‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 73 sur 220 · LE RIO DI PALAZZO · texte numérisé non relu

LE RIO DI PALAZZO

Si l'agitation était vive à Vérone durant cette nuit au commencement de laquelle nous venons d'assister, à Veuise, an contraire, tout était plongé daus un calme parfait. Ciiacuu se préparait pour la solennité du lendemain. Quelques bruits vagues avaient bien couru dans la ville; ou avait pailé de la Terme iulenlion diîS'éuat d'expulser des Étals vénitiens les soldats de l'armée française; on s'était dit à l'oreille que le prince Charles avait eu (in triomphé du général Bonaparte, mais la masse de la population n'avait accueilli ces nouvelles qu'avec un intérêt secondaire; c'était la noblesse qui, soutenue par l'Autriche et soutenant l'émigratiou française, se tenait prèle à agir. Les Esclavous à la solde de la République avaient bien parcouru la ville en chantant lies airs guerriers et en criant : A mort les Français! mais le peuple avait accueilli ces manifestations sans y prendre part.

Ce soir-là du 16 avril, les promenades s'étaient donc accomplies comme de coutume, et bien qu'un grand événement se préparât à l'horizon, Veuise avait joui de sa quiétude ordinaire : easiui et théâtres étaieut fermés à cause de la semaine sainte, mais les canaux avaient été plus que jamais encombrés de promeneurs.

Au Ponte-Rialto, l'affluence des gondoles était telle que les barcaroli ne pouvaient se faire jour, et que les disputes s'élevaient sur tous les points à la fois. Dans l'une de ces gondoles, trois hommes causaient sans se préoccuper le moins du monde de l'encombrement du canal, et il est probable que leur embarcation eiU pu séjourner là de longues heures sans qu'ils s'en fussent aperçus; ces trois hommes étaient Camparini, le baron de Grafeld et ce sénateur vénitien que mes lecteurs ont dtja rencontré : le signor Pezaro. Deux gondoles suivaient ce'le emportant les trois caueurs et paraissaient se tenir à la disposition de la première :

— Toutes les mesures sont prises! disait Pezaro. Demain à Vérone, à Padoue, partout sur la terre ferme l'extermination des Français commencera.

— Dema.n, ajouta le baron de Grafeld, le général Liudon marchera sur Vérone avec sa division. Il pousse devant lui le général Servier, il a avec lui les moniaL'iiards du Tyrol ; le succès n'est pas douteux de ce cote.

— Les campagnes sontsoulevées, ajouta Camparini ; les paysans sont tous armés, j'en réponds ; j'ai l'ait circuler les bruits les plus alarmants; cntiu.j'ai déjà fut répandre en France, à celte heure, la nouvelle que l'armée d'Halie était anéantie. A Paris, la réuuiou de Clich.v devient de plus eu plus violente; une oppositioli formidable se manifeste, une réaction terri*ble se piépare. Les Cinq-Cenls agissent contre le Directoire; nue défaite en Italie serait un coup que le gouvernement ne saurait parer. Que Douapaiie soit vaincu, que l'armée soit dispir-ée, je réponds, dès demain, d'une révolution en F ranci- ; mes moyens d'action seraient irrésistibles dans ce cas !

— Agissons tans perdre uue minute, dit le baron de Grafeld; car, dans tous les cas, 'a diversion que nous allons opérer sera puis anie. Si Uinap.n le a éié ballu, Doua lui Coupons la retraite et nous, achevons de l'anéantir ; si par m.dh ur il é'ail encore vainqueur, uue attaque sur ses réserves l'arrêterait tout liai cl le forcerait à rétrograder : alors le prince pourrait reprendre l'offensive, et Bonaparte, attaqué à la lois de diux côlés différents, ne saurait résister.

— Cela est évident ! dit iJampariiii.

— Donc, reprit le Vénitien, demain, messieurs, songeons a sauver la République 1

— Vous nous quittez? demanda le baron en voyant

Camparini écarter les rideaux pour faire -igné aux ;■ iinloliers de l'une ries embarcations sùiv ntes.

— Oui, répondit Camparini; j'ai des courriers à expédier avant le jour.

Et s'appi ochaul du Vénitien :

— Avez-vous l'ordre que je vous ai prié de faire signer au grand inquisiteur ? demauda-t-il à voix basse.

— Le voici ! répondit Pezaro en lui tendant un papier.

Camparini le prit et remercia du geste. Quelques minutes après, il quittait la gondole et passait dans celle qui était venue le prendre.

— Au Rio (h Pa'aszo, dit Camparini aux gondoliers. Puis, soulevant la draperie, il entra dans le salou ;

Pick -Hait là, à demi couché sur nu divan.

— Voici l'ordre nécessaire, dit Campanni en lui tendant le papier r mis pir Pezaro.

— Je puis avec cela, visiter les Plombs? demanda Pick.

— A toute heure; le geôlier ne Raccompagnera pas; il te conduira sous les Plombs et te remettra la ciel de la cellule du vicomte.

— Parlait; il faut toujours agircetle nuit?

— Naturellement ; demain les Véniiieus se chargent de nos affaires. Tandis que Roquefort est a Vérone, auprès du commandant, rends-toi auprès dii v comte et que, demain au jour, j'aie les deux acles signes.

— Je puis promettre la liberté d'Uranie ?

— Promets, pourvu qu'iLsigue. Uranie sera libre demain, d'autant plus que. si elle était enfermée, eile serait à l'abri de toute attaque. Et. corbleu I les Vénitiens nuus font trop beau jeu pour ne pas les laisser agir !

— Crois-tu donc réellement à un anéantissement de l'armée française?

Camparini haussa les épaules.

— Je crois plutôt à l'anéantissement de la république de Venise, dit-il. D:main ils extermineront les hôpitaux ; mais quand Bonaparte reviendra, iis seront ; erdus, il fera tomber le Lion de Saint-Marc. Cela me parait d'autant [dus probable, que le courrier qui m'est arrivé ce soir annonce des dispositions a la paix de la part de l'Autriche.

— Peste ! cela arrangerait peu nos affaires ; j'aime les ducats de l'Empereor!

— Bah ! et l'Angleterre? Détestes-tu les livres sterling de Put? Sois sans crainte, le gâteau ser ■ toujours bon a croquer, quelle que soit la maiu qui coupe les parts; mais ce qu'il faut, c'est agir ici sans perdre uue mil ute.Ce général Bonaparte est comme une traînée de poudre : il arrive au moment où il part ; et, s'il était ici, tout pourrait changer de face pour nous. Donc, fais signer celle nuit l'acte au vicomte et demain j'aurai raison de Mahurec eC du Maucot. Alors, nous lendrons la liberté à nos prisonniers; mais nous laisserons taire les Vénitiens.

— Mais M.ihurecel le Maucot?

— OUI ceux-là mourront sous les Plomb<; la tâcbe serait trop dangereuse.

La gond de ait ignail alors le llio >/i rWA»rt>, c'est-4dire le canal bordant l'uu des côtés du palais ducal, le séparant de la prison et sur lequel passe le laineux pont des Soufrih,

IV voua ar ivé, dit ( :afnp ariui. Entre au palais ducal et songea bleu faire et à fane vue.

I'icU lil un signe alirmaiif et o'el.mçi sur les marche.- du quai.

— A Muràu I reprit Camparini en s'adressaut aux gondolier».

lise laissa retomber sur le divan, tandis que la gondole 'cm portait ave,- nue rapidité merveilleuse. Vingt minutes m- se .tu ni pas coulées qu'il atteignait le casino mystérieux.

LE TA M H( iU H DE LA :i-2Q DEM! BIHjGA.DE

— Est-il revenu? deuiaada-l-il à uu homme placé dans le vestibule.

— Oui, répondit l'homme; il attend là.

Camparini ouvrit une porte ; Chiv.isso courut à sa

rencontr1.

— El la marquise ? demanda le Roi du bagne.

— A cette heure, répondit Chivasso, elle est entre les mains d'un homme sûr, et demain elle sera ici à ta disposition.

— Bien, dit Gamparini avec un soupir de satisfaction ; tu auras tenu ta promesse, je tiendrai les miennes.

II n'achevait pas, qu'un bruit de rames retentissant au dehors parvint jusqu'au petit salon. Quelques instant' a|irès, un homme entrait et remettait à Gamparini une lettre piiée de la façon la plus singulière. 11 fallait être parfaitement au courant do cette manière de plier une missive pour que, en cherchant à l'ouvrir, on ne la mit pas eu morceaux.

Camparini parcourut des yeux l'a lettre, puis il bondit en poussant un cri sourd, et couraut à Chivasso qui le regardait avec étouuement :

— A celte heure, dit-il, la marquise est entre les mains d'un homme sûr, n'est-ce pas?

— Oui, répondit Chivasso.

— Et cet homme sur ne se nommc-t-il pas Jonas?

— Comment sais-tu?... s'écria Chivasso en reculant.

— Réponds donc ! Est-ce vrai, oui ou non ?

— Oui.

— Eh bien! sais-tu où est Jonas à celte même heure où lu crois la marquise eu sa puissance ? Il est entre les mains de Jacquet qui, si Jonas a le secret, l'aura bientôt, lui !

— Jonas ne l'a pas! s'écria Chivasso.

— Pas entier, au moins ; c'est ce qui te sauve,, sans quoi je l'eusse lue !

— Je l'amènerai moi-même la marquise! s'écria Chivasso eu s'élauçaut.

Camparini l'arrêta :

— Où est-elle?

— A Vérone.

Le Roi du bagne réfléchit.

— Oui, pars à l'instant, dit-il ; l'occasion est trop belle pour la manquer. Jonas ne sait rien d'important ?

— Rien !

— , Alors, le temps que Jacquet cherche à le faire parler, nous aurons celui d'agir. Pars, trouve la marquise ; fais-la parler sans moi; qu'elle livre les papiers !

— Et si elle refuse ?

— Tue-la saus miséricorde !

— M lis Lucile?

— Elle parlera celle nuit ; je ne veux plus attendre. Le Roi du bagne parcourait la pièce avec agitation.

— E le parlera, dit-il. C Jt te nuit je saurai loul, il faut que demain tout soit accompli Eile parlera, et, si elle refuse... eh bien 1 elle mourra I Ces deux femmes mortes, le -ecret *era bien gardé!

— Oui ; mais les papiers ?

— Nous aviserons ; la baronne est à Toulouse. Va, ne perds pas uu instant : rapporte le secret ou laisse après loi un cadavre. Je jure, moi, de laire parler celle jeune tille, dussé-je employer sur elle toutes les tortures de l'enfer.

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