‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 72 sur 220 · LA NUIT DU 16 AVRIL A VÉRONE · texte numérisé non relu

LA NUIT DU 16 AVRIL A VÉRONE

Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut que ceux de mes lecteurs qui n'ont pas visité le nord de l'Italie se fassent une idée exacte de la situation topographique de Vérone. La ville, ainsi que je crois l'avoir dit précédemment, est construite sur les deux rives de l'Adige : le fleuve la parcourt donc daus toute sa longueur. Il existe cependant peu de quais; la plur part des maisons trempeut leur pied daus les eaux de l'Adige, el, eu 1797, uu seul pont, placé au ceulre de la cité, unissait les deux rives. Dérrrlère Vérone s'élève une haute colline surmontée d'un fort bien construit, et qui peut à la fois el défendre la ville d'uue attaque, et la foudroyer sans qu'une, seule maison puisse échapper au désastre ; mais, par cela même que le fort domine la ville, les communications, eu cas de mésaccord, sont très difficiles, car un espace nu sépare le pied de la coline des premières maisons, et cet espace est exposé a la fois au leu du fort et au feu de la ville.

Lue rue, partant de la porte de la ville, dite du Fort, aboutissait au pont en faisant mille détours; de nombreuses voies élroites,. sales el lorteuse.-, coupaient à leur tour celte rue dans toute sa longueur, et formaient avec elle uu réseau inextrirahle, englobant à peu près à son ceutie la place sur laquelle se dressait le bâtiment transforma eu hôpital pour le besoin da l'armée française, cl sur laquelle s'était passée la petite scèue que nous avon- décrite.

A Véroue, leség ises et les établissements publies oui toujours arboudé; ainsi il n'y a pas moins de quarante-huit églises, de trois séminaires, de plusieurs académies, bibliothèque-, etc., églises et établissements rapproches les uns des autre-** communiquant presque entre eux et donnant par conséquent aux autorités de la ville la facilité la plus graude pour agir da s la circonstance qui nous occupe. Ue nombreux restesd'an liquilés. entre, autr- slnrèw, le fameux amphithéâtre, qui pouvait contenir viugi-d mis mille spMrtaleiiis, présentaient également un ensemble de luiues rendant possibles et les conciliabules poli tt— quHsj el les as.-embiées mystérieuses, el même les rétMi Oirs et IGS :'<-\ ôl ■ d'al mes.

<>n cmnp end donc quelle devait être, l'impuissauce i! un généra qui, tomme L'a! and. avait à sa disposî-

tion environ cinq cenls hommes valides à peine, et à garder plus de quinze cents blessés ou malades, plus de ciu [ ceuts femmes et enfants appartenant à la suite de l'armée.

Quant à l'effervescence de la population véronaise, elle alla t croissant ; car tout était habilement employé P'r lu- agents du sénat de Venise, de l'Autriche et de l'Angleterre, pour augmenter celle espèce de rage folle communiquée au peuple. Les prédications redoublaient de violence dans les églises, dans les carrefours; l'approche d'une grande l'été religieuse donnait plus de poids encore à ces prédications; les menaces aux esprits timorés d'uue damnation éternelle entraînaient les moins disposés; les femmes, exaltées par leurs confesseurs, exaltaient à leur tour leurs maris; puis, d'heure en heure, des masses de paysans arrivant du Tyrol, de Croates venant de Palma-Nova, d'Esclavons arrivant de Padoue et de Venise, se répandaient dans la Tille, augmentant le désordre naissant et amenant de nouvelles forces.

A cela, il fallait joindre les bruits stupides incessamment répandus par les agents autrichiens depuis le commencement de la campagne, qui tous avaient été successivement reconnus pour faux, et qui tous cependant avaient trouvé crédit tour à tour. On disait encore que l'armée française avait été enveloppée et détruite; que le prince Charles avait triomphé de B unaparte; que celui-ci était tué; que Masséna et Augereau étaient prisonniers, et que pas un Français ne devait plus revoir sa patrie.

A iix heures du soir, toutes les mesures prises par le général Balland avaieut été exécutées; les troupes disséminées dans la ville se, tenaient prêtes, au premier signal, à se replier sur le fort; les postes des hôpitaux avaient été triplés en armant les malades et les blessés qui pouvaient se soutenir, et le géuéral avait fait signifier une deuxième fois aux autorités que, au premier acte de violence, il foudroierait la ville sans hésiter, et qu'il ne laisserait pas pierre sur pierre.

Cette nuit-là, cependant, pas un quartier n'était tranquille à Vérone, et chacun sentait que quelque terrible catastrophe était proche; à l'heure que nous venons d'indiquer, une maison, située dans cette rue tortueuse communiquant de la porte du fort au pont, avait ses fenêtres du premier doucement éclairées a l'intérieur: cetle maison était celle habiiée par Maurice B.Olegarde, l'aide-de-camp du géuéral Balland.

Maurice et le comte d'Adoré étaient dans la pièce du premier étage, en compagnie d'un homme avec lequel ils paraissaient èlre eu grande conférence; des papiers étaient sur une table placée entre eux, et ces papiers étaient recouverts d'une écriture fine et serrée.

— Cela est facile à comprendre, commandant, disait Pliomme en s'adressaut à Maurice, cet enfant, seul héritier des Niorres, supprimé, la succession repoussée par les e:;-demuiselles de Niorres vous revient de plein droit, à vous.

— Oui, dit Maurice, si cela était, j'hériterais effectivement.

— Donc, le plan de Camparini est bon et bien fait, vous le voyez.

— ht vous èles certain, monsieur, dit le comte, que ce misérable a ourdi un tel plan?

— J'en suis certain, monsieur, répondit l'autre, car celui qu'on envoie a tout entendu et vous savez si vous pouvez avoir continuée en celui-là?

— Et, 'lit Maurice, mademoiselle Lucile de CaulcgrelleS est aussi aux mains de ce monstre?

— Cela, je l'affirmé, monsieur, car j'ai pu entrevoir la personne dont vous parlez, dans ia gondole de Cam-

pariU1, le jOUr influe de:, le -aies.

— Lucile I Lucile I s'écria Maurice en se levant brusqnemeul; et ne pouvoir riou pour elle!... Etre cloué ici landil qu'elle ouffre i

— Faites ce que je vous conseille de faire, commandant, dit l'homme à Maurice.

Celui-ci revint s'asseoir et passant sa main sur son front :

— Que me conseillez-vous? dit-il. En vérité, je crois que mes idées ont peine à se faire jour au milieu de ce dédale d'infamies. Que me conseillez-vous?

— De signer ces actes que Camparini exige que vous signiez.

— Et Lucile sera libre?

— Du moins, elle n'aura rien à craindre.

— Et l'enfant ne sera plus menacé?

— Camparini n'aura plus aucun motif pour le faire disparaître.

Maurice regarda le comte.

— Que faire? dit-il.

Le comte détourna les yeux sans répondre; évidemment il n'osait conseiller. L'interlocuteur de l'officier et du vieillard se rapprocha d'eux :

— Il n'y a pas à hésiter, dit-il, comprenez bien la situation : Camparini a entre les mains et celle que vous aimez et un enfant que vous protégez; en échange de la liberté et de la vie de ces deux êtres, le misérable vous demande une fortune immense à laquelle vous avez droit. Camparini me croit encore sou agent fidèle; il ignore que, renonçant enfiu à cette honteuse existence, j'ai voulu me tourner vers la bonne voie; il ne sait pas que je n'ai accepté cette mission dont il m'a chargé que dans l'espoir de préserver les innocents et de faire succomber les coupables; donc il ne m'a rien caché.

« — Si le commandant refuse, m'a-t-il dit, demain il ne sera plus temps. Vois-le, agis brutalement, explique-lui la situation; s'il ne veut pas, reviens, et Lucile et l'eufant serviront ma vengeance. »

«Or, je connais Camparini, jamais il n'a menacé en vain!

Maurice étieignait la poignée de son sabre avec une énergie fébrile.

— El si je signe cet acte fait au profit de gens que je ne connais pas, dit-il, si je c nsens enfin, qui m'affirme que Camparini exécutera ses promesses?

— Sou intérêt même, répondit l'homme. A quoi lui serviraient alors la mort de mademoiselle de Cantegrelles et celle de l'enfant?

— Mais Uranie? dit le comte, maisla sœur de Lucile?

— Je ne sais ce que vous voulez dire, je n'ai connaissance que de l'affaire concernant le commandant. Campaiini ne m'a pas confié autre chose. Mais réfléchissez, commandant, ne pas signer cet acte, c'est condamner certainement, infailliblement, et celle que vous aimez et l'eufant que vous voulez sauver; le signer, au contraire, c'est les sauver tous' deux. Sii.n iz cet acte! je pars sur l'heure; demain, je suis à Venise ,■ je fais prévenir Camparini de mon arrivée, je lui tends le piège convenu avec celui que vous savez, il y vient, il y tombe... et alors vous triomphez.

— Si j'ai bien compris ce que vous nous avez expliqué tout à l'heure, dit le comte, celui qui vous envoie, et eu lequel nous avons pleine confiance, veut s'emparer de Gan parini demain, et il se servira pour l'amener a lui de voire retour à Venise avec l'acte signé par le commandant?

— Oui, c'est bien cela!

--- Alors vous n'avez que faire de cet acte qui ne servira a rien /

— Au contraire, vous ignorez la manière dont le Hoi du bagne exige que l'on procède envers lui. Au retour (l'une mission accomplie, avant de In voir.il faut Un faire passer imméd alomenl le résultat de cetle mission; ensuite il donne audience. Or, en arrivant à Venise et pour qu'il croie à mon retour, il taul lui faire passer l'acte signé... ensuite le prétexte Ben facile

pour qu'il vienne a moi, puisqu'il croira avoir enlre les mains uue nouvelle preuve de ma fidélité envers

lui. C'est aiusi que tout a été convenu avant mon départ de Venise. Donc, signez, commandant, car Camparini counail votre écriture; signez vile, l'heure s'écoule et si j'arrivais trop tard à Venise, il pourrait avoir des soupçons ou me croire tué, et alors tout serait perdu ! Une seule occasion se présente, ne la laissez pas échapper.

Maurice et le comte se regardaient avec l'expression d'une anxiété profonde : tous deux hésitaient, tous deux semblaient endurer d'horribles souffrances morale-;. Tout à coup une porte s'ouvrit et un homme parut sur le seuil de la pièce :

— Oh I Jacquet, s'écria Maurice avec joie. Jacquet l'arrêta du geste :

— Commandant, dit-il, et vous, monsieur le comte, voulez-vous avoir une minute de patience? Il faut que je cause avec monsieur; ensuite, vous agirez eu toute sécurité, mais cette conversation doit avoir lieu entre uous seuls.

Maurice et le comte firent à la fois un pas pour sortir.

— Non, restez! dit Jacquet, que monsieur vienne avec moi quelques instants dans l'embrasure de cette fenêtre, ce sera suffisant.

Le personnage désigné salua en signe de consentement et suivit Jacquet jusque dans l'embrasure de la fenêtre. Maurice et le comte étaient à distance suffisante pour ne pouvoir rien entendre de ce qui allait être dit.

— Nous sommes de vieilles connaissances, Roquefort,dit brusquement Jacquet, il y ade longues années que nous luttons ensemble. Nous avons toujours été ennemis, que sommes-nous maintenant?

— Amis! répondit Roquefort.

— Les preuves?

— Lucien ne t'a-t-il pas écrit?

— Oui et non. D'abord, qu'est-ce que Lucien? Roquefort haussa les épaules.

— Pour que tu comprennes, faut-il l'appeler Bamboula ou de Sommes? demanda-t-il.

— Comme tu voudras, répondit Jacquet, mais procédons vite; qu'as-tu à me dire?

Roquefort regarda fixement Jacquet, il demeuraune seconde immobile; puis, levant la main droite, il commença rapidement, sans hésiter, une série de gestes vifs, animés, auxquels Jacquet répondit par d'autres gestes semblant être le complément des premiers. C'était évidemment une pantomime résultant d'une convention établie d'avance et qui devait servir, par ses signes mystérieux, à se faire reconnaître pour initié dans certains secrets.

— Quelle page? demanda hautement et brusquement Jacquet.

— Vingt-septième, huitième ligne, cinquième mol! répondit Roquefort sans hésiter.

Jacquet fit un geste de satisfaction, puis s'approcbant davantage, il prononça quelques nouvelles paroles, mais à voix tellement basse, que Roquefort put à peine les entendre; celui-ci y répondit cependant presque aussitôt et sur le même ton. Jacquet parut celte fois extrêmement satisfait. Tendant la mam à son interlocuteur :

— J'oublie les méfaits du Roger d'autrefois, dit-il. Soyons amis et unissons-nous. Maintenant, sais-tu si la corvetle a mouillé?

— Oui. Elle a jeté l'ancre au Lido. Bamboula avait fait | ,isser au marquis et au vicomte des patentes en règle du navire de commerce espagnol. Tout est préparé, te dis-je. En revenant à Venise après avoir fait passer à Camparini cet acte qu'il faut que signe le commandant, je prétexte ton arrivée à Venise; tout est convenu avec Bamboula, un homme déguisé doit passer pour loi, de loin, aux yeux de Pi. k. Camparini sera donc averti, il viendra au rendez- vous que je lui assignerai, car il devra penser que je ne veux pas

perdre les traces, cl à ce rendez-vous se trouveront les corsaires. Tout est arrêté, te dis-je ; il est inutile que tu connaisses la chose en détail, Bamboula répond du succès, mais pour cela faire, il faut que j'aie cet acte, car tu connais Camparini; que j'échoue daus cette mission, et il cessera aussitôt d'à voir en moi la confiance qu'il faut qu'il ait, cependant.

Jacquet réfléchit durant quelques iustauts :

— Tu as raison, dit-il.

Et revenant vers Maurice :

— Signez, commandant, dit-il, à rofficier.il le faut; d'ailleurs Camparini n'aura pas le temps d'abuser de cette signature !

— Eh ! que m'importe celte signature! s'écria Maurice. C'est Lucile.

— C'est précisément pour elle. Signez et donnez cet acte à notre nouvel ami.

Une heure après, Roquefort courait sur la route de Pavie, poussant son cheval vers un bouquet de bois placé presque à la porte de Vérone; un autre cavalier était là stationnaire.

— Victoire, Bamboula ! dit Roquefort en s'arrêlant à deux pas du cavalier. J'ai l'acte signé!

— La donation?

— Oui.

— Et il a consenti sans trop crier?

— Jacquet m'a aidé, croyant servir sa propre causer

— Bravo! Ce qu'il faut maintenant, c'est que nous arrivions à temps à Venise.

— Oui, mais ce qu'il faudrait encore c'est que ni Jacquet, ni Maurice, ni le comte ne sortissent de Vérone !

— Ils n'en sortiront pas! répondit Bamboula.

En achevant ces mots, il tira un sifflet de sa poche et, l'appuyant sur ses lèvres, il en tira un sou aigu. Presque aussitôt les herbes et les branchages du petit bois s'écartèrent et une troupe d'hommes fut debout. L'un d'eux s'approcha de Bamboula:

— Cent sequins par tête! dit celui-ci. Est-ce entendu?

— Viens à Vérooe après-demain, répondit l'homme, et apporte les sequins, tu auras les têtes!

A l'instant même où ces sinistres paroles s'échangeaient à quelques pas des portes de la ville, Jacquet, le comte et Maurice, s'apprêtaient à quitter la maison dans laquelle nous les avons laissés.

— De deux choses l'une, disait Jacquet, ou Roquefort est à nous franchement, ou il a voulu nous trora-

I per. S'il est à nous, il fallait agir ainsi que nous l'avons fait; s'il est contre nous, la signature de cet acte peut retarder la mort de mademoiselle Lucile et de l'enfant : donc, il fallait signer ! mais ce qui importe, c'est de découvrir enfin la femme dont Jouas

i m'a révélé l'existence mystérieuse!

— La marquise? mais est-ce bien elle ? dit le comte.

— Je le crois; Jonas connaissait l'importance de cette malheureuse sans savoir cependant quel rôle elle pouvait jouer auprès de Camparini.

— Et elle est à Vérone?

— Oui, mais dans quel quartier de la ville? Voilà ce que j'ignore et ce qu'il faudrait savoir.

— Sileuce I dit brusquement Maurice.

Jacquet et le comte se turent; Maurice s'était précipité vers la fenêlre qu'il ouvrait : un bruit violent parvint jusqu'aux trois hommes : c'étaient des cris furieux, ue* clameurs déchirantes, puis quelques coups de feu éclatèrent.

— C'est sur la place de l'Hôpital? dit Maurice en s'élauçant vers la porte.

LE TAMlSUUIt DE LA 32- DEMI-IHUGADr:

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