‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 75 sur 220 · LA FUITE · texte numérisé non relu

LA FUITE

Ce qu'on ii imme les Plombs est, ainsi que je crois l'avoii dit déjà, la toiture elle-même du bâtiment des pri.- *■ ; ' • Celle ■ ! l'um léclivlté i rop accu-

sée poui qu'on puisse s'y tenir debout, el corapc dej' "i e i i , très lisses, n'offrant aucune prise, était percée d ms tuuie son étendue de Bepl lucai toutes grillée er et placées, à l'extrémité des

bords, c'est-à-dire immédiatement au-dessus des gouttières. Ou eût dit que tout avait été combiné jadis avec une adresse infernale par les constructeurs de cette prisou célèbre pour rendre impossible toute tentative de fuite.

Effectivement, rien ne se présentait là qui pût venir eu aide au prisonnier tentant de recouvrer sa liberté, et il ne devait même pas compter sur le hasard. La première difficulté était d'atie udre le faite du toit, de ramper sur celte surface polie que l'humidité de la nuit devait rendre plus glissante encore et qui, étant composée de plaques rivées les unes aux autres, ne présentait pas la plus mince saillie, la plus légère ouverture qui pussent aider à se maintenir.

En passant par l'ouverture pratiquée, Mahurec s'était rendu compte de la situation : ce premier pas fait dans la voie de la liberté mettait immédiatement les malheureux aux prises avec les difficultés les plus insurmontables. Assis sur le bord du toit, le gabier interrogeait du regard ce plomb uni se dressant devant lui comme un miroir incliné, et il mesurait la distance qui le séparait du faite : cette distance, Mahurec l'estimait à peu près à quinze brasses.

— Minutel dit-il eu se retournant vers ses compagnons qui attendaient palpitants, pas de bêtise! Je vas me pomoyer eu premier sur la crête; de là, je vous jetterai un bout de grelin : j'en hisserai un d'abord et, avec celui-là, uous hisserons ensuite les deux autres! C'est dill Espère un peu!

S'assurant que le paquet de cordages tenait bien sur son épaule, Mahurec enleva ses jambes et se coucha à plat ventre sur la feuille de plomb, se maintenant d'une main au bord de l'ouverture. C'était cette position horizontale qu'il s'agissait de conserver, car, en dépit de son habileté de matelot, Mahurec eût été impuissant à se tenir debout, et le moindre faux pas était une mort certaine, car d'un côté étaient les cours du palais, à uue profondeur de cent cinquante pieds, de l'autre, le canal; et en admettant même que la chute eût lieu de ce côté, les trois ou quatre pieds de profondeur des eaux ne formaient pas un volume fluide assez fort pour détruire l'effet de la pesanteur d'un corps, pesanteur centuplée en raison de l'élévation de la chute.

Se cramponnant sur le toit, Mahurec étendit le bras armé de l'outil que lui avait donné le Maucot, et il parvint à eu enfoncer la pointe aiguë eutre deux feuilles de plomb : maintenant l'outil avec le pouce, saisissant avec les quatre doigts le bord soulevé de la plaque, il se hissa à la force du poiguet. Alors, se maintenant en équilibre, il éleva le bras de nouveau et il recommença la même manœuvre...

Rampant comme un serpent, calculaut tous ses mouvements avec une sagacité étonnante, le gabier, toujours couché à plat ventre sur les feuilles unies et glissantes, gagnait cependant du terrain; après une demi-heure d'efforts énergiques, il atteignit onlin l'aièle supérieure du toit, où il parvint à s'établir à califourchon en poussant un énorme soupir de soulagement.

— Aux autres! murmura-t-il en détachant son paquet de cordes, dont il lança l'une des extrémités dans la direction de l'ouverture.

Une légère secousse lui apprit que le cordage était arrivé au but; une, autre lui indiqua qu'il pouvait commencer à bisser. Bien que la route fût difficile ire, elle était praticable au moins pour celui qui suivait le gabier: celui-là fut le Maucot, ainsi que cela a va H été conv nu, mais le Maucot doublé de celui sur lequel il devait v< Hier et dont il tenait le corps à i ployé sous sou bras.

— Eh ! hou p, quel fit le Provençal eu jetant Pick sur le faite du i

— Là, dit Mahurec, maintenant que le failli chien

est là, tu peux lui couper ses amarres, afin qu'il se patiue tout seul comme un autre. As pas peur, il ne se sauvera pas et il se coulera erjlre loi z'et moi.

Le Maucot, comprenant l'iuleution de sou compagnon, s'empressa de délier les cordes qui attachaient les jambes et les bras de Pick.

— Au fait, dit-il, tu as raison : le paroissien serait trop dur à remorquer, ei, à moins qu'il ne veuille s'affaler d'un coup dans le canal ou dans la cour, faudra bien qu'il gouverne droit. Faut-il le débâillonner? il a l'air d'un marsouin qui mauque d'eau.

— Oui, dit Mahurec, plus de danger : s'il poussait tant seulement un ouf, tu as l'œil dessus, Maucot... un bain dans le canal ou une tète dans la courl

— Compris et entendu!... La! secoue-toi, terrien 1 et tiens bon... la mort est en bas!

— Maiutenaut, un bout d'amarre au vicomte! Quelques instants après, les quatre hommes étaient

tous à califourchon sur le pignon aigu du toit, Mahurec placé eu avant, le vicomte à l'arrière, Pick et le Maucot au centre.

L'ami de Camparini ne soufflait mot : il paraissait même avoir graud'peine à se maintenir en équilibre dans cette position difficile, et deux fois déjà le Maucot l'avait consolidé à l'aide de sa main puissante

Mahurec, explorant toujours des yeux la toiture, paraissait chercheravec une anxiété visible ;le vicomte interrogeait également du regard ce toit énorme qui se profilait devant et derrière sans aucune saillie, sans la plus étroite plaie-forme.

En France, où toutes nos constructions, comme celles de l'Allemagne, de l'Angleterre et de tous les pays du Nord, sont pourvues de cheminées exigeant des tuyaux élevés au-dessus des combles, nous avons grand'peine à nous faire une idée exacte des bàtiments dépourvus entièrement de ces colonnes de plaire ou de brique qui donnent à nos villes, vuesdehaut, un aspect si particulier. En Italie, en Espagne, eu Orient, les toilures plates ou aiguës sont entièrement nues; la cheminée n'existant pas à l'intérieur, n'existe pas davantage naturellement à l'extérieur.

Moins que les palais, ses voisins, le bâtiment des prisons à Venise devait être pourvu de ces luxueux appareils de chauffage; aussi la toiture de plomb présentait-elle à l'œil une surface désespérante pour l'homme cherchant un point d'appui, afin d'y fixer une corde. Les regards anxieux de Mahurec et du vicomte se rencontrèrent : les deux hommes se comprirent sans se parler, tous deux avaient la même pensée, et une même expression de désespoir sombre se lisait sur leur physionomie.

Tels qu'ils étaient placés, les quatre prisonniers tournaient le dos à la petite île Saiut-Georges-Majeur, et à deux cents pas en face d'eux s'élevaient les nombreuses coupoles de Saint-Marc, cette église qui fait | artie réellement du palais ducal et qui, à propre ment parler, n'était jadis que la chapelle du doge, chapelle comme pas un seul monarque ne pouvait se flatter d'eu avoir.

— Voyous, dit Mahurec après un silence, relevons le point : à bâbord, c'est la grande place sur laquelle il y a du moude la nuit et le jour; impossible de descendre par là sans être vu.

— A droite, dit le vicomte, c'est la cour des constructions, constamment envahie par les ouvriers et les soldats de garde; derrière nous est le canal; devant nous les dômes de Saint-Marc. Peut-être par là trouverons-nous ce que nous cherchons : un point d'appui pour attacher nos cordes cl une issue pour fuir.

— Enav.ut! dit Mahurec; nous avons encore devant nous cinq heures de nuit; nous avons le teinu*, donc pas d'imprudence. Et toi, Maucot, ouvre l'œil sur le hâle-bouline que t'as à boul de bra3; s'ilne file pas

sans dévier, dérelingue-le en grand, bâbord ou tribord, à ton choix 1

Et Mahurec, ramassant ses cordes et les replaçant sur son épaule, s'avança achevai sur le toit.se maintenant comme un homme glissant sur une poutre; les autres le suivirent.

La nuit était noire, le ciel se voilait de nuages et un brouillard épais descendait lentement, enveloppant les fugitifs et rendant les Plombs plus dangereux encore. L'espace qui les séparait de l'église était de cinq à six cents pieds peut-être, et cependant près d'une heure s'écoula avant qu'ils eussent exploré toute celte partie du toit : nulle part rien ne se présentait qui pût permettre d'y fixer solidement l'extrémité d'une corde.

Enfin, ils atteignirent l'extrémité du toit, celle dominant les dômes de Saint-Marc ; mais là, nouvelle déception : entre les coupoles, il n'y avait que des précipices béants, des gouffres s'enfonçant à pic et n'aboulissant à rien d'ouvert.

— Virons de bord, dit Mahurec, et revenons sur le canal!

Tous quatre opérèrent alors le difficile changement de position que nécessitait le changement de roule : il fallait se retourner complètement. Cette fois le vicomte tenait la tête; le Maucot venait eu second et Mahurec fermait la marche, ayant devant lui Pick qui obéissait sans hésiter aux ordres reçus.

Une autre heure s'écoula avant qu'ils atteignissent l'autre extrémité des toits : de ce côté rien encore qui pût servir de point d'appui. Le temps s'écoulait ce.pendaul; la nuit s'avançait; un hasard pouvait faire découvrir les fugitifs. Tout à coup le brouillard se dissipa aussi rapidement qu'il était venu. Le ciel, un moment voilé, apparut limpide au-dessus de la ville, et la lune surgit a l'horizon, éclairant les Plombs de sa lumière argentée.

— Affale-toi, cache-toi, dit vivement Mahurec.

Et, comme Pick ne s'étendait pas assez vite, le gabier le contraignit à se coucher sous sa puissante étreinte. Le vicomte et le Maucot avaient compris; le danger qui venait de surgir était grand en effet. Par cette nuit superbe, toute la bonne société de Venise devait se promener sur la place Saint-Marc; et la lune, en surgissant tout à coup, et en projetant jusque sur celte place les ombres de ceux qui rampaient alors sur les toits, eût certes attiré sur eux les regards curieux de la foule.

Il fallait attendre, attendre encore, au moment où la perplexité commençait à atteindre à son paroxysme. Le vent s'était élevé heureusement, et le ciel, un instant dégagé, se couvrit de nouveau; la lune, à demivoilée, rendit le daûger moindre.

— Les heures s'écoulenl, s'écria le vicomte ; il faut fuir cependant !

— Tonnerrel dit Mahurec, le canal est en bas; une fois à l'eau on nagerait jusqu'à Sainte-Apolline!

— Oui, ajouta le Maucot; mais il faut s'y affaler dans le canal, et d'ici le saut serait plus grand que du mât de hune sur le gaillard d'un trois-pouts. Troun de Diou de bagasse! il n'y a donc pas tant seulement ici un bout de bois ousqu'on puisse crocher un grelin?

— Il faut trouver cependant, dit le vicomte avec une sorte d'énergie sauvage, rentrer dans nos celluies est impossible! Nous mourrons ici s'il le faut, mais nous tenterons tout pour fuir 1

— Si nous essayions de rentrer dans la cambuse et de forcer les portes en assommant les cabillols? dit le Provençal.

— Autant vaudrait piquer une tête d'ici dans le canal, répondit Mahurec. Il n'y a pas d'autre passage r|ua celui de la grand'salle, dont les portes sont doublées de fer et verrouillées que c'est un plaisir, et «le l'autre côté de la grand'salle ne sais-tu pas qu'il y a une

garde de cinquante terriens? Le geelier nous l'a dit assez souvent. Faut pas peuser â sauver sa peau par la. Ce qu'il nous faut c'est trouver uu moyen de nous affaler tous dans le canal; et le moyen n'est pas facile!

— Écoutez, dit le vicomte en étendant le bras, vous reconnaissez tous deux qu'il faut fuir, D'est-ce pas? Que rentrer dans nos prisons est impossible ? que mieux vaudrait mourir"?

— Sans doute! dit Mahurec.

— Moi aussi, je peûse comme vous. Eh bien ! puisque nous sommes tous trois décidés à mourir, il y a un moyen d'eu sauver deux!

— Quel moyen? demanda le Maucol.

— Les cordes que nous avons fabriquées, que nous portons, et sur lesquelles nous comptions, nous sout inutiles, car nous ne saurions trouver sur toute celte toiture un endroit propre à les fixer; et, quand môme nous trouverions ce point d'appui nécessaire, un autre danger nous menacerait : la hauteur qui nous sépare du caual est telle, qu'un homme ne saurait la franchir avec ses propres forces ; aucun de uous ne se conduirait jusqu'au bas. Ce qu'il faut pour fuir, c'est être lié par lo milieu du corps et descendre lentement. Nous sommes trois, qu'un de nous se dévoue, les deux autres seront sauvés. Quant à cet homme, il demeurera avec celui qui restera.

Mahurec et le Maucot se regardèrent.

— Une idée ! murmura le premier.

— Et qui se dévouera? demanda le Maucot.

— Que le sort en décide! répondit le vicomte. Nous avons pu sauver tous trois quelques sequins à l'avidité des geôliers, réunissons-les et jouons notre vie à pair ou non! .

— Ça va ! dit Mahurec.

Les trois hommes, toujours à cheval sur le toit, se rapprochèrent autant qu'ils le purent, Pick était toujours entre eux, muet et immobile, se seutaut dans des maius trop puissantes et dans une situation trop périlleuse pour tenter le moindre geste.

Le vicomte réunit dans ses maius les quelques sequins que lui tendaient les deux matelots, et y joignant ceux qu'il possédait :

Pair, ou non ? dit-il brusquement en étendant son

poing fermé dans la direction du Maucot.

Le Provençal hésita.

— Pair, que! fit-il avec force.

Le vicomte ouvrit sa main : elle ne contenait que deux sequins.

Tu as gagné contre moi, reprit froidement le

jeune homme; joue maintenant contre Mahurec.

Le Maucot prit les sequins à son tour et la terrible partie continua.

— Non ! dit Mahurec.

— Il y en a quatre! répondit le Maucot avec un soupir. Pauvre vieux, j'ai gagné! Et dire que ce sera un de vous deux qui...

— Silence 1 dit le vicomte ; pas de regrets ; agissons 1 En se tournant vers Mahurec :

— A nous deux, mon ami, continua-t-il.

— Pair! dit Mahurec.

— Gagné, répondit le vicomte; à vous!

Le gabier prit les sequins ; une émotion violente se lisait sur sa physionomie.

— Pauvre jeune hommel murmura-t-il. Je suis Tieux, moi; j'ai fait mon temps: allons 1 ce ne serait pas juste.

El il tendit sa main fermée; Léopold hésita à son tour.

Bien de plus émouvant, pour qui eût pu la contempler, que cette scène si simple et cependant si poignante de ers hommes jouant à un jeu vulgaire la mort do l'un d'eux contre le salut des autres.

,— Pair! dit Léopold.

Mahurec ouvrit sa main eu poussaulun douloureux soupir : elle contenait trois sequins.

— C'est bien, dit froidement le vicomte; je suis prêt.

— Minute! fit Mahurec; je n'ai pas dit que j'acceptais, moi!

— Matelot, dit Léopold, avec une émotion extrême, pas de géuérosité, ici; je ne le souffrirai pas! Nous avons joué, j'ai perdu, il faut que je paye. Pas d'hésitation, pas de refus, ou sans cela, je le ]ure sur mon honneur, je me précipite du haut de ce toit!

Il y avait un accent d'une énergie tellement effrayante, dans la mauière dont furent prononcées ces paroles, que Mahurec courba la tête : il comprenait que le vicomte expiimail bien sa pensée tout entière et qu'il n'hésiterait pas.

— Attachons les cordes ensemble I dit Léopold en déposant son paquet sur le toit.

Les deux matelots obéirent avec un sentiment de répugnance manifeste; le vicomte attacha lui-même les cordes et s'assura que les nœuds étaient solides.

— Maintenant, reprit-il, qui de vous descendra le premier?

Et il étendit les deux mains.

— La main vide pour le second! ajouta-t-il. Mahurec et le Maucot touchèrent chacun une main :

— A toi, matelot! dit le vicomte au Provençal. Mahurec poussa un soupir de satisfaction, auquel le

Maucot répoudit par un grognement sourd.

— Si cet homme est celui que vous avez dit, reprit Léopold en désiguant Pb k, il peut vous être utile : il faudra le descendre également.

— Oui ! s'écria le gabier ; nous l'emmènerons, et sa personne, entre nos mains, nous répoudra peut-être de votre sécurité! C'est une idée!

De la façon dont ils étaient placés sur le toit, Léopold était le plus près de l'extrémité donnant audessus du canal.

— Avant tout, dit Mahurec, je veux une dernière fois explorer ce bout de toiture et m'assurerque rien ne peut nou^ servir. Courbez-vous :je passerai sur vos tètes... Maucot, aie l'œil sur ce failli chien!

Léopold et le Miucot se baissèrent, Mahurec passa au-dessus d'eux et s'avança vers l'extrémité du toit..; Son regard atteutif interrogea minutieusement toute cette partie des Plombs.

— Rien! murmura-t-il avec un soupir de rage. Pauvre jeune homme !...

Pour mieux se livrer à son investigation, Mahurec s'était étendu à plat ventre : ses deux maius étreiguaient l'arête de plomb, et sa tète, s'avançant en dehors du loit, était suspendue au-dessus de l'abîme; en lace de lui, sous ses yeux, s'étendaient les canaux, et au loin le Lido, dans lequel les bâtiments étaient à l'ancre; la nuit était redeveuue noire élue permettait au regard que d'embrasser confusémeui un bouquet de hautes matures que balançait lentement une forte brise du nord-ouest.

Tout a coup, ainsi que cela était arrivé une fois déjà, une rafale plus violente déchira les nues, nettoya le ciel, et la lune apparaissant subitement éclaira l'horizou : le Lido, alors en pleine lumière, déroulait son magnifique paysage.

Mahuiec, qui n'avait point encore changé de position, fit un mouvement tellement brusque qu'il faillit perdre l'équilibre.

— Tonnerre! s'écria-t-il eu frémissant.

El se tournant à demi :

— Maucot, dit-il, relève-moi ce mal de hune, là, sous le vent à nous !

— Trouu de Dlou de bagasso, carambal Troun de l'aii 1 vociféra le Maucot eu laisaut un mouvement Comme pour s'élancer.

— Eh bien ! gabier ?

— C'est ma grande hune; c'est celle d'ousque je lance les grappins sur l'Auglais, matelot 1

— C'est la corvette?

— Déguisée en grand!

— Je savais bien que j'avais relevé le point.

— Qu'est-ce donc? demanda le vicomte.

— Là, dit Mahurec en désignant le Lido, des amis! La lune se voilait de nouveau et tout rentrait dans

l'obscuriié la plus profonde.

— Il est temps, dit Léopold; Maucol, attache-toi celte corde sous les bras et passe eu avant; Mahurec aidera à te descendre; moi, je veillerai sur cet homme.

— Oui, oui, dit Mahurec; en avant, matelot; ne perdons pas une minute 1

Et se retournant vers le vicomte :

— J'ai mou plan, ajouta-t-il; as pas peur, on verra!

Le Maucot avait passé la corde sous ses bras el Léopold y faisait un nœud solide; puis le Provençal, se glissant sur le toit, gagna l'extrémité qu'il s'apprêta à franchir. La descente était périlleuse; plus de cent cinquante pieds séparaient la toiture des Plombs des 8aux du canal, et, ainsi que je crois l'avoir dit, la profondeur de ces eaux u'était pas assez graude pour atténuer l'effet d'une chute.

— Va, dit Mahurec en enroulant la corde autour de son bras.

Le Maucot avança d'abord les pieds dans le vide, puis les jambes, el il se soutint un moment sur les hanches à l'aide des poignets; enfin, lâchant peu à peu, soutenu par la corde raidie, il finit par s'abandonner entièrement dans le vide.

Mahurec lâe liait la corde avec cette régularité et celle habileté d'un matelot émérile. Le vicomte la déroulait lentement derrière le vieux gabier, retenant aussi ; car, à mesure que descendait le Maucol, le poids devenait naturellement plus lourd. Les deux hommes respiraient bruyamment ; enfin la corde mollit tout à coup.

— Il s'affale à l'eau, murmura Mahurec.

— Un de sauvé, i il le vicomte ; à vous !

— Non pasl iil Mahurec; avant moi faut descendre le failli chien. Celui-là vaut sou pesant d'or, maintenant que je sais dans quelle soute le garder !

Léopold agita doucement la corde en la tirant à lui ; elle était légère et elle remontait ; le Maucol avait donc accorrpli sa descente avec une pleine réussite.

— Écoute, chien, dit le vieux gabier à l'agent de Campariui, je te vas élialer eu douceur; mais si tu pousses un cri, si tu lentes seulement un mouvement...

Un geste menaçant acheva la phrase. Pickse laissa attacher saus mot dire. Quand il fui prêt, Mahurec le poussarudemeut et le contraignit à s'abandonner dans le vide; puis, aidé du vicomte, il laissa filer la corde.

Plus de la moitié de la descente était opérée, quand tout à coup le poids que maintenaient les deux hommes cessa de se faire seutir. Au même iustant, un cri déchirant retentit au dessous d'eux, el un bruit violent accompagna ce cri plutôt même qu'il ne le suivit.

Mahurec et le vicomte demeurèrent un moment immobiles; puis, mus tous deux à la fois par une même pensée, ils tirèrent vivement sur la corde : aucun poids n'existait plus; la corde remonta à vide.

— Tonnerre! fit Mahurec, le grelin s'est cassé! Léopold examina, rapidement la corde : à peine

avait-elle maintenant la moitié de la longueur nécessaire. Toute fuite' par ce moyen était impossible. Le gabier et le vicomte se regardèrent. avec une expression impossible à reudre. Deux heures du malin sonnèrent à Saint-Marc; le jour devait paraître à cinq heures; il n'y avait dor»c plus que trois heures de nuit.

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