‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 58 sur 220 · LA ROUTE DE RIVOLI · texte numérisé non relu

LA ROUTE DE RIVOLI

Deux mois après la sanglante bataille d'Arc île, qui avait le.l'ouie les Autrichiens dans le Tyrol et îa'vallé.; de Breuiii, la situation de l'armée français? élaii devenue presque aussi critique qu'elle l'avait constamment été auparavant depuis l'ouverture de la campagne. C'est une étrange odyssée que celle do cette admirable campagne : jamais, à aucune époque, le génie humaiu ne fut plus eu prise avec les dilficultés. Le» années renaissaient menaçantes sur les pas de ces vaillantes cohortes : c'était l'hydre de Lerne avec ses lèies indestructibles. Un péril naissait, une victoire l'anéantissait, puis uu péril plus graud renaissait encore, et tout au.-siiôt il fallait le combattre. Arcole avait attaché uu laurier de plus à la couronne de l'armée d'Italie; mais si la fatigue et la saisou avaient amené momentanément uu repos nécessaire, Us chances à venir ne se moutraieut pas favorab.es. Les Au tiichieus se réorganisaient, Alviuzy recevait de sou gouvernement tous les secours que sa position exigeait, et les efforts de l'Autriche étaient réellement exiia<jidiiiaires. Toute la garnison de Yienue avait été acheminée en poste sur le Tyrol ; les habitant» de la capi' aie, pie' : * de dévouement, avaient fourni uncurpsde quatre m.Ue volontaires pris parmi les jeunes gens a|iparieua: aux meilleures familles. L'impératrice avait donné m ces jeunes geus des drapeaux brodé» de ses mains. On avait fait une nouvelle levée en Hougiie, et enfin on avait tiré de l'armée du Bhiu plusieurs régiments réputés les mei leurs. Eu deux mois, Alviuzy se retrouva donc à la tète d'uue armée de buixauie-dix mille hommes, armée reposée, réorgani.-ée, et c ex n posée soit de vieilles troupes, soit déjeunes recrues au cœur rem p'i d'ardeur.

Quant à l'armée française, elle comptait toujours son cliilli't; invariable de trente mille hommes à peine, car tout ce qu'on pouvait faire pour elle é lait de îemplir ses cadres : encore de ces trente mille hommes fullail-il Retirer les blessés, les maades et les divisions que retenait le siège d; Mautoue, qui n'était point termiué. Le Directoire continuait a abandonner cette poignée de braves que commandait un héros doi.t la renommée sub.lemeut immense et le génie reconnu ell'ray. àeut .es .gouvernants. Bonaparte éciivail lettre 6Ur lettre à Paiis sans rien obtenir. Epuisé, fatigué moralement et physiquement, le jeune général était malade; sa faiblesse était devenue telle qu'il pouvait à peine se tenir à cheval : ses joues étaieul caves et livides, sa personne paraissait chétive; ses yeux seuls, toujours aussi vifs et aussi perçants, annonçaient que. le teu de bon aine n'était pas éleiul, et cependant, malgré le deiabremeul de ses forces, les passions extrauidiuaires qui le soutenaient lui Communiquaient uue activité effrayante : les soldats et les officiers élaieut émerveillés.

Bonapaite, n'attendait a la reprise des hostilités et il veillait eu conséquence : Serurier bloquait Manloue, Augéreau tjagua l Legago, Masséna Vérone, Imbert Rivoli et la Coioua. Bonaparte était partout à la fois.

En dé, it de l'hiver, Alviuzy s'avançait avec ses soixante mille boulines pour aller délivrer Wurmser, qui tenait daus Manloue avec vingt mille : la guerre allait donc reprendre avec plus de vigueur que jamais.

Trois mutes loul communiquer le Tyrol avec la haute Italie : l'uue qui tourne le lac de Garde, la seconde qui traverse, la mouiague et aboutit a Rivoli, et la troisième qui côtoie l'Adige et Vient déboucher dans la plaïue de Vérone; de ces trois roules la plus jolie, la plus accidentée est, sans contredit, la dernière : rien de plus gracieux, de plus fiais que ce pays charmant que ne détruit pas un hiver trop

rigoureux; rieu de plus pittoresque qu;i cec successions de vallées et de collines que coupent ià et li des cours d'eau bordés d'arbrisseaux odoriférants.

Uu roatiu, le j >ur même' où Alviuzy avait commene> son mouvement en avant, quaire hommes étaiei t assis sur le versant d'un petit mamelon bordant cell l mule verdoyante. Quatre chevaux étaient attachés.! distance aux branchages de jeunes chênes; ces che vaux, sellés et bridés, attestaient que leurs cavaliers ne prétendaient pas faire une longue halte. Les hommes, prenaient un frugal repas : les premiers rayons du soleil éclairaient cette scène.

— Maurice, disait l'un des hommes à son voisin de droite, écoutez ce que vous dit Jacquet, il a raison, .aille fois raison.

— Eh ! oui, ajouta celui que l'on venait de désigner, !. d'Adoré me comprend; il sait que je suis l'ennemi les tâtonnements et des demi-mesures, et si je vous mnseille d'attendre encore, c'est qu'il faut alleudre, :'est que nous ne pouvous faire autrement.

— Attendre 1 s'écria Maurice; mais elle-, les malheureuses femmes, que deviendront-elles tandis que nous attendrons?

— Ne craignez rien pour elles. Camparini n'a aucun intérêt à les maltraiter. N'avez-vous pas entendu ce que vous a dit Lucien?

El Jacquet se retourna vers le quatrième personnage qui n'avait point encore parlé, et qui n'était ' autre que l'homme au visage couturé que nos lecteurs connaissent. Lucien fit un signe affirmai if.

— Mademoiselle Uranie, dit-;!, représente, elle, la fortune de la baronne de Sarville; donc Camparini a intérêt à la ménager, car il veut non seulement cette fortune, mais celle du vicomte de Signelay, et il sait bien qu'il n'obtiendra ce qu'il désire qu'eu rendant la liberté à sa prisonnière.

— Mais Lucile? s'écria Maurice.

— Celle-là, commandant, représente non seulement la fortune des Marres que l'on veut également saisii, ainsi que je vous l'ai exp'iqué, mais elle est dépositaire d'un secret terrible, secret qui peut causer la perle de Camparini. C'est ce secret qu'il faut que nous ayons.

— Ce secret, dit Maurice, quel est-il donc? Jamais on ne me l'a expliqué clairement.

Lucien regarda Jacquet.

— Vous pouvez parler, dit Celui-ci.

Lucien se letourua vers Maurice.

— Maiulenaul, repril-d, vous counaiscez dans tons ses déiails l'affi.re de Niorres; vous savez quel tôle a joué dans celle affaire Saint-Jean, le valet de chambre du conseiller, ou pour mieux dire Camparini, le liot du bagne...

— Puis uu autre homme encore, interrompit le comte d'Adoré, un homme qui se faisait appeler le comte de Sommes.

— Celui-là est mort, répondit Lucien sans sourciller, donc il est iuutile de uous occuper de lui.

— C'est vrai, dit Jàcqu*t,

— Continuez, continuez! s'éeru Maurice.

— La nuit où le couseiller confia à Saint-Jean sou petit-fils, repiit Lucien, il lui remit eu même temps uu acte par lequel il expliquai les motif,, qui lui faisaient preudre cette précaution, et cet acte conletenait eu même lemps uue déclaration à l'aide de laquelle l'identité de l'enfant pouvait plus lard èlie Constatée. Saint-Jean prit ce papier et le cousena précieusement ainsi que vous le pensez.

— Vous savez encore, dit Jac (uel eu voyant Lucien s'arrêter, que, lors de l'incendie de l'hôtel de Niorres, le pi étendu marquis Camparini fut un de ceux qui se dévouèrent pour sauver les victimes?

— Oui, dit le comte.

— Camparini, poursuivit Jacquet, s'introduisit cellft

LL' TA M il UU II DE LA 3:2" D LM I- li 11 I G AD I

nuit-là dans le cabiuel uu conseiller. M. de Niorres avait pour habitude de tenir un journal exact de ce qui se passait chez lui : tous les faits relatifs aux empoisonnement précédents y étaient relatés. Campariui s'empara égalélnent de ces papiers.

— Puis, dit Lucien d'uue voix grave, comme Roi du bt>$ne, Campariui tient les archives de l'association; ces archiTes sout des éléments d'éducation pour les enfants du bague à venir, c'est le livre d'or du crime, et une disposition de la société veut que chaque aet>' important accompli par le chef de la terrible association soit inscrit là avec ses détails, afin que si ce chef vient à mourir, son successeur puisse puiser daus ce registre les renseiguements utiles pour le bien généra.

Maurice et le comte se regardaient avec stupeur.

— Après? demanda Maurice.

— Donc, poursuivit Lucien, Camparini avait par devers lui ces archives, le journal du conseiller et les papiers constatant l'identité de l'enfant confié à Saint- Jean. Cela le rendait maître de la situation.

— Mais ces papiers, les a-t-il encore? demanda Maurice.

— Non, répondit Lucien, il ne les a plus.

— Que sont-ils devenus?

— Deux persou.nes seules le savent. La marquise de Cantegrelles et sa fille Lucile.

— Lucile! s'écria Maurice ; elle sait où sont ces papiers? Comment le sait-elle? Pourquoi? Dans quelles circonstances a-l-elle pu être mise en relations avec ce misérable?...

— Vous oubliez l'histoire de lord Harbing, Maurice, dit le comte d'Adoré.

— Non, non, je n'oublie pas; mais ces papiers...

— Eh bien 1 lord Hirbiug et Camparini étaient un même et unique personnage. Se voyant sur le point d'être démasqué eu présence de la baronne dont il conroitait les millions, n'avait-il pas juré de se venger?

— Mais ces papiers, mais Lucile?

— Attendez donc! dit le comte. Cette fois, je crois pouvoir tous expliquer les faits moi-même. Lord Harbing parti bien authentiquement, Camparini revint à Toulouse : dissimulant sa présence, it continua à espionner ce qui se passait au château de Cantegrelles, et savez-vous à quel sentiment obéissait le monstre! A un amour effréné que la beauté si noble encore de la marquise avait allumé daus sou cœur. Oui, Campariui aimait madame de Cantegrelles.

— El la marquise connaissait cet amour? demanda Maurice.

— La sainte femme ignorait ce qui se passait daus l'âme du misérable, elle ignorait jusqu'à la présence île Camparini à Toulouse, jusqu'à son existence même. Ce fut alors que Camparini, déployant toutes les ressources dont la nature a doué cet infernal génie, i»it

•u œuvre le plan horrible pour arriver à perdre la nalheureuse dont il désirait la chute. Oii! je sais tout îaiuteuant; Jacquet m'a tout révélé, Maurice, et j'ai

compris eu l'écoutant ce que je n'eusse pas même pu

supposer.

— Quoi doue? dit Maurice qui écoutait comme suspendu aux lèvres du vieillard.

— Campariui se déguisa. Méconnaissable, il s'acharna sur les pas de la marquise, il osa lui écrire sous uu nom supposé, sous celui de dou Pedro, il osa lui parfor. Madame de Cantegrelles reçut missives et déclarations ainsi que devait le faire uue femme commo aile. Campariui éoouduil ne se lassa pas, cependant; mais taudis qu'il essiyait de faire triompher sa passion, il uu négligeait lieu pour assuré? sa vengeance et frapper à coup sur cette fois le marquis, qui avait par miracle échappé aux assassius aposlés sur su route.

«Des gens dévoués à Campariui réussirent à capter la confiance du marquis : ces misérables, obéissant aux ordres qu'ils recevaient, cherchèrent à éveiller les soupçons du marquis à propos des poursuites de don Pedro. Comment parvinrent ils pour faire pénétrer leurs calomnies daus l'esprit du marquis? je l'ignore, mais le malheureux gentilhomme se laissa preudre au piège tendu sous ses pas : de là ces scènes violentes entre lui et sa femme, scènes dont je vous ai parlé. La marquise, indignée des soupçons dont elle était l'objet, augmenta la colère du marquis par sa fierté superbe. Les blessures que M. de Cantegrelles avait reçues à la tôle avaient sans doute affaibli son cerveau : par moments il avait des accès de fureur que rien ne semblait motiver. Les scènes entre les deux époux devinrent chaque jour de plus en plus affreuses.

« Jusqu'où allèrent ces scènes, nous l'ignorons, mais leur violence dut être inouïe, puisqu'elles finirent par déterminer chez le marquis une véritable aberration de l'esprit. Soit que cette pensée lui eût été suggérée, soit que, daus sa folie, il se la fût forgée lui-même, il s'imagina que sa femme avait mené jadis une conduite déréglée, que l'une de ses filles n'était pas la sienne, et que le père de cette enfant était un ami qui l'avait indignement trahi.

— Oh ! je comprends! dit Maurice avec force.

— Oui! daus sa folie il m'accusait, moi, et il disait que Lucile était ma fille; cela vous explique la scène qui eut lieu chez moi, scène dont j'ignorais la cause lorsque Jacquet me l'a révélée : il a appris tous ces détails de la bouche de la marquise.

— Mais ce secret dont vous parliez? reprit Maurice. Ces papiers si précieux..

— Vous allez tout savoir, reprit Jacquet. Camparini s'était donc vengé du marquis, qui s'était opposé à son mariage avec la baronne ; mais son amour pour la marquise subsistait toujours, amour violent, terrible, et comme peuvent seules en ressentir ces natures nées pour le mal. Une nuit il s'introduisit chez elle, et là, il osa, pour la fasciner sans doute par l'éclat de l'horreur, lui révéler qui il était : il osa lui dire ce qu'il avait fat, et comme, interdite, affolée, elle ne pouvait croire à un tel excès de crimes et d'impudence, ii jeta à ses pieds les preuves de ce qu'il avançait. Que fit alors la marquise? que se passait-il enlreeux? Voilà ce qu'on ignore, ce que Camparini n'a jamais révélé netlemeut. La marquise, elle, n'a jamais dit un mol. Cette nuit-là, Uranie était chez sa tante, mais Lucile était daus une chambre voisine, près de sa mère. Le lendemain le marquis l'emmenait eu Bretagne.

— Mais alors, dit Maurice, comment supposez-vous que Lucile sache où se trouvent ces papiers?

— Je le suppose parce que Camparini l'a dit.

— Commeul?

— Je vous répète qu'on ignore absolument ce qui s'est passé entre Campariui et la marquise à la suite de cette scène dont il n'a jamais raconté que le début ; mais ce que Campariui a dit plusieurs lois, et cela devant ses fidèles, c'e.-t que ces papiers relatifs à l'affaire de Niorres et à lui-même étaient demeurés entre les mains de la marquise, et qu'elle seule et Lucile pouvaient dire où ces papiers avaieut été déposés.

— Campariui a répété cela devant moi, il y a peu de jours encore ! dit Lucien.

— De sorte, lit Maurice, qu'en s'emparant de Lucile, il espère la contraindre à parler?

— Evidemment.

— Mais il la torturera!

— Non! s'il eût voulu le faire, il Peut déjà faK ; il doit avoir un Intérêt puissant à ménager Lucile, car, elle milite, qui lui révélerait l'endroit où se trouvent les papiers) La marquise n'est-elle point morte?

— Cela est vrai! dit Maurice en réfléchissant.

— Maintenant, reprit Jacquet, vous comprenez clai-

Le blessé se cramponna au bras du tambour-major. (Page 172.)

rem«nt la situation : que Lucile échappe aux mains de Cam parmi, qu'elle revienne Vers nous, et ces papiers qu'elle nous livre perdent K R ri du bagne; aussi lesait- 11, aussi la tuerait-il plutôt que de se la laisser enlever.

— Mais, s'écria Maurice, Lucile était libre il y a quelques mois, pourquoi ne l'avoir pas interrogée alors?

— Je ne savais rien, répondit le comte d'Adoré, car Lucile ne m'avaitjamais rien dit, et Jacquet lui même ignorait tous ces détails.

— Lucien les a surpris il y a peu de jours I dit Jacquet

— Alors, pour délivrer Lucile...

— Il n'y a qu'un moyen : amener adroitement Camparini sur le territoire français. Ici il est tout-puis- Bant, et nous ne pouvons rien contre lui; en agissant, nous risquons de le pousser à se servir des armes qu'il a entre les mains, à se venger sur ceux que nous voulons préserver. Une fois en France, je me charge de tout. J'ai écrit à Paris : toute la police du pays sera à mes ordres ; mais ici, encore une fois, je ne

puis rien et je n'ai fait que constater mon impuiscance.

— Donc, s'écria Maurice, vous renoncez...

— A rien 1 Est-ce abandonner la partie que chercher à attirer son adversaire sur un terrain qui lui soit défavorable?

— Jacquet a raison, Maurice! dit le comte d'Ador». Il faut attirer Camparini en France.

— Mais le moyen? demanda Maurice- Jacquet regarda Lucien.

— Je m'en charge 1 dit celui-ci en souriant. Maurice courba la tète eu étouffant un soupir.

— A cheval I reprit le comte. Il faut s'avancer et il faut que nous gagnions Lubiara avant la nuit. Venez, Maurice.

Et le comte, passant familièrement son bras sous celui du jeune officier, l'entraîna doucement vers l'endroit où étaient attachés les chevaux. Jacquet et Lucien étaient demeurés seuls.

— Eh bien? demanda Jacquet, et Pick?

LE TAMISOPR DE LA :t2" DEM 1 -BRI G AI) 13

— 11 est sur ses gardes !

— El Ho [uefnrl?

— Il sera à nous.

— Quand cela? Il faut que ce soit proraplemenL

— Dès ce soir.

— Tu dois le voir?

— Aujourd'hui môme, à Mu toi, dans un bois désigné.

— El il consent?

— Il consentira

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