LA FUITE
Suspeudu au-dessus d'un abîme au foud duquel était une mort affreuse et certaine, Mahurec élail demeuré Immobile ; le vieux gabier avait traversé tnul de situations périlleuses durant sa vie agitée ; il avait laul de loi-, pendant d'horribles tempêtes, affronté le danger d'aller ..ouer un boni de corde a quatre-vingts pieds au-desMis d'un tillac, le corps courbé sur uu moi, eau de vergue qu'agitait un vent furieux, que les instants les plus critiques ne pouvaient le priver do son saugt roui .
Sachant, par expérience, que le meilleur remède à
la douleur qu'il ressentait el qui le paralysait était
L'immobilité absolue, il sui se tenir ferme sur les
coudes, sans tenter le moindre mouvement; puis sans effort, se sentant dég<gé, il s'enleva de nouveau : cette fois, sa jambe vint se po^er sur le bord du toit, son genou s'appuya sur le plomb, il se redressa tout à fait : il était hors de danger.
Avec une présence d'esprit merveilleuse, cet homme, qui par un miracle de force, d'adresse et de sang-froid, venait d'écbapper a la plus hideuse des morts, ramassa sur le toit la petite grille enlevée, les débris de plâtre qu'avait occasionnés le descellement de cette grille, les débris de verre tassés par le bris des carreaux, et il jeta le tout dans l'intérieur du grenier dans lequel l'attendait Léopold.
— Qui sait, dit simplement le gabier, si au jour nous aurons pu sortir de ce gueusard de bâtiment, si nous ne serons pas encore même dans celte soute aux rats? Hue faut pas que la moindre épave puisse indiquer aux autres le chemin que nous avons pris.
Et il sauta dans le grenier; Léopold le reçut dans ses bras, et le jeune vicomte, qui venait de passer par une série d'émotions si poiguantes, embrassa le vieux matelot avec des sanglots qui touchèrent le vieux gabier.
— Maint nant, reprit Mahurec, il s'agit de relever le point : il fait plus noir ici quedms la soute aux cordages. L'idée de la lune me chavirait le cœur tout à l'heure, maintenant elle devrait bien montrer ses cornes; mais, as pas peur! allons-y à colin-maillard.
Tendant les bras, les deux hommes commencèrent alors minutieusement l'inspection du grenier; la pièce était longue, étroite et ne présentait aucune issue.
— Tonnerre! murmura Mahurec, si j'avais tant seulement un bout de chandelle! nous avons fait une fière bêtise de laisserdans la cabine le falotdu terrien! Enfin, je...
. — Qu'est-ce que c'est que cela? interrompit le vicomte.
— Quoi donc?
— Des paquets que je viens de trouver sous ma main.
— Des vivres, peut-être? Allons, tant mieux I Si on doit passer i^uu quart de longueur, on pourra peutêtre se radouber l'estomac.
— Non, ce ne sont pas des vivres, ce sont des bougies de cire.
— Des bougies?... tonnerre de Brest! si ou avait un briquet... une pierre... une...
Le matelot s'interrompit en poussant une exclamation joyeuse : il venait, lui aussi, de faire une découverte, il avait mis la main sur un petit tas de fagotins de bois très sec. Sans doute ce grenier était une sorte d'entrepôt dans lequel on mettait les provisions dont avait besoin le palais des doges.
— Eli ! fil Mahurec, en avant le briquet des Caraïbeo?
Et le matelot, saisissant deux bouts de bois sec, se mit à les frotter l'un contre l'autre avec ceUe habileté merveilleuse d'un sauvage. Aines quelques moments de ce travail étrange, le feu jaillit.
— Une bougie! dit Mahurec au vicomte.
Léopold courut vers le gabier; piesque aussitôt les deux hommes obtinrent une lumière si nécessaire à leur terrible situation ; le grenier s'éclaira, etils purent en examiner l'intérieur.
C'était une pièce immense, longue et large, et garnie de toutes sortes de provisions; une seule feuêire l'éclairait, celle par laquelle avaient péuétré les deux fugitifs; mais Mahurec et Léopold iuterrogeaieut en vain les murs, aucune autre ouverture ne se présentait ; pas une porte ne se dessinait sur ces murailles.
— Cependant, il faut bien qu'on entre ici pour y déposer ces provisions, dit le vicomte.
— Voilà l'écoulillel s'écria Mahurec en posant le pied sur une trappe qu'aucun d'eux n'avait remarquée jusqu'alors.
Lu anneau incrusté dans le bois servait à soulever la trappequi, heureusement, n'avaii point d'autre fermeture; Mahurec, d'un seul élau, dégagea le passage. Léopold tenait à la main la bougie allumée; il descendit le premier suivi de Mahurec, lequel referma soigneusement la trappe afin de ne la sser aucune trace de leur passage. Le gabier avait repris son paquet de cordages et son outil de fer.
L'escalier qui s'était présenté à eux, et qui descendait eu ligue droite, aboutissait à un couloir lonir et étroit et qui devait être noir même pendant le jour, car les deux murailles qui le formaient n'étaient percées par aucune fenêtre. A l'extrémité de ce couloir, se présenta une porte garnie d'uue énorme serrure.
Mahurec introduisit l'extrémité de sou outil pointu dans celle serrure, mais la porte céda aussitôt : la serrure n'était pas fermée. Les deux hamines pénétrèrent dans une galerie, haute et va^re, garnie de chaque côté de nombreux casiers, lesquels étaient remplis de papiers : cette galerie servait sans doute d'archives. Uue rangée de feuêtres l'éclairait, mais chacune de ces fenèires était garnie d'un double rang de barreaux énormes.
Au bout de la galerie, il y avait une autre porte; celle-là était fermée, mais, à l'aide de son outil, le vieux gabier eut rapidement forcé la serrure : les deux fugitifs se trouvèrent alors dans uue sorte de vestibule, devant servir, le jour, de bureau à uu secrétaire. Une table garnie d'un drap vert était là, avec tout ce qu'il faut pour écrire. La fenêtre qui éclairait ce vestibule était également bardée de grilles épaisses.
En examinant l'aménagement du lieu, Léopold aperçut une grande tablette de bois de chêne, clouée sur la muraille et garnie de deux rangs de crochets, au-dessus de chacun desquels était peinte une lettre de l'alphabet. Des clefs étaient appeudues a chacun de ces crochets, et chaque clef portait avec elle uu ovale eu cuivre sur lequel était gravée uue leilre.
Trois portes, sans compter celle donnant dans la galerie, s'ouvraient dans le vestibule. Mahurec regarda Léopold.
— Laquelle ouvrir? demanda-t-il.
Le vicomle réfléchissait profondément.
— A mou arrivée à Venise, dit-il, j'ai visité le palais ducal; autant qu'il m'en souvient, je suis venu dans cette galerie des archives, mais où conduit chacune de ces portes? je Piguore.
Mahurec s'élail emparé de toutes les clefs accrochées à la tablette et il les essayait à la serrure de la première des trois portes, mais aucune des clefs ne put l'ouvrir. Il passa à la seconde sans plus de résultat. La serrure de la troisième résista également.
— Tonnerre de Brest! dit le gabier avec colère, il faut faire sauter une serrure, mais laquelle?
Le vicomte regardait par la fenêtre, à travers les barreaux.
— Ici, dit-il, nous sommes au-dessus de la cour du palais; eu ouvrant la porte de gauche, nous devons pénétrer dans une salle éclairée sur l'un des canaux ou sur la place.
Mahurec, sans répondre, attaqua la serrure de la porte indiquée : le travail était dilficile. Eufiu, à force de courage, de force et d'adresse, le marin parvint à forcer la gâche : la porte s'ouvrit et uue nouvelle galerie s'offrit aux deux hommes. Cette fois, l'une des clefs dont ils s'élaieul emparés fit jouer la serrure d'une seconde porte, laquelle s'ouvrit sur une vaste salle carrée, meublée avec luxe, ayant à son centre
une grande table recouverte d'un lapis de velours frangé d'or, et tout autour de beaux sièges sculptés, surmontés des armes de la République.
— La salle de la cbancellerio! s'écria Léopold. Je la reconnais!
El il courut vers l'une des fenêtres qu'il ouvrit précipitamment; Mahurec l'avait re.oint. Celle fois, aucun barreau ne s'opposait au passage, mais cependant les deux hommes n'eurent pas examiné durant quelques minutes l'extérieur qui s'offrait à eux, qu'ils secouaient la léte.
— Le labyrinthe des cours de Saint-Marc! dit le vicomte avec un soupir de découragement. Comment en sortirions-nous si nous avions l'imprudence d'y desceudre? chaque cour a une grille énorme qui la ferme, avec des serrures que nous ne saurions briser.
— Faut trouver une autre passe! répondit le vieux gabier.
Les deux fugitifs coururent à la porte massive située à l'extrémité opposée; les verrous qui fermaient extérieurement cette porte rendaient le travail difficile, presque impossible. Après quelques tentative?, Mahurec reconnut l'impossibilité nouvelle où ]1 était de forcer cette barrière de bois.
— Tonnerre de Brest! murmura-l-il, les heures filent!... le jour va venir... il faut sortir d'ici!
— Retournons sur nos pas! dit Léopold. Peut-être trouverous-nous quelque passage que nous n'avons pas remarqué.
— Virer de bord, c'est perdre du tempsl
— Mais nous ne pouvons enfoncer cette porte 1 Mahurec se frappa le front :
— Une idée! fit-il.
Il courut vers une fenêtre et interrogea encore l'extérieur.
— Ça y est! dit-il en sautant sur l'appui et en se laissant glisser ensuite sur une corniche extérieure qui longeait la muraille. Passez-moi les cordes, mais gardez-en un bout.
Et filant sur ce chemin difficile avec une agilité de chat sauvage, le gabier atteignit une autre fenêtre, aux vitres de laquelle il appuya son front. Léopold attendait en frémissant!..
Mahurec fit un geste joyeux.
— Tiens bou I murmura-t-il en tirant sur la corde. Puis, levant le bras, il brisa, d'un double geste,
tout un côté des carreaux de la fenêtre. Léopold le vit s'élancer et disparaître dans l'intérieur. La corde tirée doucement donnait le signal au vicomte. Sautant à son tour sur la corniche, se maintenant au cordage tendu, il franchit le sentier aérien sans subir un accès de vertige; cette fois, Mahurec le reçut à la fenêtre.
— Sauvés! dit le gabier.
Effectivement cette fenêtre éclairait un vaste escalier en pierre de taille, à double rampe de marbre, et qui devait être l'un des escaliers d'houneur du palais. Cet escalier franchi, la sortie devait être facile.
Avant de s'engager sur la corniche, Léopold avait éteint la bougie allumée, qu'il n'avait pas jusqu'alors cessé de tenir, mais il avail craint que cotte lumière, courant extérieurement le long de la muraille, n'attirai l'attention de quelque veilleur. L'obscurité était moins grande : une vague teinte lumineuse se devinait sou- le rideau des ténèbres.
— Le jour va se lever I dit Mahurec. Filons vivemcutl
Le deux hommes, abandonnant leurs cordes qui devaient désormais leur èire inutiles, se précipitèrent sur l'e calier qu'ils descendirent rapidement; ils atteignirent d'abord un vaste palier qu'ils franchirent, puis UD Becond qu'ils s'apprêtèrent :'i traverser. I vaient alors, d'après leurs conjectures, se trouver au premier étage du palais .
Mahurec avait déjà descendu trois marches de cet étage qu'il espérait devoir être le dernier, lorsqu'il s'arrêta brusquement, étendant la main pour saisir son compagnon et le contraindre à s'arrêter également.
— Quoi donc? demanda Léopold avec inquiétude. Mahurec ne répondit pas, il écoutait... Tout à coup
un bruit sourd monta jusqu'aux fugitifs, bruit provenant de la cour. Ce bruit augmenta rapidement : c'étaient des éclats de voix et des bruits de pas nombreux... Une porte s'ouvrit au rez-de-chaussée, et des hommes entrèrent dans le vestibule qui devait être situé précisément au-dessous de l'endroit où ils se trouvaient.
Mahurec prit Léopold par la main et l'entraîna en remontant vers le palier. Us allaient s'engager de nouveau vers l'étage supérieur, quand un bruit de porte s'ouvraut violemment retentit au-dessus de leur tête.
Tous deux s'arrêtèrent; ils étaient évidemment pris entre deux feux. Des pas résonnèrent à l'étage supérieur; puis ces pas retentirent dans l'escalier. Plusieurs hommes descendaient : ceux-là allaient se rencontrer av.ee ceux qui montaient. Mahurec et Léopold s'étreignirent les mains avec une expression de désespoir effrayant.
Les pas approchèrent ; ceux qui montaient et ceux qui descendaient avaient franchi déjà la moitié de l'espace. La nuit était moins noire, et dans la pénombre, on pouvait distinguer l'étendue du palier sur lequel se tenaient les fugitifs anxieux et hésitants.
Mahurec poussa son compagnon : une porte se découpait dans la muraille, porte à deux ballants, à la serrure garuie d'un bouton de bronze finement ciselé. D'un bond rapide, le gabier fut près de celte porte, seul moyen de salut. Il pressa le. bouton qui tourna; la porte s'ouvrit. Un refuge s'offrait à eux; les deux hommes s'élancèrent à la fois et disparurent.
Il était temps; la porte se refermait sans bruil, que les pas retentissaient sur le palier. Ceux qui mou-" taient et ceux qui descendaient venaient de se rencontrer. Aussitôt une conversation s'engagea, conversation animée, rapide, bruyante. Ou eût dit que quelque nouvelle importante et imprévue était transmise de bouche en bouche. ^^^
La conversation avait lieu en Halieutique Mahurec ne comprenait pas; mais Léopold écoutait attentivement, lui. Saisissant, la main du gabier :
— Nous sommes perdus, dit-il; ou a surpris notre évasion; on est à notre recherche!
Mahurec regarda la porte : deux gros verrous y étaient fixés; il les poussa brusquement; puis, se retournant, il parcourut la pièce: c'était un vaste salon bien meublé. Pas une autre porte ue s'offrit à l'œil du gabier. Ce salon n'avait qu'une issue, celle donnant sur l'escalier.
Quatre fenêtre* l'éclairaiunt ; le jour se levait rapidement. Mahurec courut vers l'une de ces feu elles étaient situées au premier étage et elles donnaient sur la grande cour du palais du doge. I.'< sca« lier des Géauls, en haut duquel avail élé exécuté le laineux doge Marino Faliero, se dessinait à droite. La hauteur qui séparait celte fenêtre du sol était d'environ vingt pieds; à la rigueur, on la pouvait Bauter, Sans hésiter, Mahurec mit la main sur la fenêtre pour
l'ouvrir, quand, par l'une des portos du palais, il vit
entier dans la cour un détachement d'Esclavona en irni
Le vicomte, l'oreille collée contre la porli It
demeuré dans la môme position; il écoutait. Mahurec
courut vers lui.
Les éclats de voix ret. ni plus bruj ai
le p ilier; celle loi., la conférence parai I
en altercation violente.
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
— Qu'est-ce qu'ils larguent, ces brigands-là? demanda Mahurec avec une impatience Sombre.
— Ils parlent des fugitifs qu'il faut reprendre, répondit le vicomte à voix basse. Nul doute que l'on aura constaté notre fuite; il faut quitter le palais; il faut...
Mahurec entraîna Léopold vers l'une des fenêtres, et, lui désignant la cour, il lui montra du geste un second détachement d'Esclavons qui pénétraient par une autre voûte. Le vicomte se tourna et interrogea du regard la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Il n'y avait qu'uue porte, celle dounaut sur le palier.
— Par où fuir? demanda Léopold eu tordant ses mains convulsives.* Mahurec ne répondit pas. Avec cette subite insouciance du marin qui, après avoir lutté contre la tempête, convaincu de la perte du navire qu'il monte, certain que la mort va venir, se croise pbilo.-ophi^uemeut les bras et attend sa Du sans plus vouloir tenter uu effort, le vieux gabier s'étendit tout de son long dans un fauteuil.
— Ce qu'un chrétien peut faire pour vous sauver, dit-il, je l'ai fait, au bon Dieu à faire le reste I
Le jour se levait radieux ; sept heures du matiu sonnaieut à Saint-Marc.