‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 57 sur 220 · IB PLAN · texte numérisé non relu

IB PLAN

Dans le salon de ce casino mystérieux de la Lagune, où nous avons conduit le lecteur, C.impariui et Chivasso étaient assis près d'une fenêtre donnant sur le canal; il faisait sombre; on était à cet instant du jour où le soleil, sur son déclin, déparait aux trois quarts à l'horizon et ne lauce plus que des rayons obliques et rougeâlres, dont l'extrémité va se foudre dans les premières vapeurs du soir. Sans doute les deux hommes étaient trop préoccupés du sujet qu'ils traitaient pour remarquer la rapide approche de la nuit, car att cun d'eux ne paraissait s'apercevoir des ténôbies qui commençaient à envahir l'extrémité opposée de 1* pièce.

— Ainsi, disait Chivasso, il consentira; du moins, tu l'espères?

— J'eu suis sûr! répondit Camparini. Peut-il refuser? Uranie est entre nos maius, et, dussé-je la menacer de mort sous les yeux du vicomte, il consentira, je te jure.

— Que nous ayons ces papiers, et par eux nous sommes maîtres de Lucile.

— C'est ce qu'il faut, car sans cela elle ne parler* pas.

— Du côté d'Uranie et du vicomte de Signelay, la. situation est claire : le vicomte échange la fortune des Saiut-Gervais contre la femme qu'il aime, et Uranie nous donne la fortune de la baroune à la condition de faire rendre la liberté au vicomte. Rien de plus simple : les actes sont dressés, ils sont prêts, et Us seront signés.

— Mais la baronne... est-elle donc morte?

— Non ; elle est pies de Toulouse, au fond d'un village.

— Eh bienl alors?...

— On veille sur elle. Je l'ai laissée vivre parce que, ainsi que tu l'as vu, sa vie peut nous être utile; d'ailleurs, lord Harbiug doit la revoir.

Chivasso sourit eu regardant Camparini.

— Mais du côté de Lucile? reprit-il.

— Eh hieul que vois-tu de plusembrouillé? Le marquis de Cantegrelles a j.idi.-, déclare aulhentiquemtul que Lucile n'élait i as sa fille : l'acte par lequel il £ fait cette déclaration existe ; M. de Ntoules savait où. il était, et m>us avons agi trop précipitamment en nous débarrassant du vieux bonhomme, qui n'était certes pas aussi dangereux qu'on le supposait. Enfin, c'est ma faute!...

— Peut-être, mais elle est accomplie. Cet acte de marquis, il faut l'avoir.

— Nous l'aurons : Uranie sait où il a été déposé; le vicomte de Siguelay le sait également; elle a refusé énergiquement de parler, mais je saurai les coutraiudre tous les deux eu les menaçaul l'un par l'autre. Or, cet acte en notre possession, cet acte qui est le dé: honneur de la marquise de Caulegrelles, je coutraioa Lucile à me livrer... ce qu'il faut qu'elle me Itviel Eutre le déshonneur de sa mère, que je la menacerai ue publier, et le dépôt que je veux qu'elle rende, croistu qu'elle puisse hésiter?

— Non, ditChivassO.

— Alors, reprit Camparini, cette épée de Daim>rJât

LE TAMBOUR DE 1A 32° D KM 1 -R li 10 A DE

écartée, nous agissons 9*BS hésiter. Mon plan e«l simple et infaillible. En ce qui coucerne la luitune des Saiul-Gervais et celle de la baronne, le vicomte et Uranie nous les assuren'l toutes deux, c'est convenu. Reste la loi lune des Niorres, ces millions pour la possessiou desquels j'ai s*» paré dix années de mcm>x-isience, et qui, chaque fois où je crois les saisir, m'échappent comme par miracle; ces millions-là, je les aurai pourtant, car aujourd'hui je tieus le nœud qui les ai tache!

— Oui, le petit tambour.

— Saus doute. Cet enfant, q'uï est notre prisonnier, sais-tu ce qu'il faut que nous eu fassions?

— Non ; tu ne m'as rien dit encore a ce sujet.

— Eh bienl écoute, Chivasso. A toi désormais toute ma conliance, à loi mon second, à toi qui seras un jour mon successeur, la révélation de mes plan- les plus secrets et les mieux ourdis 1 Ecoute! La lorlune des Niorres est immense, et depuis la mort du conseiller elle est demeurée à la merci des événements : la question de la possession n'a jamais été tranchée. Léouore et Blanche ont renoncé jadis à cette fortune, el la mort de Sommes a fait cesser tout débat a l'égard de l'enfant de la Madame. Bibi-Tapin, puisque M est son nom, sera mis incontestablement eu possession de cet immense héritage, dès que son individualité sera prouvée.

— Eh bien! dit Chivasso, il faut qu'elle le soitl liauipariui sourit.

— Tu le trompes! fit-il.

— Ouoi?...

— Il faut que celte individualité ne soit jamais prouvée !

— Comment?

— Ecoute! Cette individualité prouvée, l'enfant serait mis promplement en possession de sa fortune.

— C'est ce qu'il faut!...

— Mon ; jusqu'ici, l'avais dit ce que je voulais dire, et non ce que je voulais faire! Compreuds-in?

— Explique-toi; je cherche en vain quelle route tu veux suivre,

— Il faut que Bibi-Tapin disparaisse : la famille des Niorres a passé jadis pour être éteinte, il faut qu'elle le soit réellement. Dans ce cas, cette fortune, toujours pincée sous le séquestre et à laquelle Blanche et Léonoie n'ont plus droit, revient a l'an ière-cousin du conseiller de Niorres, au citoyen Maurice Bellegarde, celui que lu voulais tuer.

— Ah l je comprends maintenant pourquoi tu me l'as fait épargner!

— Sans doute; la situation te parait-elle plus nelle? Maurice aune Lucile, et Lucile est eu noire possession; doue Maurice est à notre mercil

— Bravo! nous avons entre nos mains Lucile, U ranie, le vicomte...

— (.'. st-à- lire ce qu'il nous faut pour entasser dans ucr.i oofljWB les fortunes des Niorres, des Saiul-Gervais el 'des Surwl e !

^- Mais cet enfant, pourquoi nous èlre alors acharnéé'k le poursuivre? pourquoi avoir perdu un temps si pie, •|rn\...

— Pour que nous héritions de Maurice Bellegarde,

inti'i iMiiipil Campaiini, il laul que Maurice bénie lu- ,m6ni'', ci l'exisleuee de Bibi-Tapin pourrait un jour èlre piouvéc et tout détruire!

— Cela est vi ai ! donc il laut que cet enfant mem>- 1

— Il laul que Hibi-Tapiu vive, mais ce qu'il laul aUtSJ,, c'est que je renlio eu possession du IréSQI' que

j'ai perdu; c.'e.-i (no j'aie par devers moi ces papiers parmi lesquels est la déclaration du conseiller de Nion es alors qu'il ci m lia l'en la ut a Saint-Jean, la seule preuve qui puis-e servir à constater l 'ideuliie.de liibi- Tapin. UetlU preuve dliuile, d'autant plus., que... tu n'as pas remarqué,, Lhivasso, la ressemblance

lappanle qui existe entre cet eufant et Blanche do Niorres?

— Si lait! celle ressemblance m'a étonné. A quoi peul-etle nous servir?

— A nie venger de ces deux hommes qui ont lutté avec moi et les miens depuis dix ans, de ces citoyens le bienvenu et Bonchemiu, de ce dernier siiitoul qui est parvenu, à Brest, à embaucher sous ces ordres des humilies qui ne devaient èlre dévoués qu'a moi; il a louché à la royauté du bagne, il sera puni, mais puni comme je sais punir!

— Et cet enfant, ce petit tambour servira à accomplir celte puuitiou?

— Plus tard tu comprendras ; aujourd'hui j'en ai assez dit. Tu as toute ma conliance, songe a ne fa oa.s

■u abuser : les exemples ne le manqueront pas! lit Qboulà esl mort? Pick veut s'imposer, il mourra avaui peu, mais il Paul, avant sa mort, qu'il reconnaissi' s ni impuissance; quant a Ro luelort...

— Il s'est chargé de Pick, interrompit Chiva-s \ èl moi je me charge de lui.

Il faisait nuit noire alors que Chivasso faisait celle terrible réponse : les ténèbres étai'ent descendues Sur la terre et avaient envahi la pièce dans laquede se trouvaient les deux hommes, sans que ceux-ci se fus-enl apeiçusde la disparition progressive de la lumière du jour.

Cepeudaut Camparinise leva t)nisq<nement :

— Il est lard, dit-il; nous devons nous séparer. Demain je retournerai sous les Plombs. loi, continue à. suivre la roule que je t'ai tracée. A propos... et Lucien?

— Impossible de rien découvrir qui puisse me Paire douter! répondit Chivasso. Tu te seras trompé.

— Je ne me trompe jamais, répuudil Campariui.

— Alors...

— Il laut le laisser libre et avoir en lui toutes U s apparences de la confiance la plus absolue. Tu m'entends?

— Parfaitement. ( Les deux hommes s'étaient dirigés vers la porte : ils

sortirent et la pièce demeura déserte el silencieuse. Huit heures du soir venaient de sonner à Saiul-Marc. Une heure s'écoula : le timbre de l'horloge résonna de nouveau : le casino de la Lagune était sombre el triste; pas une lumière ne brillait a ses fenêtres. Depuis quelques instants deux gondoles venaient de s'eu eloiguer. La nuit s'avançait .. Le salon dans lequel venait d'avoir lieu la conversai ion que nous avons rapportée élait de petite dimension et éclairé par une seule fenêtre qui donnait sur la Lagune. Il élait meublé de larges divans circulaires, . i .■ dtfUJC magnifiques armoires eu marqueterie el de quelques sièges roulants p'acés ça et là. Os armoires elairnt l es hautes, très grandes et ornées avec un luxe de travail inouï. L'une élail placée près de la porte d'eu, irée, l'autre près de la fenêtre. Devant eelle-ii, il y avait encore le .-ie-e sur lequel était assis quelques instants plus loi le terrible Rai du bagne.

Comme neuf heures el demie Sonnaient» un craquement retentit dans ce petrl salon désert <t silencieux i raquemenl léger comme celui d'uu bois sec qui i vaille. Au mène nisUnl un murmure de voix arriva du de hors : la buse apportait le n drain d'une ehailisou, tandis que i\iiuli>c <l t , m- gondole se dclachi'ii plus noire au milieu îles (enebies.

Mois un second claquement relenlil, et la parle I Q l'armoire placée près do la lenèlro s ouvrit doucciiu i l pous.ee de rinieiieur. lin' ombre r.uuue glissa pu rcniic-liàilloine.u'. ; cette OinJjrç, sans I ésilei, saula l'appui de la lenètie ol disparut, tombant datus hs e.iu\ du canal.

Au loin on entendait toujours la voix des chanteuis qui ai rivait en se ra'ppi di haut.

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