‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 8 sur 220 · LE TORRENT · texte numérisé non relu

LE TORRENT

— \ie. sorte que vous comptez entrer bientôt en campagne, reprit M. de Neoules après un moment de

uce.

— Oui, répondit Maurice, je l'espère comme soldat, mais je le crains comme Français?

— Pourquoi?

— Mon cher ami, avec tout autre que vous, je ne i irais pas ainsi que je vais le faire, mais avec vous je serai franc. Si, comme officier, je désire la guerre, comme citoyen, je la redoute. Si vous saviez clans quel état est notre pauvre armée d'Italie? lit on nous envoie pour nous commander un général que nous ne connaissons pas, que nous n'avons jamais vu! Que fera-t-il avec trente mille hommes sans souliers, : i munitions, sans canous, sans solde, contre les armées autrichiennes? Dernièrement ou a pris un espion de l'ennemi que l'on a contraint à parler. Savez-voua ce que nous avons appris par lui? Que Beaulieu aval (1 sus ' entrer en ne, L'une

cinq milli homme -, l'autre de Irei . il compte nous faire ir les Alpes, nous

chasser d< Nice al entrer en France à nuire suite. Le pi iple italien, travaillé par nts autrichiens,

ali I ild il obli-

Êlri 3 liés. Enfin, n tus les Alpes et,

pour entrer en Piémont, il faudrait écraser la premi r innée de Beaulieu qui nous barre la roule !

— Mon cher Maurice, dit M. de Neoules, vous me paraissez bien près d'être découragé.

— Hélas! cher ami, presque tous nos soldats sout encore plus près que moi de renoncer à tout espoir. Je crois que l'on veut sacrifier l'armée d'Italie à l'armée du Rhin.

M. de Neoules ne répondit pas. Peut-être ne se sentait-il pas la conviction nécessaire pour combattre avec énergie le découragement du jeune officier. En ce moment, une rafale bruyante de veut du nord-ouest s'abattit dans le défilé que suivait la route et, courbant sursou passage les cimes des grands arbres, éleva au loin des colonnes de poussière qui coururent en tourbillonnant.

— La uuit va bientôt venir, dit M. de Neoules en levant les yeux vers le ciel sombre déjà à l'orient et chaudement empourpré à l'occident.

— El un orage se prépare, ajouta Maurice; sentezvous les premières atteintes du mistral ?

— Ilâtons-nous de gagner le Luc. Nous trouverons là un abri pour la nuit, un bon souper pour nous et la provende pour nos chevaux.

— Mais le Luc est encore à cinq lieues d'ici, fit observer l'officier, et la tempête monte vite quand le mistral s'en mêle. Flassans est à peu de distance, et il me semble y avoir vu en passant une maison d'à convenable appareuce pour que deux voyageurs pussent y demander l'hospitalité.

— Flassans a été détruit l'hiver dernier par une avalanche.

— Cela est vrai, mais à côté des ruines il y a encore une maison deboul, c'est c^lle dont je vous parle et que je suis très ceriaiu d'avoir vue en me rendant à Cotignac.

— Oui, Maurice, vous ne vous trompez pas, il existe une maison à Flassans, échappée au désastre, mais, pour moi, c'est exactement comme si cette maison n'existait pas.

— Pourquoi? demanda Maurice avec étonnement.

— Parce que je ne veux pas y demander l'hospitalité.

— Est-ce que vous êtes brouillé avec le propriétaire?

— Je ne lui ai parlé que deux fois en ma vie et je dois même avouer que, chaque fois, il s'est montré vis-à-vis de moi d'une amabilité excessive.

— Alors, cher monsieur, quelle raison pourriez-vous donner pour justifier l'antipathie que vous semblez ressentir.

— Aucune bonne, je l'avoue, répondit M. de Neoules.

— Celte antipathie est donc instinctive ?

— Tout à fait.

— Et est-ce la maison elle-même qui vous l'inspi ou bien est-ce le propriétaire?

— La maison cl le propriétaire.

— Ah ! voilà qui est étrangel

— C'esl peut-être même absurde, je le veux bien, mais cela e^l ainsi. Je déleste le château de Flassans, comme ou appelle mal à propos celte misérable bicoque construite à l'extrémité de la gorge de la monta-

m', et j'éprouve pour son propri taire, le marquis Chivasso, une répulsion lout aussi peu raisonnable et raisom moi, moquez-vous de moi tant

que vous voudrez, mais cela c-i ainsi. Celle mai noire, avec ses grandes fenêtres toujours fernu avec sa porte qui parait condamnée, avec sa forèl de sapins qui l'entoure, me semble Iriste el désolée. Elle doitavoii quelque Lugubre histoire pour légende. Li le marqui • Chivas o, cel Italien i en Franc

\ énil bu quin : parmi uous quaud

erre ti cerl tnenl avec la notre, m1 produit pas un c il e l plus agréable.

— Mais l'a-t-011 jamais accusé de quelque crime, de quelque infamie? demanda Maurice.

— Jamais que je sache, répondit M. de Neoules.

— Alors c'est bien réellement par suite d'une antipathie sans caxise que vous ne l'aimez pas?

— Mais oui.

— De sorte que, si la tempête qui nous menace éclatait subitement, si la nuit nous surprenait da'is ces montagues, vous préféreriez être trempé jusqu'aux os ou risquer de dégringoler dans quelque précipice plutôt que de demander un abri au malencontreux Italien ?

— Oh! dit en riant M. de Neoules, j'ignore si mon antipathie irait réellement jusque-là, mais comme la nuit n'est pas encore venue, comme la tempête n'éclatera pas avant deux heures d'ici, je préfère presser l'allure de nos chevaux et gagner le Luc, où nous souperons tète -à- tète sans le plus petit marquis italien. A moins, cependant, ajouta le cavalier en se tournant vers son compagnon, que, par un motif ignoré de moi, vous ne désiriez absolument réclamer l'hospitalité au château de Flassans, dans lequel cas je ferais taire mes propres sentiments pour vous être agréable et ne pas vous quitter.

— Moi? nullement! fit Maurice. D'ailleurs, vous savez ce que je vous ai dit, je dois retourner à Nice, au quartier général, sans perdre une seule minute. Puisque j'ai refusé l'hospitalité que vous vouliez bien m'offrir, vous que j'aime d'une amitié si sincère, ce n'eol pas pour aller réclamer celle d'un homme que je ne connais pas, même de vue. Mes ordres sont précis et le général Berthier plaisante rarement dans l'exercice de ses fonctions. Mais pourquoi supposeriez-vous que je voulusse m'arrèter au château de Flassans? »

M. de Neoules sourit et lança un regard en dessous à son compagnon.

— Parce que, d tt-il, ou prétend que le marquis a pour fille ou pour nièce, je ne sais pas au juste, la plus adorable créature de dix-huit ans que l'imagination d'un poète puisse rêver.

— Ah! on dit cela?

— Ouil vous ne le saviez pas?

— Ma foi, non! Jamais, je le répète, je n'avais entendu parler jusqu'ici de votre marquis italien, non plus que de sa fille ou sa nièce, comme vous voudrez.

— Alors, mon cher Maurice, essayons de trotter un peu, si le terrain le permet, et gagnons le Luc. Voici les nuages qui s'amoncellent et le mistral augmente de vio.ence.

Effectivement, le ciel devenait de plus en plus menaçant et le terrible vent qui désole la belle Provence commençait à souffler avec sa fureur accoutumée. Les deux cavaliers avaient mis leurs chevaux au trot, les deux domestiques les suivaient à courte distance, se réglant sur l'allure des maîtres.

Maurice et M. de Neoules longeaient la base des montagnes qui les entouraient de toutes parts, caria route suivait le fond d'une vallée étroite. Au loin, on apercevait, à la clarté confuse du jour tombant, une masse noire s'étendant en face et paraissant borner l'horizon : c'était la forêt de sapins sur la lisière de laquelle s'élevait le petit village de Flassans, et à la topographie des lieux on comprenait aisément la catastrophe dont Flassans avait été récemment victime.

M. de Neoules et Maurice pressaient leurs chevaux. La nuit descendait d'autant plus rapidement que les montagnes interceptaient les derniers rayons du jour, et le mistral, s'engouffrant avec force dans la gorge, rendait la course fatigante pour les hommes et poulies bètes. Cependant la tempête n'avait point encore éclaté. Les cavaliers apercevaient distinctement la forêt de sapins, et ils atteignaient un endroit où une cessation de continuité dans la chaîne orientale des

rochers laissait brusquement à gauche une éclai; cie formant plaine et au milieu de laquelle serpentait le lit encaissé d'un torrent.

— Tiens! fit Maurice en arrêtant son cheval, ce site est joli. Je ne l'avais pas remarqué en allant; c'est une véritable surprise de la nature.

Il n'achevait pas, qu'un énergique juron accompagné d'un grand bruit retentit derrière lui.

— Prends garde! prends garde, citoyen! cria une voix émue.

Maurice se retourna brusquement, et il n'eut que le temps de jeter sou cheval de côté. Un tourbillon passait près de lui plus rapide que la foudre.

— Arrêtez! arrêtez! cria une autre voix.

L'officier, stupéfait, regarda M. de Neoules, qui luimême paraissait iuquiet et étonné par cet accident inattendu.

Au moment où Maurice s'était arrêté pour examiner ie site pittoresque qui avait captivé son attention, son compagnon avait également maintenu sa monture. Les domestiques, obéissant au même mouvement, étaient demeurés à distance. Les quatre chevaux paraissaient fort tranquilles, lorsque tout à coup, sans cause visible, sans motif apparent, le cheval de l'un des deux domestiques s'était mis à trembler de tous ses membres. Une sueur abondante avait couveit sa robe; il avait pointé les oreilles, puis, comme obéissant à un subit accès de vertige, il avait bondi en avant et il s'était élancé, entraînant son cavalier qui essayait en vain de lui faire sentir le mors. C'était alors que le domestique emporté avait crié à l'officier de preudre garde, car il courait droit sur lui. Le se coud valet s'était précipité au galop au secours de sou compagnon, et les deux hommes étaient passes comme une trombe entre Maurice et M. de Neoules.' Tous deux s'étaient engagés, à la suite l'uu de l'autre, dans la petite plaine coupée à son centre parle torrent.

— Louisl rends la main et tâche d'appuyer à gauche! cria M. de Neoules.

— Et ne le poursuis donc pas, toi! ajouta Maurice en s'adressant à l'autre domestique. Tu exciteras le cheval !

Mais les deux cavaliers étaient déjà hors de portée d'entendre.

— Qu'est-il donc arrivé à ce cheval? dit M. de Neoules avec étonnernent.

— Un accès subit de frénésie qui l'aura saisi, répondit Maurice. Cela arrive souvent au printemps, quand les chevaux ont besoin d'être saignés.

— Mais celui-là l'a précisément été il y a quinze jours.

— Est-ce qu'il était malade?

— Nullement.

— Est-ce un jeune cheval?

— Non pas. Il a neuf ans au moins. C'est une bêle que j'ai depuis cinq ans et qui jamais n'a fait une faute.

— C'est extraordinaire alors, car rien n'a pu l'effrayer.

— Et Louis est excellent cavalier.

— Je n'y comprends rien.

— Moi non plus.

— Heureusement que la moutagne enserre cette plaine et que le cheval ne pourra courir longtemps sans se heurter aux rochers.

M. de Neoules étreignit le bras de Maurice :

— Mon Dieu! dit-il en frémissant.

— Air! fit Maurice avec un accent de crainte. Tous deux, suivant de l'œil, dans la pénombre, la

course désordonnée des deux valets, venaient d'être saisis par un même sentiment d'épouvante. En s'élançant dans la plaine, le cheval emporté s'était jeté sur la gauche, longeant le pied des montagnes. De ce côté, il n'y avait aucun obstacle, le terrain était bon : le cavalier ne courait donc d'autre risque que celui

de fournir une course folle dont la durée dépendait de l'énergie de sa monture. Mais le cheval, s'arrêtant brusquement et faisant une tête à la queue rapide, venait de se diriger tout à coup vers le lit écumant du torrent. C'était la vue du péril qui avait arraché une exclamation de terreur à M. de Neoules et à son compagnon.

A travers le brouillard du crépuscule, on pouvait suivre facilement cette course furieuse. On voyait les efforts désespérés que faisait le cavalier qui, penché en arrière sur sa selle, arc-bouté sur ses étriers dont les courroies étaient tendues à se rompre, essayait de scier la bouche de sa monture en tirant alternativement sur les brides qu'il tenait de chaque main. Mais le cheval, affolé, ne sentait rien et continuait son galop effrayant.

— Essayons de nous jeter entre lui et le torrent, ou sans cela il est perdu! cria Maurice en lançant son cheval.

M. de Neoules le suivit. Tous deux franchirent rapidement l'espace, mais ils devaient arriver trop tard... En dépit de ses efforts, le valet était entraîné, emporté, et il voyait la mort ouvrir sous les pieds de sou cheval l'abîme au fond duquel mugissaient les eaux furieuses du torrent. Déjà l'animal, ne voyant pas le danger, s'élançait... le valet le retint un moment avec une énergie suprême... mais la bride de droite se rompit, le cheval bondit et disparut dans le gouffre avec son cavalier... Un triple cri d'horreur accompagna cette chute effrayante. M. de Neoules, Maurice et le valet arrivaient à la fois à l'endroit même où s'accomplissait la catastrophe. Tous trois, penchés sur le torrent, interrogèrent ses ondes bouillonnantes.

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