‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 69 sur 220 · LA NUIT DU 14 AVRIL · texte numérisé non relu

LA NUIT DU 14 AVRIL

Dix heures du soir sonnaient à Saint-Marc au moment où trois scènes toutes trois bien différentes, mais toutes trois ayant cependant entre elles des liens puissants, s'accomplissaient simultanément sur trois points différents de la vieille ci t^ vénitienne.

La première avait lieu sous les Plombs, dans cette prison que nous connaissons déjà et dans laquelle nous avons retrouvé le Maucot et Mahurec. Les deux matelots, accroupis sur le sol, étaient occupés à un singulier et long travail. Près d'eux était un amas de chiffons, de bandelettes de toutes nuances et de toutes proveuances : chemises, toiles à matelas, couvertures, vêtements, draps, étaient là, lacérés, découpes, taillés en bandes étroites et longues.

Le Maucot, tenant entre ses deux geuoux rapprochés et formant étau l'extrémité de plusieurs de ces fragments réunis, les tissait ensemble en les nattant avec une agilité et une habileté de cordier émérite; Mahurec mesura t sur la longueur de sou bras un autre paquet placé de l'autre côté et dont il brassait soigneusement les ingénieux cordages. L'obscurité qui l'entourait était profonde, mais sans doute les deux hommes avaient contracté l'habitude de vivre au milieu de cette obscurité, car elle ne paraissait nullement les gêner, et ils agissaient avec cette certitude de gens travaillant en pleine lumière.

— Vingt-deux! dit Mahurec en achevant. As pas peur! tu peux continuer en grand, Maucot.

— Combien donc que tu crois qu'il en manque? demanda le gabier provençal.

— A vue de nez, j'en relève comme qui dirait trente brasses au moins qui mauqueut.

— Alors nous n'eu aurons jamais la suftisauce.

— Alors on se pomoyexa sur un grelin du bon Dieu.

— Ali çà! quelle satanée hauteur ça a donc, 1; carène du palais?

— Comme qui dirait de la quille d'un trois-ponts aux petites barres du perroquet.

— Trouu de Dieu de bagasse ! en voilà un grelin de longueur qu'il nous faut!

— Il y aura encore les matelas, les chemises el les draps de l'ami.

— Possible! mais il en manquera.

— Alors, à Dieu va! nous verrous bien I... Passe-moi un bout, que je tricote avec toi.

Et Mahurec se mil à l'œuvre, tressant solidement et rapidement 1rs bandes qu'il avait prises. Un silence régna entre les deux hommes.

— Après-demain dimanche de Pâques I reprit le vieux gabier, leg.ueu.sard de corsairieu vieu Ira lu bec eufariué p mr relever son point... mu.; tiernKJUei! on a coupé l'amarre... plus rien dans le ponton, vieux caïman de malheur! Toutes vuiies dehors, les matelots I

— Et quanl on aura. pincé la brise, dit le Maucot, sur quoi i|i on met Ira le Cap?

— Ou verra bien !

— On verra bien ! en voilà une bêtise ! Qui est-ce qui verra bien 1

— Toi-/.-ui moi, l'ancien !

— T'as pointe l> route, que?

— Comme ' u dis !

— Aiors ousqne trous lr >n8 j' fer l'ancre? Mahurec se rapprocha du M.uicoi, et, lui passant le

bras autour ilo coii :

— Viens! du-ii,j'ii le cœur chaviré a Dm endroit I

I e MhucoI regarda son compagnon avec un naïf élunneni -m .

— Eh que? lil-il, à Cause K..

— Je suis un failli chien! ira haie-bouline!

— Té*... comprends pas!

— J'ai un secret là... et depuis deux jours... et je t'ai rit u largué!...

— Un secret... que que c'est? Largue la cliose eu grand, ma te rot !

— Eli bieu'! tu demandais tout à l'heure sur quoi que nou^ mettrions le cap quind nous aurions doublé la pointe de la liberté? Touuerre, Maucot, le boa Dieu a l'œil sur les gabiers, c'est moi qui te le dis; car, aussi vrai que nous voilà là, toi-z-et moi, il y a daus nos eaux une coque amie !

— Hein ? lit le Provençal en se redressant.

— Je t'ai largué eu graud l'histoire de l'autre matin dans la cale, avec l'Olibrius en question. Eh! doue, matelot, j'ai pas tout dit cependant. Quand la coquille qui emuieuait le pauvre moussaillon a filé, j'étais là comme une huître au soleil, le bec ouvert et l'oeil qui ne voyait rien, quand, crac! je relève au large un avant arrondi, un taille-lame carré, des bordages épais : un vrai you-you tonnerre de Brest!

— Uu you-you? répéta le Maucot. Caramba!

— Oui, que je dis; c'était ni un sabot vénitien, ni une coquille de noix anglaise : un vrai you-you de matelot français, quoi! Mahurec n'a pas une paille dans l'œd, Cfun lu sais.

— Et dedans? demanda le Provençal.

— Deux canotiers et un autre à l'arrière. Les canotiers étaient parés en terriens du pays; mais, aussi vrai ;ue je te dis, c'étaient des amis. Dans celui de bâbord, j'ai re on nu le coup d'aviron de Larochelle.

— Larochelle ! Et l'autre?

— J'ai pas eu le temps; mais, à l'arrière, j'ai relevé la peau tannée de cette crâne enfant digne d'être matelot.

— La Caraïbe?

— Eh! oui, matelot, c'était elle, j'en jurerais; et, pour que j'eu sois plus sur, son lévrier a aboyé eu passant. Comprends, hein? La Caraïbe ne quitte pas plus nos commaudauts que la flamme ne quille la drisse. Eh donc! si elle est là avec Larochelle el un ami, c'est que les commandants y sont aussi. J'ai relevé le point dans ma tète, matelot. Les commandants n'ont pas abandonué leurs gabiers; ils veillent; ils ont un œil sur Venise. Ousqu'esl la goélette à cette heur-? Embossée sous quelque déguisement, j'en réponds. Je connais la frime.

— Eh ! que, en filant d'ici nous mettons le cap dessus!

— U.i peu !

— Et t'avais rien dit au Maucot ?

— Ni a toi, ni au vicomte; j'élais pas sûr ; je voulais attendre avant de vous crier : voile! Mais j'ai léfléehi, si dans lVv memprit j'étais pincé, si Mahurec mourait eu tombant ou était tué par les terriens, faut bien que les amis aier.l un point de relèvement. Le point estil juste? voilà tout. Mais, n'empèch ■■, on verra!

— Alor«, in iiel >l ?

— Alors, vieux, c'est après-demain Pâques, c'est après-demain que le gueux de brigand doit revenir, c'est cette nuit prochaine qu'on coupe l'amarre... et, à Dieu v.i !

A cette même heure, Lucile était appuyée sur l'appui de la lenèire 3e sa prison, étreignant le fer des barreaux de ses doigts mignous el blancs. De l'autre coté île ce= b irreaux, un pied posé sur le rebord extérieur de cette fenêtre, se tenant des deux mains accroché à un cordage, le corps suspendu au-dessus des eaux profoudes du cauai, Bibi-Tapin approcha. t sa jeune tète au teint halé par le soleil de la brune chevelure de la jeune fille.

— Quoi'! (lisait Lucile d'une voix suppliante, vous reiusez de m'eiiieudre !

— Nun, mademoiselle, répondit l'enfant; je vous

entends bien, mais je ne veux pas faire ce que vous me dites; ce serait une lâcheté !

— Mais, mon eufaut, vous pouvez être libre!

— Mais vous êtes prisonnière, vous!

— Abaudouuez-moi à mon malheureux sort; fuyez seul !

— Et j'irais dire à mon officier, qui m'aime et me chérit comme uu frère, que je me suis sauvé et que j'ai abandonné celle pour qui il donnerait sa vie entière! Non, non, Bibi-Tapin ne fera pas cela! Nous fuirons ensemble ou nous mourrons ici tous deux !

— Nous mourrons, pauvre enfant, et c'est moi qui serai la cause de votre mort !

— Nous fuirons el nous ne mourrons pas; laissezmoi faire!

El Bibi-Tapin, posant son second pied sur le rebord de la fenêtre, s'accroupit, attira a lui la corde à laquelle il se soutenait, et la passa dans l'un des barreaux pour la maintenir à sa portée; puis, fouillant dans sa poche, il eu tira un instrument plat, très court, qu'i' tendit à Lucile.

— Voyez-vous cette lime, dit-il, elle est bonne; je l'ai essayée. Eh bieu ! ce sera par elle que nous serons libres. Eu deux nuits j'aurai scié l'un de ces barreaux el vous pourrez passer!

— Mais, lors même que vous accompliriez ce travail, dit Lucile, avons-nous une embarcation pour fuir?

— Nous eu aurons une!

— Comment?

Bibi-Tapin examinait attentivement les barreaux, paraissant chercher celui qu'il devait entamer.

— Il faut commencer par le haut, murmura-t-il en désignant l'une des barres de fer. La lime est si fine que l'on ne pourra remarquer la coupure d'en bas : demain je scierai l'autre côlé.

Fouillant encore dans sa poche, il en retira un pelil pot rempli d'une matière grisâtre.

— C'est de la graisse, dit-il, que j'ai prise ainsi; ça empêchera la lime de crier. Vous voyez bien, mademoiselle, que j'ai pensé à tout et que vous pouvez avoir confiance en moi. Oh! ma teeur Fieur-des-Bois m'a fait une belle éducation, allez!

El Bibi-Tapin, après avoir trempé sa lime dans la matière graisseuse, commença son ajuvre avec une pi écision et une habileté de véritable serrurier. Lucile le regardait avec une expression d'admiration douloureuse.

— Mademoiselle, dit Bibi-Tapiu sans interrompre son travail, vous ne savez pas tout! L'autre nuit, vous vous rappelez, quand je vous ai parlé pour la pre;i iére fois, j'allais fuir. J'avais réussi à fabriquer une corde et j'avais pu me glisser entre mes barreaux. C'est en entendant votre voix, au moment où je me laissais couler, que je me suis arrêté. Vous aviez prononcé le nom de mon officier, alors j'ai alteudu ; et puis je vous ai vue et je vous ai reconnue pour la demoiselle de la ferme aux Chats-IJuants. Oh! je sais combien mou olficier vous aime et combien il est malheureux! Je la sauverai, que je me suis dit; je ne fuirai pas seul; je mourrai avec elle ou elle s'en ira avec nii i! J'ai juré cela, voyez-vous, en pensant à mou olficier; et le bon Dieu m'a entendu. Alors, au lieu de m'en aller à la nage je suis remonté dans ma chambre.

— Cher et brave enfant! murmura Luci'e.

— Dans une heure je reviendrai, vous avais-je dit, continua Bibi-Tapin. Je voulais effectivement vous revoir, ma;s je vou ais aussi avoir trouvé le moyen de vous sauver. Oii ! vous avez dû croire que je m'étais moqué de vous eu ne me revoyant pas, n'esl-ce pas, mademoiselle? Vous m'avez peut-être accusé, el pourtant ce n'est pas ma tau te, aile/, si je uesuis pas revenu. J'élais donc remonté après vous avoir parlé, etje cherchais un moyeu de vous faire luir; je ne trouvais rieu.

LE TA M HO i; Il 1)12 LA 32° DEMI-Blî !G AI)r.

« J'étais là-haut me promenant, cherchant, quand tout à coup je crois entendre au loin un hurlement de lévrier! ce hurlement me lemua le. rieur ! Dîme! c'est que vous ne savez pas. J'ai été aux Antilles, et... enfin n'empêche, ce serait trop long! Pour lors, j'entends le hurlement et au même instant vint dans ma chambre ungeux... ohl pardon ! un .. en (m n'empêche! Le gueux s'en va après une conversation où il ne manquait que des sabres pour être complète.

« Je ne savais toujours que faire, quand j'euleuds cucore le hurlement. Je me laisse aller à l'eau et je nage dans la direction. Je file eutre deux eaux... je cherche. ..je vais de canal en canal... enfin... j'entends encore un hurlement [dus rapproché! Oh! cette fois, je ue m'étais pas trompé. C'était le hurlement d'un lévrier caraïbe. En même temps, j'aperçois dans l'ombre une embarcation, je m'avance doucement. Si vous saviez comme mou cœur battait! oh! je n'avais pas froid dans l'eau, allez, mademoiselle!

— Après? après? dit vivement Lucile, que ce récit commençait singulièrement à intéresser.

— Il y avait là heureusement une bouée servant à attacher les embarcations, reprit l'enfant. Je m'y sus- ]i nds, je regarde et j'écoute. Un second canot venait d'arriver rejoindre le premier, celui dans lequel était li! chien. Tout à coup le lévrier aboya de nouveau el voulut s'élancer par-dessus le bordage, mais il était ; Haché probablement, car il ne put y parvenir. «Qu'a (.une Goumà? » demanda une voix. Ace nom-la, je manque de me laisser couler. Coumà! c'était mon chien ces Antilles. « Je ne sais, répondit quelqu'un dont je ne pouvais distinguer les traits, mais depuis une heure, il est dans une agitation extrême, on dirait qu'il a liouvé une piste. — Une piste ennemie? — Non, il î a inoutre pas les dents, ce serait une piste amie, car il se plaint plutôt qu'il ue menace. » C'était Vi ai, mademoiselle ! continua Bibi-Tapiu. Il appelait! Coumà i.. 'a senti, j'en suis sûr!

— Après? demanda encore Lucile.

— J'écoutais toujours, quand je manque encore une fjis de couler! La lune venait de se dégager d'un nuage et éclairait les embarcations : dans l'une était une femme que j'appelle ma sœur, Fleur-des Bois, la fille du graud chef! Oh! vous ue savez pas! vous ne pouvez savoir. Dans l'autre, un homme que j'aime, qui m'a sauvé jadis dans un naufrage. Oh! vous ne savez pas encore, mais ceux que j'avais là... étaient des amis I

— Et vous les avez appelés, ils vous ont vu ? s'écria Lucile.

— Non I non ! mademoiselle. Je n'ai rien dit et je ne me suis pas laissé voir 1

— El pourquoi ?

Bibi-Tapiu qui n'avait pas cessé de travailler à couper le barreau de fer à l'aide de sa lime, s'arrêta dans sou travail et, reportant les yeux sur la jeune fille :

— Si ou m'avait su là, dit-il simplement, on m'aurait recueilli, ou m'aurait emmené de force, jamais ou ne m'eût laissé revenir ici et vous fussiez demeurée seule et sans secours.

— Mou ami! dit Lucile en saisissant une main du petit tambour qu'elle serra dans les siennes.

— Oui, reprit Bibi-Tapin avec énergie, on m'eût immené de forci', je le répèle. Alors, que serait-il

arrivé? qui sait si celui qui nous garde, furieux de mon évasion, o'eûl pas cherché à s'en veuger sur vous, sa prisonnière. Un moment, cela est vrai, j'eus la pensée

de crier, d'appeler, de m élancer, Carj'aV lis là des amis;

mais en même temps je vous vis pâle, désolée, abandonnée, et j'entendis la voix de mon officier qui me reprochait ma lâcheté! Ce fut l'instant d'un écla , voyez-vous, mademoiselle. J ; m ' < ■ ■ >i et je ne dis ri n.

— Mais eu prévenant ceu \ doul vou ■ parle-, dit Lu-

cile, ils eussent pu venir à mon secours et contribuer

à me sauver !

— Certes, ils l'eussent tenté ! répondit l'enfant, mais qui sait si l'homme aux mains duquel vous êtes ne se lût pas porté aux dernières violences eu se voyant attaqué en face! ! Oh! je le connais! il a tué déjà ma sœur que j'aimais, pauvre Éloile-dn-Matinl il vous eût tuée, bien .-in! Voilà pourquoi je n'ai rien dit, voilà pourquoi je me suis tenu caché ! Oh! j'avais mon plan fait, vous allez voirl

Eu écoutant ce qui se disait, j'apprenais qu'un navire français déguisé allait veuir mettre à l'ancre dans le Lido, sous les canons des forts. Ce navire, je le connais, je suis sûr que nous trouverons là des amis. Alors, après avoir tout entendu, je me suis remit à la nage : j'ai regagné le graud canal et courant sur les quais, j'ai atteint le Riallo, là où il y a toutes ces belles boutiques d'orfèvres. Autrefois, je m'étais amusé à regarder travailler les ouvriers el j'en avais remarqué surtout qui se servaient de limes minces qui coupaient l'or et l'argent comme du bois. A côté des orfèvres. était la petite boutique de planches du pauvre marchand qui vendait ces outils. J'atteignis cette boutique, je parvins à force d'adresse à soulever un volet et j • m'introduisis dans l'intérieur. J'avais un sequin caché dans ma cravale : je pris deux limes, un pot de g aisse, el je laissai mon sequin à. la place. Ensuite, je revius ici! mon plan était fait et j'étais content !

— Cher enfant! dit Lucile avec admiration. Oh! Maurice doit bien vous aimer!

— Cette nuit, continua Bibi-Tapiu, j'aurai scié c barreau en haut; la nuit prochaine, je le scierai en bas. Alors, je me jetterai à la nage, je gagnerai le Lido, je monterai à bord du navire où sont mes amis Ils me reconnaîtront, ils m'aideront. Bu canot reviendra avec moi et, le barreau étant scié, vous n'aurez qu'à descendre; en quelques minutes tout sera faii sans le moindre bruit, sans que personne puisse avoir l'éveil.

— Fuir! moi! dit Lucile en entrevoyant enfin une possibilité d'échapper à son martyre. Mais ma sœur? (Jraniel Elle est prisonnière aussi, peut-être est-elle dans cetle maison.

— Si cela v t, dit Bibi-Tapin, nous fouillerons la prison après us avoir délivrée, nous viendrons eu force, et comme nous n'en aurons plus qu'une àeheicher nous la trouverons!

— Mon DL-u ! dit Lucile en s'agenouillaut, votre bouté est infinie ! Que votre main s'étende sur nous s: nous avons assez souffert !

Puis se relevant lentement :

— Fuir ! répéla-l-elle. Oui ! il le faut! si cel homme a dil vrai surtout, il faut fuir. Oh 1 ma inèrel... ma pauvre mère !...

Bibi-Ï ijuti travaillait toujours.

— Oh ! dit loul à coup Lucile, comme frappée par une pensée subite, la nuit de demain est la nuit de Pâques! Dieu nous protégera!

A cette même heure encore, et tandis que sous le Plombs Mahurec confiait au Maucot ses espérances, taudis que dans le Casino Lucile priait en remerciant le Seigneur el en implorant ses bontés, tandis que le petit tambour continuait avec ardeur ce travail dent le but devait être la délivrance de celle qu'il voua t sauver, une gondole glissant sur les eaux noirâtres du grand canal doublait la douane, s'engageait dans le canal de [a Giudecca, tenant la roule de Fusine, c'est à dire cello de la terre ferme.

Deux hommes occupaient le salon de celte gondole, l'un était Ghivasso, l'autre Camparlni. La gondole parcourut les lagunes el ; n iva bientôt en vue de la cèle. Elle ahorba à une petite dislauco de la ville, prés d'un

petit bois épais et touffu. Camparini et Cbi vasso mirent pied à terre.

— Songe à ta promesse! dit Camparini. Le temps presse et le moindre retard nous causerait des préjudices irréparables.

— Rapporte-t'en à ma parole I répondit Cbivasso.

— Tout e>t prêt mainlenaut ! Le vicomte signera. Dranie et M mrice ligneront, nous aurons les fortunes et tous disparaîtront pour louj uirs. Il faut que Lucile meure aussi; plus uu ennemi ne doit être debout, mais ce qu'il nous faut avant tout, c'est la marquise, pour obtenir la révélation de l'endroit où sont enfouis les papiers !

— Je l'ai promis ! répondit Chivasso. Demain j'agirai, et, le jour de Pâques, la marquise sera entre tes mains !

De Venise à Vérone, il y a environ vingt-trois lieues par la route de Padoue et de Vieence, mais en prenant les traverses, en laissant Vieence sur la droite, après avoir franchi le Bac higlioue à Padoue, en courant droit sur Caldiero, saus passer par Montebello, on peut facilement raccourcir celte route de plus d'un tiers, et un bon cavalier, bien monté, peut aisément franchir la distance qui sépare Fusine de Vérone en moins de quatre heures.

Cette nuit même où nous venons d'assister à Venise à trois scènes si différentes entre elles, un cavalier parcourait au galop cette roule et, tournant le dos à Padoue, il s'avançait rapidement dans la campagne courant droit sur l'Adige, dont ou apercevait les eaux à une courte distance.

Sur le bord même du fleuve, baignant presque ses pieds daus se^ eaux eusauglanlées récemment par de si nombreuse- batailles, se dressait une maiioiinelte isolée qu'entouraient quelqut-s grands arbies et qui semblait avoir été bâtie là par quelque philosophe, ennemi du'bruit des villes, heureux d'y venir enfermer sa mysaulhropie et son dédain des choses de ce bas monde.

Le cava!ier venait d'atteindre l'eudroit où si; dressait cette maison et il s'arrêta brusquement devant la porte. Saulaul à lerre, il pa^sa dans sou bras la bride de son cheval et il sonna viole nmeut à la pelile grille donnant sur la campagne. Quelques instants s'étaient à peine écoulés qu'un homme, sorte de valet, se présentait de l'autre côté de la grille, une lanterne sourde à la main.

— Ouvre! Jacopo, dit vivement le cavalier.

— Le marquis! dit le valet avec étonnemeut.

— Eh! oui, moi-même 1 Ouvre donc, ouvre vite! Maisle valet ne se pressait pas d'obéir, il regardait

le cavalier avec nue sorte d'élonnement slupide et il paraissait chercher dans ses poches.

— Corbleul vas-tu ouvrir? s'écria le cavalier avec violence

— Maître, j'ai laissé les clefs à la maison.

— Cours les chercher et reviens vite.

Le valet disparut. Il revint bientôt, ouvrit la porte et prit la bride du coursier, taudis que le cavalier s'élançait eomme une flèche vers la maison.

— Caramba! fit le valet demeuré seul et traînant le cheval à la remorque, j'ai eu là une boune idée d'avoir oublié les clefs! Le Français est généreux, dix scquius !... On verra.

Et il se dirigea vers l'écurie. Pendant ce temps, le cavalier avait franchi les marche.- du perron et eutrait comme une avalanche dans uu salon assez mesquinement meublé situé au rez-de-chaussée. Uue lemme était 1 -, assise, travaillant àla lueur d'une pelile lampe.

— Le Bignor Cbivasso, dil la femme en se levant avec empressement.

— Où eslJosefa? demanda le marquis.

— Dans sa chambre.

— Fais-la descendre sans perdre une minule, je l'alleuds ici.

Quelques secondes après, la belle jeune fi 1 1- que nous avons rencontrée précédemment à la Mai.-ou- Noire, la nuit de l'incendie du château, faisait son entrée dans le salon. Cbivasso lança autour de lui un regard rapide pour s'assurer qu'ils étaient seuls, et se dirigeant vers Josefa :

— Esl-il ici"? demanda-t-il.

— Oui, répondit la jeune fille.

— Depuis quand ?

— Il est arrivé tantôt à trois heures. Je l'ai reçu, ainsi que vous l'aviez ordonné, et en ce moment il esl dans le bâtiment du jardin.

— Il est seul?

— Absolument.

— Bien. Donne-moi une lanterne et attends ici. Si quelqu'un se présente a la grille, qu'où ne reçoive pas sous quelque prétexte que ce =oit.

Le jardin attenant au petit château contenait une partie du petit bois dont nous avons parlé ei s'étendait jusqu'à l'Adige. Cbivasso traversa ce bois et atteignit un pavillon situé à l'exlrémité avoisinaut le fleuve. Il entra dans ce pavillon dont il avait la clef à la main : une seule pièce formait le rez-de-chaussée, et dans cette pièce un homme était étendu sur un large divan.

Cbivasso posa sa lanterne sur un meuble. L'homme qui paraissait dormir se dressa brusquement en se iioltant les yeux.

— Bonjour, Jonas, dit simplement le marquis.

— Cbivasso! répondit l'autre avec un élonnement marqué.

— Tune m'attendais pas?

— Oui et non.

--As-tu de bonnes nouvelles ou de mauvaises?

— Cela utpend de ce que tu as toi-même dans ta poche.

— De Foi, et beaucoup! répondit Cbivasso en se fouillant et en jetant uue poignée de sequius sur le divan.

— Alors on pourra s'enteudre.

— La femme est toujours à Vérone?

— Toujours, dil Jouas en ramassant les sequius.

— Il faut qu'elle quitte la ville dès demain, mais saus violence... de noire part, au moins.

— Tu m'avais fait avertir, j'ai commencé à agir; demain, elle sera contrainte à quitter la ville, j'en réponds.

— Te charges-tu de la conduire à Venise?

— Pourquoi pas? Question de chevaux et de gondole.

— Y sera-t-elle demain soir?

— A quelle heure?

— Avant miuuit.

Jouas réfléchit longuement et parut se livrer à uu p ofoud calcul d'esprit.

— Avant minuit, non, dit-il; mais avant le lever du soleil elle sera à Fusine.

— C'est bien! je l'attendrai à Fusine au lever du jour avec une gondole. Après-demam est le jour de Pâques... Je vais le donner des instructions détaillées.

Lu quart d'heure après, Cbivasso quittait Jonas et se trouvait seul dans le petit parc qu'il traversait à pas lents.

— Deux partis à prendre, se dit-il en s'ari étant, et l'instant est décisif!... Livrer la marquise de Caulegrelles à Camparini c'est le mettrea même de rent i r en possession de ces papiers qui peuvent le perdre ; la conserver pour moi main tenant que je connais l'importance de ce secret, c'est me l'approprier au besoin. . Oui, mais c'est lutter ouvertement contre C;<m ar i ; o , tous ceux qui jusqu'ici ont lutté contre lui oui été brisés comme verre. Puis, pour lutter, il me fdui i t (1 s amis, des complices avec lesquels il y aurai .i partager ; partage pour partage, mieux vaut Campa-

rini; s'il est le premier, je serai le second ! Allons c'esl décidé, il aura la marquise I

Chivasso atteignait le peut château, il rentra dans le salou où l'attendait toujours Jpsefa.

— Je pars, dil-il, Jonas va moulera cheval dans un quart d'heure, que l'on prépare tout. Demain, il passera ici avec une femme voilée; que personne ne Cherche a voir le visage de cette femme. Peut-être pousscra-l-elle des cris, se débaltra-t-elle, cherclierat-elle à fuir; que l'on prête main-forte à Jouas, s'il le faut, mais que toutes les oreille soient clones, comme le> yeux doivent être fermés, comme les bouche- doivent être muettes. Tu entends!... A ce prix, ma protection te sera continuée et ie ne me souvieudrai jamais de ce que je dois oublier!

chivasso soûl gua pour aiusi dire ces trois derniers mots, et, saluant cavalièrement Josefa, il s'élança | dan- la cour. Jacopo lui amena son cheval, la grille s'ouvrit et le cavalier disparut dans les ténèbres. Sa visite n'avait pas eu !a durée en tout de plus d'une demi-heu»e.

La grille refermée, Jacopo se précipita vers le salon.

— Tu nous as sauvés! dit Josefa eu courant à lui, sans ta présence d'esprit, il nous surprenait.

Une petite porte .-'ouvrit et la figuie de fouine de Jacquet se glissa par l'eulre-bàillemeut. Les yeux de l'agent de po ice brillaient comme deux diamants, un sourire intelligent éclairait sa physionomie si tiue.

— Jonas va partir, dit-il à Jacopo, prépare son cheval, celui que je t'ai désigné.

Le valet regarda Josefa.

— Obéis! dit la jeuue tille.

Jacopo sortit aussitôt. Josefa marcha vivement vers Jacquet et lui saisissant les m ad as :

— Vous me jurez de sauver Maurice? dit-elle d'une voix frémissante.

— Je vous jure d'arriver à Veiione à temps pour le sauver ou pour mourir avec lui, répondit Jacquet, si vous tenez votre promesse, si vous me laissez agir ainsi que cela est convenu.

— A mon tour, je le jure !

— Alois ne craignez rien de cet homme qui sort d'ici : avant peu vous cesserez d'être sou esclave; je vous ferai libre 1

Voua! s'écria Josefa avec un- éclair dans les

yeux Puis, s'arrètaut dans son mouvement commence :

— Libre! dit-elle en secouant tristement la tête; à quoi bon?... u'ai-je pas derrière moi le passé?... Puis...

Elle porta les mains à ses yeux :

— il eu aime une autre? murinura-t-elle à voix si basse que Jacquet ne put l'entendra.

Les premières lueurs du crépuscule apparaissaient à l'orient, l'Adige se dessinait en clair déjà daus les ;am pagnes, et la route de Vérone était eucore ploni é dans le-- plus ooseures ténèbres. Jouas venait de quitter le petit château, il avait franchi le fleuve sur un bateau qu'avait cou'luit Jacopo, et sur l'autre rive il avait trouvé tout sellé un cheval sur lequel il avait bon li, puis il s'était élancé a fond de train sur la roule de Vérone.

Jouas dévorait l'espace : couché sur l'encolure, il excitai sou cheval de l'éperon et de la voix. Tout à cou] , au détour d'une haie, uu coup de feu retentit.

— Tonnerre I hurla Jouas eu faisant uu effort pour soutenir sa lie r.

Mais le eliev.l s'abattit, entrain rot sous lui son ca-

valiei ; ' balle venait de l'atteindre au défaut de

l'épaule ei, lui Irameisant le cœur, lavait tue rohie.

onat voulut étendre la main poui prendre ses pi ka I, i , i to iee le, m d

revu ;,■!,,'; i, au i le contraignirent à l'immobilité; re-

levant les yeux, il aperçut au-dessus de sa tète un visage aux traits tins et au regard élineelanl.

— Jacquet ! murmura-l-il ; je suis pincé !...

— Cette fois, je le crois ! répondit l'agent de police. Puis s'adressaut à deux hommes qui, placés de

chaque côlé de Jouas, l'avaient saisi chacun par un bras :

— Ne le tuez pas, dit-il ; il faut qu'il parle, et chaque aveu pourra lui racheter une année d'existence. Maintenant, ne perdez pas une minute et rappelez-vous mes ordres. La nuit prochaine, je serai à Vérone 1

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