- Sur le soir, trois petits coups fureu. frappé-; cette fois Léopold y répondit. De uotiftoau-x signaux furent échangé, et des deus parts !• travail l'ut repris; seulement, il parât à Léopold que son compagnon d'infortune devait être douéd'une agilité peu commune, ou qu'il avait de ce genre de travail une étrange habitude, car i! sera Ma it avancer dans sou œuvre avec une rapidité réeUemenlextr.iot'dinaire. Puis cet homme ne de- .vudre aucun moment de repos, rar à toute h mire, i.uinl Léopold s'arrêtait, succuenhaut à la fatigue, quand il mangeait, uuaud il dormait, l'autre travaillait toujours et sans relâche.
Eu quelques jours, la masse de gravais et de plâtre qui séparait les deux mineurs diminua rapidement; des deux cotés, ils devaient s'entendre distinctement travailler; encore quelques heures et ils allaient pouvoir échanger des paroles, et leurs mains allaient se rencontrer. Des deux côtés ou sentait prochaiu le moment de la réunion et ou redoublait d'efforts. Léopold était là, la tète enfoncée dans une crevasse, tenant, sa vis des deux mains et piochant avec acharnement, quand il se redressa soudain, autant que le plancher le lui permettait; il lui semblait avoir entendu un autre bruit provenant de sa cellule.
Il pouvait être alor- deux heures de l'après-midi; jamais le geôlier ni les archers ne venaient après leur visite du matin. Léopold connaissait maintenant les habitudes des Tlom'>s; il savait que l'on ne pouvait monter aux cachots qu'eu passant dans la salle des inquisiteurs d'Etal, que le secret lire dutribuual avait seul la clef de cette pièce, et qu'il ne coudait celte clef au geôlier que le .matin pendant le temps strictement nécessaire à ce dernier pour faire le service des prisonniers. Ce service accompli, la clef était rendue et personne ne pénétrait plus sous les Plombs. ( Celait cette précaution qui faisait la sécurité des prisonniers, ainsi que je l'ai exp iqué pius haut.)
Il était donc presque impossible que quelqu'un vint, à moins de circonstances extraordinaires, dans celte partie du palais en dehors des heures usitées, i t cependant Léopold avait eutendu des bruits de pas au-dessus de sa tète. Obéissant au sentiment qui le dominait, il se glissa rapidement en arrière et regagna l'ouverture douuant dans sa cellule; comme il pasut la tète, hors du trou pratiqué, un cliquetis de parvint distinctement jusqu'à lui. D'un seul ond il Put dans le cachot; et il repoussa le lit sur ,'ouveiture avec une telle rapidité, qu'une clef introduite dans la serrure de la porte u'eut. j.as le temps
: faire jouer la gâche avant que tout eut repris sa place.
La porte s'ouvrit, le geôlier apparut et s'effaça le . '. >ug du chambranle; deux hommes se de^s.nerenl alors dans la demi-ombre; l'uu portail le costume des inquisiteurs d'Elat, l'autre était velu eu gentilhomme st. Derrière eux un groupe d'arehcis se tenait r speclueusement à' distance. L'inquisiteur et son compagnon échangèrent rapidement quelques paroles a voix has-e, puis l'inquisiteur s'inalina en 9igne d'assentiment. Alors il tit uu pas en arrière en ordonnant du geste au geôlier de le suivie. Tous deux disparurent dans la galerie. Les archers se reculèrent également, quittèrent le taudis qui servait d'antichambre a. la cellule el Se retirèrent jusqu'au centre de la g-lerie. De 15, ils pouvaient veiller sur la col- "it la ponte était demeurée ouverte, mais ils ne pouvaient rien entendre.
L'inconnu, demeuré seul, lança autour de lui un regard rapine, puis il pénétra dans le cachot au mi ieu duquel Léopold se tenait debout, slup-l ni et atterre. Une pensée terrible venait de traverser l'esprit du jeune homme.
— On vient pour me rendre la liberté, s'étail-il dit.
et mes tentatives de fuite vont être découvertes!... L'inconnu était entré, il ôta son chapeau, salua aussi poliment que s'il eût été dans un salon et s* tournant à demi, afin que le jour venant du dehors pût éclairer son visage :
— Monsieur le vicomte me reconnail-il? demandat-il d'une voix insinuante.
Léopold tressaillit et fit un bond vio'ent en arrière :
— Le marquis Camparini! s'écria-t-il.
Le nouveau venu sa)ua une seconde fois.
— Lui-même, qui vient se mettre à vos ordres s'il peut vous être utile, reprit le marquis.
— Vous ici, vousl disait Léopold qui ne pouvait ei: croire ses yeux, car depuis plus de six inois que le malheureux jeune homme était sous les Plombs, c'était la première fois qu'il voyait en face de lui uu visage, sinon ami, au moins autre que celui du geôlier ou ceux des archers de garde.
Camparini souriait.
— Le marquis Camparini! répétait Léopold comme pour bien se persuader de la réalité de celui qu'il voyait.
Puis, lui saisissant brusquement les mains avec un geste fébrile :
— Ohl s'écria-t-il, que venez-vous faire ici?
— Vous sauVer, si vous le voulez, et vous donner le bonheur eu échange du malheur, répondit Campaliui.
— Me sauver ! dit Léopold en frémissant. Mou Dieu 1 je suis libre?
— Non ! mais vous pouvez l'être.
— Ëbrameirt? Quand?
— Da ,sune heure; écoutez-moi.
Et Camparini, se plaçant bien en face du jeune homme :
— Monsieur de Siguelay, dit-il, je viens ici pour vous offrir deux choses qu'il dépend' de moi d'accomplir dans ce même jour : vous rendre votre liberté d'abord et vous réuuir ensuite à mademoiselle Urauie deCantegrelles.
— Uranie!...
— Elle est à Venise.
— Où?
— Chez moi.
— Chez vous! répéta Léopold avec étonn»mPnt. .
— Chez moi, répél'a Campariui en in-istaut. Je vous expliquerai toutà l'heure comment et pourquoi. Mais p rmettez-moi de vous répéter encore ceci : c'e-t que si vous le voliIpz, avant la tin du jour vous Courrez le grand canal en compagnie de la charmante femme que vus aimez.
l.oopold demeurait stupéfait.
Celait le lendemain de cette nuit durant laquelle nous avons conduit le lecteur dans le casino de la Lagune, que Campaiini se présentait devant le jeune prisonnier; c'était donc également le lendemain du bal donné au palais Foscari, et du.raut lequel Roquefort avait été si brusquement enlevé.
LA VÉBITÉ.
Après un moment de silence, Léopoîd reprit la parole :
— Vous venez de me dire, fit-il' d'une voix émue, qu'avant la lin de ce jour il dépendrait de moi d'être fibre et léuui a mademoiselle de Came j,; elles?
Camparini s'inclina.
-- Monsieur, reprit Léopold dont l'émotion allait croissant, ne vous faites pas un je*< de ma situation douloureuse, parlez franchement. Ce q,ue vous me dites-la est-il donc possible?
Camparini fouilla dans sa poche et en tira un papier
LE TAMBOUIl DE LA 32° DEMI-BRIGADE
loll déplia pour le pUfcer sous les yeux du vicomte àe Signelay.
— Ceci est, ainsi que vous pouvez le voir, continual-il, uu ordre d'élargissement sigué de l'inquisiteur d'État eu fonction. L'ordre est eu blanc. Or, voici maintenant un encrier portatif et une plume. Que votre nom remplace le blanc conservé sur ce précieux papier et vous voyez aussitôt s'ouvrir devant vous louîes les portes qui vous séparent de la liberté. Vous comprenez maintenant que je suis à même de tenu la première partie de ma proposition. Passons à la seconde. Vous aimez mademoiselle Urauie de Canlegrelles, elle vous aime, et comme elle n'a aucun secret pour moi, son plus respectueux ami, elle m'a coulié ce double amour qu'auime l'espérance d'une union prochaine. Mademoiselle Urauie est à celle heure thez moi, où elle vous atlend avec une fiévreuse impatience.
— Uranie m'attend! s'écria Léopold qui croyait devenir lou.
Puis, changeant de ton brusquement et revenant à an autre cours de pensée :
— Partons, je suis prêt! dit il avec énergie.
— Nous partirons, reprit Camparini, mais dans quelques instants. Il faut avant tout que nous ayons ensemble une courte, mais indispensable conversalion intime.
— A quel propos? demanda le vicomte.
— A propos de votre situation, monsieur le vicomte, laissez-moi m'expliquer, je serai excessivement bref. Veuillez seulement répondre nettement à chacune Jes questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser : vous vous nommez bien Léopold de Signetoyî
— Sans doute, répondit le prisonier.
— Votre famille est originaire de la Saintonge et la seule de ce nom jadis dans sa province?
— Oui, monsieur.
— Vous êtes l'unique descendant de cette famille? Le vicomte fit un signe affirmalif.
— C'est bien cela, reprit Campariui, et mes renseignements étaient exacts. Permettez que je continue : lotre mère était une demoiselle de Moraudes?
— Oui, monsieur, mais pourquoi ces questions?
— Parce qu'avant d'aller plus loin, il faut que je «'assure de votre individualité. Excusez- moi, mais tous comprendrez bientôt pourquoi je suis contraint d'agir comme je le fais. Veuillez m'expliquer la filiation existante entre vous et la famille de Morandes, famille éteinte maintenant.
— Celte filiation est simple, monsieur, répondit Léopold dominé malgré lui par le regard investigateur dont l'enveloppait Camparini; M. de Morandes, mon aïeul, avait deux enfants : un fils et une fille. Sa fille Épousa M. de Signelay, mou père...
— Et son fils, une demoiselle de Creilly?
— Oui, monsieur.
— Vous fuies l'unique fruit du mariage de M. de Signelay, et voire oncle, M. de Moraudes, eut, lui, trois euiauts, deux fils et une fille; 11 mourut lot, laissant sa veuve et ses enfants dans une situation de fortune assez, peu élevée?
— Cela est vrai ; mais en le rappelant à lui, Dieu lui fit éviter de cruelles douleurs : les malheurs arrivés dans sa famille eussent déchiré sou cœur.
— Bref, les deux lils morts, mademoiselle de Morandes, devenue madame du Saiut-Gervais, était l'unique représentante de celle branche de votre famille et vous étiez, \otis, sou plus proche parent?
— Oui, monsieur, son cousin germain.
— Vous vous rappelez que mademoiselle de Morandpp, mariée fort pauvre» un homme très-riche, bérllt de imite la foi tune de sou mari, qui mourut peu après son niaiiago.
— Je sais cela.
— Savez-vous maintenant comment est morte madame de Saiut-Gervais?
— Non, monsieur; j'ignorais même qu'elle fût morte. Lorsque je quittai la France en 1791, au commencement de l'émigration, madame de Saiut-Gervais était iolle depuis de longues années; elle était enfermée dans une maison de santé au fond de la Bretagne.
— Madame de Saiut-Gervais est morte le 21 mai 1764, à Gouesuou, après avoir recouvré la raison.
— Ah! fit Léopold, qui ne comprenait évidemment pas où sou interlocuteur voulait eu venir.
— Vous ne devez pas ignorer, reprit Campariui, que madame de Saint-Gervais avait jadis disposé de sa fortune en faveur de son ami, le vieux marquis d'Horbigny, se réservant le droit, si elle recouvrait pleinement ses facultés mentales, de rentrer en possession de celte fortune.
— Je connaissais effectivement ces dispositions.
— Or, en recouvrant la raison, madame de Saint-Gervais, au moment de mourir, apprit que le marquis d'Horbigny était mort précédemment sans laisser d'héritier. Reprenant possession de ses droits, elle disposa alors de sa fortune en faveur de mademoiselle Blanche de Niorres, qu'elle déclara être son unique héritière. Mademoiselle Blanche n s put entrer en possession de celte fortune, car on étail alors en pleine Terreur; depuis elle a épousé une espèce de capitaine corsaire nommé le citoyen le Bienvenu. Or, ce capitaine le Bienvenu n'est autre qu'un certain marquis d'Herbois dont la condamnation pour crime d'assassinat a fait jadis grand bruil en Frauce, c'était eu 1785.
— Je me rappelle avoir entendu parler de cela, quoique je fusse encore bien jeune, mais je ne comprends pas pourquoi...
— Permettezl... Par des motifs qu'il serait trop long de vous communiquer, mademoiselle Blanche de Niorres a renoncé par acte authentique, dont je possède le double, à l'héritage de madame de Saiut-Gervais. Cet héritage refusé re prend sa route naturelle et revient de droit au plus proche parent de madame de Saint- Gervais. Comprenez-vous?
El comme Léopold écoutait Camparini sans paraître comprendre :
— Vous êtes le plus proche parent de madame de Saint-Gervais, donc vous héritez d'elle; il ne s'agit tout simplement que de vous faire rayer de la liste d'émigration. C'est trois millions de francs environ que vous laisse votre cousine.
Léopold ouvrait des yeux énormes; la visite inattendue de Camparini, ce qu'il venait d'entendre, cette proposition de liberté, celte annonce d'héritage, toul cela bouleversait son esprit. Campariui cessa de parler durant quelques instants, afin de permettre à son interlocuteur de se remettre; puis, quand il jugea que Léopold était assez calme pour l'entendre :
— Je vous ai proposé deux choses, reprit-il, votre liberté el voire réunion à Uranie; je vais maintenant vous dire ce que j'exige en échange : pour votre réunion à celle que vous aimez, les millions dont je viens de vous annoncer la possession...
— Hein? lit Léopold en tressaillant.
— Bah! dit Camparini d'une voix railleuse, inutile que je joue ici une comédie qui me fatigue. Parlons clairement. Je vous ai expliqué comment vous aviez hérité et je veux cet héritage; le moyeu est simple. Vous allez vous déclarer le débiteur, par uu acte en bouno forme, d'un tiers que je vous présenterai plus tard et vous désister, eu faveur de ce tiers, de tous vos droits à l'héritage de madame de Saint-Gervais. Vous de ves faire cela avec d'autant moins de regret, que vous n'aurez jamais joui de ces millions, et que, par conséquent, vous n'avez pas eu le temps de vous
y habituer. J'ai fait préparer l'acte d'avance ; le voilà., voulez-vous le signer?
Léopold regardait son compagnon avec un sentiment de défiance évident.
— Maintenant, poursuivit Camparini avec un accent brusque et comme un homme qui a hâte de terminer une affaire, pour vous réunir à Uranie, il faut que vous soyez libre d'abord : j'ai donc commencé par la (iti en vous posant les conditions de votre réunion à mademoiselle de Canlegrelles; celles de votre liberté ,-eront plus simples encore.
Léopold s'était remis, et il écoutait son interlocuteur avec une impassibilité de glace.
— Quelles sont ces conditions? demanda-t-il en voyant Camparini s'arrêter.
— Je sais que vous êtes dépositaire d'un secret de famille important; je sais qu'Uranie vous a révélé, dans sa confiance en vous, ce secret dont elle eût dû être la dépositaire unique : je veux parler de l'acte fait par le marquis de Cantegrelles, acte par lequel il déclare que Lucile n'est pas sa tille.
— Monsieur?... s'écria Léopold.
— Cet acte existe, je le sais, poursuivit froidement Camparini; vous savez où il a été caché, vous savez entre les mains de qui le dépôt en a été fait. Cet acte, où est-il? qui le garde? Voilà ce qu'il faut que je sache et ce que je veux savoir!
Et comme Léopold ne répondait pas :
— Renonciation à l'héritage de madame de Saint- Gervais, reprit Camparini en se peiichaut vers le jeune homme, aveu de l'endroit où est dépo-é l'acte que je réclame, et, en échange, liberté et amour; acceptezvous?
— Deux infamies! s'écria Léopold avec une énergie furieuse.
Camparini haussa les épaules et lança un regard de pitié au prisonnier.
— Vous refusez aujourd'hui, c'est naturel, et je m'y attendais, dit-il en souriant; mais un autre jour, et ce jour est proche, vous accepterez.
— Jamais ma liberté au prix de mon honneur ! dit le vicomte avec véhémence.
Camparini pirouetta sur lui-même, franchit lestement le seuil de la porte, repoussa cette porte qu'il verrouilla extérieurement, comme le fai.-ait d'ordinaire le geôlier, et s'approchanl de l'ouverture grillagée par laquelle le jour pénétrait jusque dans le cachot :
— Dans dix jours, dit-il, je reviendrai recevoir votre réponse. Réfléchissez et vous n'hésiterez pas! Voulezvous savoir entre quelles mains vous êtes? Votre détention est mon oeuvre; j'avais besoiu de vous faire mettre sous les Plombs pour pouvoir m'em parer d'Uranie. Oui, Uranie est eu ma puissance, et, si vous refusez... je me vengerai sur elle!
— Oh 1 fit Léopold en s'éiauçaot contre la porte. Mais Camparini s'était reculé, et, jetant un dernier
coup d'oeil sur le jeune homme, il s'éloigna par la galerie où veillaient les archers.
Demeuré seul, Léopold étreignit sa tète dans ses mains.
— Elle, entre les mains de cet homme 1 s'écria-t-il: elle, Uranie, la victime de ce misérable! Ohl mon Dieu I dix années de ma vie pour une heure de liberté !
— Pas si cherl dit un acceut brusque. Ou filera sans amarre en douceur, et, quant au gueux de terrien, le gabier s'en charge.
Léopold recula avec une sorte d'épouvante ; un cri faillit jaillir de sa poitrine. Sous le lit, il apercevait une tête crépue au vidage cuivré, basané, à la barbe épaisse, et, de chaque côté de cette iêie, deux poings herculéens s'appuyaul sur le plancher et soulevant le hiuld'uu torse athléliquc.
— Ah! s'écria Léopold avso une joie délirante, c'est vous!...
El il désigna du ge^te la galerie creusée par laquelle le nouveau venu avait du évidemnieut s'iutroduire dans sa cellule. L'autre fit uu signe affîrmalif.
— Lu peu, mon fiston! dit-il. On s'a frayé uu chemin comme un rat sous une quille : maintenant, s'agit de pincer un entrechat en plein air.