LA ROUTE DE FUIT JUS
Au centre du département du Var s'élève une longue chaîne de montagnes qui contourne le bassin de l'Argens et le ferme presque complètement. Celte chaîne est l'une des innombrables ramifications des contre-forts des Alpes qui couvrent ce point de l'extrême sud de la France. Monlagnes, pics élevés, foiêts, cours d'eau, vallées fertiles, sont la mêlés, entassés, se succédant l'un à l'autre et formant l'un des paysages les plus pittoresques que l'œil d'un touriste puisse
contempler. Une route serpente au milieu de ces montagnes, contourne ces pics, traverse ces forêts, descend dans ces vallées et franchit ces cours d'eau : celte route est celle conduisant de Fréjus à Brignolles. De nos jours cette route, bien entretenue, parfaitement carrossable, offre une promenade attrayante au voyageur; mais à la fin du dernier siècle il n'en était pas précisément ainsi : la route de Fréjus à Brignolles, comme toutes les autres routes de la France, étai^ en 1796 à peu près impraticable; elle présentait un tracé à peine exact, et il fallait pour la suivre, une connaissance complète de la contrée, sinon l'on risquait fort de s'égarer dans les bois, de tomber dans les fondrières, d'être arrêté par des cours d'eau ou de se fourvoyer dansles tortueux sentiers des montagnes.
Le lendemain même de ce jour durant lequel se sont accomplis les événements que nous venons de rapporter, quatre cavaliers, qui suivaient au pas de leurs montures les rives de rissole, venaient, tournant le dos à Brignolles, de dépasser le petit village de Campdermy et s'avançaient dans la direction de la forêt de la Plaine des Maures.
Deux des quatre cavaliers marchaient en tête, suivis à distance par les deux autres, qu'à leur habillement beaucoup plus simple il était facile de reconnaître pour des hommes d'une condition inférieure. Bien qu'ils ne portassent aucune livrée, ces hommes devaient être évidemment deux valets suivant leurs maîtres. L'un des deux premiers cavaliers était jeune, à peine pouvait-il avoir vingt-cinq ans. Grand et bien fait, il ne manquait pas d'une certaine distinction dans l'ensemble de son individu, et ses gestes gracieux décelaient la souplesse des membres et la force du corps. Il portait un uniforme abominablement délabré de lieutenant d'infanterie ; un grand sabre pendait à sa ceinture, qui renfermait également deux pistolets d'arçon; dejolies moustaches noires tranchaient sur le ton brun du visage et se relevaient fièrement sur les joues ; le nez était droit et les yeux bruns extrêmement vifs. De nobles sentiments se lisaient sur cette physionomie agréable, que voilait cependant une teinte générale de mélancolie et de tristesse résignée.
Le compagnon de l'officier, qui pouvait avoir quarante ans au moins, était de taille moyenne et de complexion robuste; son visage, soigneusement rasé, était rond et plein ; il avait de beaux yeux bleus, au regard à la fois doux et fier, le front plissé et encadré par des mèches épaisses d'une chevelure grisonnante.
Il y avait quelques instants à peine que ces deux cavaliers s'étaient rencontrés sur la route de Fréjus, à l'entrée dupontdel'Issolle qu'ils venaient de franchir ensemble. Le plus âgé des deux venait de Brignolles et avait traversé Campdermy suivi de ses deux domestiques, lorsqu'en laissant derrière lui la dernière maison du village il avait vu déboucher le jeune officier par la route de Gabasse. Sans doute les deux hommes se connaissaient depuis quelque temps déjà, car, en s'apercevant mutuellement, ils avaient poussé à la fois une exclamation de surprise joyeuse, et s'étaient tendu la main avec un empressement amical; puis, après s'être assurés qu'ils avaient à suivre l'un et l'autre la route de Fréjus, ils avaient continué leur marche en se tenant botte à botte.
— Parbleu! mon cher citoyen Neoules, dit l'officier d'infanterie en atteignant un petit bouquet de bois planté sur lo versant de la montagne, le hasard m'a généreusement servi, etje dois des réparations au géuéral Borlhier; moi qui le maudissais, il y a une heure encore, pour la corvée qu'il m'avait imposée, je le I» nis en ce moment, puisque cette corvée a pour récompense le plaisir de vous avoir rencontré.
— Quelle corvée vous avait donc imposée votre géné-
ral, mon cher Maurice? demanda en souriant M. de Neoules.
— Celle d'aller à Cotignac porter l'ordre à la colonne du général Augereau de s'avancer sur le quartier général ; et par ces routes endiablées, dans ce pays perdu, une telle promenade que celle de Nice à Cotignac ne peut pas être réputée précisément pour une partie de plaisir.
— Et vous avez accompli votre mission?
— Oui.
— De sorte que vous retournez à Nice?
— En passant par Fréjus et Cannes.
— Est-ce que l'armée va entrer prochainement en campagne, que l'on concentre ainsi les divisions?
— Je le pense et je l'espère; Nous attendons d'un jour à l'autre l'arrivée du nouveau général en chef de l'armée d'Italie.
— Ah! le Directoire a donc enfin fait un choix pour remplacer le général Schérer?
— Oui, du moins à ce que l'on nous assure.
— El qui a-t-il nommé?
— Un tout jeune homme, paraîtrait-il, que nous ne connaissons guère.
— Et que vous nommez?...
— Le général Bonaparte.
— Ah! celui qui a sauvé la Convention en vendémiaire et qui vient d'épouser, il y a à peine quinze jours, la charmante veuve du général Beauharnais, l'amie de la belle citoyenne Tallien?
— Précisément.
— Eh bien ! j'ai eu l'occasion de le voir une ou deux fois à Paris, ce général Bonaparte, etje dois vous dire qu'il a produit sur moi une singulière sensation. Estce un homme de talent? je l'ignore; mais ce dont je suis certain, c'est que ce n'est pas un homme ordinaire.
— Enfin, nous le verrons à l'œuvre. S'il pouvait nous apporter seulement des vivres et des habits. Je ne parle pas de la solde ni des munitions, car je commence à croire que l'armée d'Italie n'aura jamais ui argent ni poudre, et qu'elle se battra pour la gloire et à l'arme blanche. Mais notre dénuement est affreux : nos soldats et nos officiers sont pieds nus, et le général Berlhier a fait choix de ma personne pour me faire traverser le département, par la seule raison que je suis encore l'officier le mieux velu de son état-major !
Et Maurice jeta un regard ironique sur son uniforme en lambeaux.
— Jugez de l'état des autres par celui dans lequel je me trouve I ajouta-t-il.
— Quoi I fit M. de Neoules, vous manquez de tout à ce point?
— Vous n'avez pas une idée de notre situation, mon cher monsieur.
M. de Neoules se rapprocha de son compagnon.
— Mon cher Maurice, dit-il d'une voix grave, j'ai été l'ami intime de votre excellent père, et c'est mal reconnaître l'affection que j'ai pour vous que de ne pas vous êtes adressé à moi dans ce dénuement dont vous parlez.
— Bab ! fit l'officier en riant, je suis jeune et je me porte à merveille. Que me font les privations!
— Ces privations que vous supportez si courageusement me fout mal, à moi.
Maurice comprit la délicatessse de pensée de son compagnon et lui lendit la main.
— Cher monsieur de Neoules... dit-il.
Puis il s'arrêta et éclata d'un rire franc et communicatif.
— Corbleu! reprit- il, savez-vous bien que si l'on nous eutendait causer depuis une demi-heure que j'ai lo bonheur de faire roule avec vous, on nous accuserait bel el bien d'aristocratie! Je vous appelle monsieur
Puis il p 'uia, enlevant le domestique suspendu à sa bride, (l'âge 21.)
et je lais précéder votre nom de la particule réprouvée... Citoyen Neoules, je vous demande humblement pardon, au nom de la République une et indivisible, qui contraint ses soldats à un jeune forcé et à marchcrpieds nus! Mais bah ! vous m'excusez, n'est-ce pas?
— Attachez-vous donc de l'importance à ces niaiseries, Maurice? demanda M. de Neoules.
— Moi? Je n'attache d'importance qu'à une chose : c'est à balUe les Autrichiens et à rejeter Beaulieu dans le Tyrol. Mais nous ne nous occupons que de moi, savez-vous? J'en suis honteux. Parlons de vous, mon cher ami. Vous avez donc abandonné votre belle demeure de Roquebrune?
— Oh! pour quelques jours seulement.
— Vous êtes en voyage?
— Je viens de Brignolles et je compte coucher demain soir chez moi et vous ofTrir l'hospitalité durant vingt-quatre heures; ne me refusez pasl Roquebrune est sur la route de Fréjus, et le plaisir que vous me procurerez ne vous dérangera même pas d'un quart de lieue I
— J'accepterais avec bonheur, car je suis heureux de vous voir; mais malheureusement cela m'est i m pos sible.
— Pourquoi?
— 11 faut que je sois à Nice demain soir.
— Bah! un retard de vingt-quatre heures 1
— On attend le général en chef d'un moment à l'autre, et le général Berthier m'a donné l'ordre formel de ne faire aucun séjour nulle part, pas même à Cotignac. Or, le général Berthier est plus exact qu'un chronomètre, lui, et il est bien capable d'avoir compté heure par heure le temps qui m'est strictement nécessaire pour aller et pour revenir. Ainsi, je suis contraint de ne pas accepter votre offre si aimable. Mais, sans indiscrétion, qu'étiez-vous doue allé faire à Brignolles?
— Y chercher plus de la moitié de ma fortune, réalisée par les soins de mon notaire, répondit M. de Neoules en baissautla voix. J'ai dans cas sacoches, accrochées à ma selle, plus de quarante-cinq mille livres en or, et dans mon portefeuille il y a soixante-dix nïi. le francs en valeurs.
LE TAMBOUR DE LA 32° DEMI-BRIGAli E
. peste! dit Maurice en souriant; c'est le ciel qui m'a envoyé pour vous servir d'eseoïte.
— Ohl fit M. de Neoules eu souriant également, le pays n'est pas parfaitement sûr, il est vrai, mais cependant la route est si courte qu'elle n'est pas précisément dangereuse à entreprendre.
— Mais vous avez deux jours et une nuit à passer avant d'atteindre Roquebrunc, et des chemins du diable à franchir.
— Cela est vrai; mais d'une part, personne ne sait que je voyage en emportant une aussi grosse somme, et ensuite j'ai avec moi deux domestiques sûrs, dévoués, énergiques et parfaitement armés, ainsi que vous pouvez le voir. De sorte que j'ai entrepris la route sans la moindre appréhension, avec la certitude de n'avoir rien à redouter. Je tiens à établir ce poiut, afin de prouver que, dans la joie que m'a causée votre rencontre, il n'entre absolument que le plaisir de vous serrer les mains.
— Alors tout le bonheur est pour moi, et je suis le seul qui doive des remerciements à la Providence.
Eu ce moment, les voyageurs atteignaient l'entrée d'un chemin creux tout bordé de câpriers et de jujubiers, et sur la droite duquel serpentait un petit ruisseau fraîchement ombragé. Il était alors près de six heures du soir, et le soleil, dont les rayons glissaient horizontalement sur la terre, s'abaissait rapidement à l'ouest. De gros nuages noirs couraient du nord-ouest au sud, et s'amassaient au-dessus des cimes des montagnes qu'ils plongeaient dans des ténèbres naissantes.
Parfois des cris aigus traversaient l'espace, les broussailles d'un buisson craquaient sous le passage des chevreuils. Des aigles, des vautours, des cigognes traçaient des cercles dans le ciel, et passaient comme ilèches au-dessus de la tète des voyageurs, regagnant leurs nids ou leurs aires avec le butin récolté dans la plaine. D'autres fois un cerf, un daim, un blaireau, effrayés, bondissaient en avant, franchissaient la route étroite et disparaissaient dans une gorge inaccessible à l'homme.
— On dirait que le mistral veut s'élever, fit observer M. de Neoules en interrogeant l'horizon nuageux.