‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 79 sur 220 · LUCILE · texte numérisé non relu

LUCILE

Au moment où, atteignant l'extrémité de la corde à laquelle il se cramponnai', Bibi-Tapiu avait pu saisir l'uu des barreaux de la fenêtre du premier étage, une maiu blanche s'était tendue vers lui.

— Vous, mou enfant, avait dit Lucile avec une émotion cxlième, oh! vous ne m'avez donc pas abandonnée?

— Vous abandonner, moi ! s'écria l'enfant avec un accent de reproche. Si vous avez cru cela, mademoiselle, je vais me lais-er tomber dans le canal. Je veux vous sauver, et mes amis vous attendent 1

— Vos amis ?

— Oui; ils sont en bas dans une embarcation. Tout eu parlant, Bibi-Tapin avait arraché le barreau

dont les deux extrémités étaient limées, et il s'élançait légèrement dans la chambre. Attirant à lui la corde, il avait amené l'échelle dont il s'occupait à fixer solidement le premier échelon.

Lucile le regardait faire en joignant les mains avec une expression de surprise et d'angoisse.

-- Vous allez pouvoir fuir, dit l'entant en se retournant vers elle.

— Fuir 1 répéta Lucile ; et ma sœur?

— Nous la ^auverous ensuite!

— Non, non ; il faut sauver Uranie avant moi, au contraire!

— Mais où est-elle?

— Ici, dans cette maison qui lui sert aussi de prison, à elle ; j'en suis certaine !

— Eh bi< o ! vous allez descendre et ensuite nous chercherons !

— Non, non, fuir sans Uranie est impossible; si je fuyais seule, le misérable qui nous garde ferait retomber tout le poids de sa rage sur elle! Si je pars, si je fuis, je veux qu'elle puisse fuir avec moi ; je...

Un cri de frayeur arraché de ses lèvres interrompit la jeune ti lie ; sa main frémissante désignait la fenêtre. Une forme humaine apparaissait dans l'ouverture des barreaux.

— Ne craignez rien, dit vivement Bibi-Tapin ; c'est ma sœur à moi !

Pleur-des-Bois bondissait dans la pièce; Charles la 6Uivit presque aus-ilôt.

— Fuyez ! dit Charles vivement, et s'adressant à

Lucile : Descendez, mademoiselle, un canot vous attend au pied de cette fenêtre.

— Ma sœur ! Uranie! dit Lucile avec une énergie qu'on n'aurait pas cru pouvoir trouver dans sa délicate nature.

— Nous la sauverons aussi ! dit Charles. Nous tenterons tout, nous vous le jurons; mais laissez-vous mettre d'abord hors de danger!

— Je ne partirai pas seule!

— Eh bien ! dit Henri, qui apparut à sou tour, descendez donc, mademoiselle; le temps presse !

— Non, uou ! s'écria Lucile eu reculant. J'avais d'abord consenti à fuir, mais je ne le puis. Ma sœur Uranie, sauvez-la d'abord!

— Le second canot ? demanda Charles à Henri.

— Il vient d'accoster, répondit celui-ci. C'était sans doute le bruit de son sillage qui m'avait inquiété.

Charles courut à Lucile, la prit dans ses bras, l'enleva de terre et monta sur l'appui de la fenêtre. Lucile essaya de se débattre.

— Pas uu cri, dit vivement Charles, vous nous perdriez tous. Lai-sez-vous sauver.

Une forme humaine se dessinait dans lanuit, gravissant l'échelle.

— Matelot, dit vivement Charles, prends cette femme et descends-la dans le canot. Fais-la passer de suite dans l'embarcation qui vient d'accoster, qu'on la reconduise à bord et qu'on veille sur elle. Vous m'en répondez tous sur votre tète !

La Rochelle, dout la physionomie énergique apparaissait à la hauteur de la fenêtre, reçut dans ses bras le précieux fardeau, et, se laissant glisser rapidement sans se servir des échelons, il disparut emportant la jeune tille. Charles sauta dans la chambre.

— Maintenant, dit Henri, il faut encore sauver ceux qui souffrent ici; fouillons cette maison.

— Mais, dit Charles, il doit y avoir une issue de l'autre côté.

— Il n'y en as pas d'autre, dit Bibi-Tapin, que celle que je vous ai indiquée; depuis plusieurs nuits, j'ai fait bien des fois le tour du Casino, j'ai étudié tous les abords de l'Ile, il n'y a qu'une entrée, celle située du côté du graud canal...

— Celle-là est gardée, dit Henri. Petit-Pierre doit croiser devant à cette heure avec le grand canot et vingt de nos meilleurs Caraïbes.

— Bien, reprit Charles, en bas de cette fenêtre, la Rochelle et les autres veilleront, la jeune fille va être transportée à bord de la corvette; donc nous pouvons agir, nous sommes eu force.

— Silence! dit une voix.

Charles et Henri se retournèrent. Fleur-des-Bois était à demi couchée, l'oreille collée sur la porte de la chambre.

Depuis son entrée dans la pièce servant de prison à Lucile, la Caraïbe n'avait pas prononcé une parole. L'émotion qui l'agitait et qu'elle comprimait était telle cepeudant que la pâleur se devinait sous les teintes cuivrées de sa peau ; ses lèvres étaient décolorées et un frémissement convulsif agitait tout son être. Ses narines se dilataient, on eût dit d'une lionne respirant des émanations de sang.

Examinant la pièce avec cette attention minutieuse du sauvage auquel rien n'échappe, elle en avait fait le tour à pas lents, tandis que Charles sauvait Lucile, eu dépit de la j^une fille elle-même. Arrivée près de la porte, Fleur-des-Bois s'était arrêtée; elle avait examine la serrure, elle avait essayé avec la poiute d'un poignard la puissance de la fermeture, qui devait être excellente; | mi s elle était demeurée immobile absorbée dans ses réflexions.

La pièce était plongée dans une obscurité profonde, les ténèbres épaisses qui régnaient au dehors et dout le brouillard avait augmenté l'intensité permettaient

à peine de se distinguer à quelques pas. Tout ce qui S'était accompli, et que je viens de décrire, avait eu lieu dans un silence solennel; les paroles rapides échangées à voix basse avaient à peine troublé ce silence, et l'enlèvement de Lucile s'était accompli sans OCCHsiouuer le moindre bruit.

Tout à coup, cependant, Fleur-des-Bois avait cruenlenire ce silence troublé par quelque incident se passant à l'intérieur. C'était alors qu'elle avait approché sou oreille de la porte en appelant à elle l'attention de ses compagnons. Bibi-Tapiu, se glissant comme une couleuvre, fut bientôt auprès de la Caraïbe. Tous quatre, la main sur leurs armes, retenaient leur respiration pour mieux écouter.

La Caraïbe ne s'était pas trompée, uu bruit sourd retentissait, se rapprochant lentement, mais d'une manière seusible. Fleur-des-Bois se pencha vers Bibi- Tapin qui écoutait attentivement.

— Esl-ce son pas? demanda-t-elle à vois extrêmement basse.

L'enfant secoua la tète.

— Non, dit-il, il a le talon moins lourd et la démarche plus sèche; celui qui vient doit être plus lent.

Fleur-des-Bois jeta sur le petit tambour un regard satisfait.

— Bien, mon fils! dit-elle avec orgueil, tu n'as pas oublié les leçons des Caraïbes.

Elle écouta de nouveau ; le bruit se rapprochait de plus en plus et devenait parfaitement distinct. Un homme devait parcourir un couloir voisin ou se promener dans une pièce voisine.

— Notre présence est ignorée ici, reprit la jeune guerrière. Celui-là qui s'avance marche avec confiance, il hésite sur ce qu'il doit faire, il réfléchit, il y a de l'impatience dans ses réflexions.

Charles et Henri, habitués (le premier surtout) à reconnaître la pénétration singulière dont était douée la fille du grand chef, ne perdaient pas une seule de ses paroles. Tout à coup Fleur-des-Bois, qui se tenait à demi couchée devant la porte, se redressa brusquement.

— Ferme la fenêtre, dit-elle à Bibi-Tapin, que l'on ne puisse voir le barreau sciél

Et s'adressant à Henri :

— Que vos hommes ne bougent pasl ajcuta-l-elle. Le petit tambour s'était précipité pour obéir, Henri

sauta près de la fenêtre et adressa un geste impérieux aux canotiers placés au dehors; l'enfant repoussant l'un des battants, dissimulait le barreau scié. Pendant ce temps, Fleur-des-Bois jetait autour d'elle des regards rapides. La nuit était profonde, mais les yeux de la Caraïbe, habitués à l'obscurité, saisissaient les moindres objets appeudus aux murailles.

Près du lit était un amas de vêtements de femme : une robe, une pelisse, des rubans, une mante, tout ce qui avait pu servir à la prisonnière. Fleur-des-Bois courut à ces vêtements et s'en saisit; arrachant brusquement le manteau qui la couvrait d'ordiuaire, elle passa une robe et s'enveloppa dans une mante avec une rapidité merveilleuse. Elle rabattit sur son front le capuchon do la mante et attacha la robe à la taille pour mieux dissimuler les armes pendues à sa ceinture.

D'un geste énergique, elle indiqua à Charles et à Henri les angles les plus obscurs de la pièce. Les deux marins, obéissantsansmot dire, se précipitèrent, l'un derrière un fauteuil, l'autre sous une table recouvrit*d'un tipis. Bibi-Tupin, d'un seul élan, avait bondi sur le lit el se tenait p< inionné dans les rideaux. Fleurdes-Bois, enveloppée dans ses vêlements européens, s'était jetée sur un siège, le dos tourné à la lenètie.

Tout cela s'était accompli avec la rapidité de l'Aclair et dans le plus profond silence. Une obscurité complote

régnait dans la pièce, bien que la clarté du crépuscule commençât à apparaître à l'horizon I mais celle clarté vague ne pénétrait pas encore dans l'intérieur du Casino et les vêtements clairs de Fleur-des-Bois faisaient seuls ressortir sa silhouette dans l'ombre. Ou devinait une femme, mais il eût été impossible de voir les traits du visage.

Le bruit de pas qui avait retenti au dehors avait cessé, la maison entière paraissait plongée dans le silence... Tout à coup un bruissement de fer indiqua qu'une clef était introduite dans la serrure, le pêne craqua dans la gâche, la porte s'ouvrit et une forme humaine se de-sina vaguement dans l'encadrement. Cette forme était celle d'un homme, dont la tète était recouverte d'un vaste chapeau. Cet homme entra doucement et referma sur lui la porte. Sans doute il avait une grande habitude des êtres du logis, car il s'avançait dans l'obscurité avec une aisance parfaite.

11 marcha droit vers le fauteuil dans lequel était assise Fleur-des-Bois.

— Mademoiselle, dit-il à voix basse, ne craigne» rien, je suis un ami. Je sais tout ce que vous avez souffert, tout ce que vous souffrez encore, et je viens à vous pour mettre un terme à ces souffrances... Je vous le répète, je suis un ami.

La Caraïbe ne répondit pas : seulement elle courba davantage la tèle dans la crainte que son interlocuteur ne pût, même dans l'ombre, deviner la nuance foncée de sa peau. L'homme croyait évidemment être en présence de Lucile. Ne recevaul aucune réponse, il reprit après quelques instants :

— Vous ne me connaissez pas et vous ne pouvez avoir en moi la confiance que je mérite. Cependant il faut que vous m'écouliez. On vous a menacée, si vous refusiez de faire ce que l'ou exigeait de vous, de la douleur la plus arrande qu'une fille puisse ressentir; un homme, qui ne recule jamais devant sa parole, vous a juré de faire mourir votre mère en votre présence... Eh 1 bien cette menace terrible, cet homme peut l'accomplir!... Vous avez espéré que voire mère échapperait aux recherches, si elle existait encore, vous avez cru peut-être même que l'on s'était joué de vous en vous disant que votre mère était vivante, quand vous avez pleuré déjà sur sa mémoire; vous avez pu supposer eutiu que le serment fait ne saurait être tenu.... Vous vous êtes trompée, votre mère est vivante, votre mère est à la disposition de celui qui vous a menacée! Oui, mademoiselle, à cette heure la marquise de Cantegrelles est à Vérone et entre les mains des séides de Camparini !

L'homme se recula comme pour attendre l'effet de ses paroles. Ne voyant pas bouger celle dont il croyait remuer le cœur jusque dans ses replis les plus cachés, il ht un mouvement en avant.

— Voulez-vous que je vous sauve, vous et v»tre mère? dit-il eu se baissant vivement.

La femme fil dans l'ombre uu geste afûrmatif.

— Vous connaissez le secret des papiers qui peuvent perdre à jamais celui (fut à cette heure est cependant votre maître; ce secret, consentiriez- vous à le livrer à l'homme qui sauverait votre mère?

El comme il ne recevait aucune réponse :

— Songez bien à ce que je vous propose! continua l'inconnu. Pour arriver jusqu'à vous, j'ai iiù affronter de grands dangers.., Oui je suis? je ne puis vous le dire, mais uu au ire vous l'a p prendra, et cet autre est un homme en lequel vous avez une grande confiance...

El se penchant encore davantage :

— La uni t dei n 1ère, ajoula-t-il, j'ai vu le commandant Matinée BeUegarde I

tue fbig, le visage de l'inconnu était à la hauteur

de celui de la jeune femme, et le lotir naissant qui commençait à poindre lui permit do distinguer le ton

Partout, criait-il, les Français seront anéantis!... (Page 227.)

bistré de la peau sur laquelle tranchait le capuchon blanc de la niante.

— Qui donc ètes-vous? s'écria l'homme eu bondissant en arrière.

Fleur-des-Bois était devant lui, un poignard nu à la main. Au même iustaut, la porte de la chambre s'ouvrit brusquement.

— Nous sommes joués! dit une voix rude, mais pas un n'échappera!

Un coup de sifflet sonore retentit et trouva un écho subit dans quatre autres sifflements qui lui répondirent aussitôt de l'extérieur. Le nouveau verni se précipita dans la chambre, une vingtaine d'homme armés le suivaient : celui que menaçait Fleur-des-Bois courut se joindre à eux.

Eu dehors, sous ia fenêtre, là où stationnait le canot, un grand bruit éclata comme celui d'une lutte engagée soudainement.

L'entrée du personnage et des hommes armés, les coups de sifflet, le bruit d'une lutte extérieure, s'étaient

arcomp.is dans un espace de temps si restreint, qu'on eût dit que tout cela avait lieu simultanément. Fleurdes-Bois était demeurée immobile, le poignard nu à la main, le bras menaçant. Lejourgrandissantrapidément éclairait cette scène.

L'immobilité de la Caraïbe fut de courte durée. A peine eut-elle jeté ses regards sur celui qui venait de se présenter, qu'elle poussa un rugissement formi-, dable. Les veines de son cou ^e gonflèrent, ses lèvres se1 contractèrent, ses yeux s'injectèrent de sang et ses mains frémissantes s'entre-choquèrent avec rage.

Deux cris retentirent en même temps et Charles et Henri, l'épée au poini?, surgirent de chaque côté de la Caraïbe ; mais celle-ci les repoussant rudement :

— Celui-là m'appartient! dit-elle avec un accent impossible à rendre.

Et elle se rua en brandissant son arme. Le jour se levait radieux, sept heures du malin sonnaient àSaint- Jérémie,

LA PAQOE VÉROHAISE

Le jour se levait radieux au-dessus de Vérone, el tandis que le ciel semblait adresser à la ville une promesse de calme et de sérénité, la vieille cité italienne faisait entendre dans son sein ces sourds grondements semblables à ceux qui fout vibrer les Ûancs de l'Etna, alors que le volcan est en travail.

Une par'.ie de la population avait passé la uuit dans les rues, daus les églises, dans les cafés, dans les casinos. Les portes de la ville avaient été incessamment franchies par des nuées de montagnards descendant dans la plaine comme un torrent qui a rompu ses digues. Aux premiers rayons de soleil, plus de vingt mille paysans étaient venus se joindre à la population, les uns se pressant dans les rues étroites, les auli s entourant la ville et battant les campagnes jusqu'au pied des forts.

Depuis la veille, la situation était empirée, au point qu'il était évident qu'elle ne pouvait se prolonger, ne lut -ce que de quelques heures. Partout, dans la campagne, les petits postes français avaient été surpris et e orges et toutes les communications avaient été coupées.

A Véroue même, le sang n'avait pas encore coulé, mais les excitateurs parcouraient les rues en soulevant

autemeut la populace et en appelant aux armes contre les Français. Une fièvre de meurtres, d'assassinats, de carnage battait dans les artères île ces hommes chez lesquels l'or de l'Autriche et de l'Angleterre, les rapports mensongers de l'aristocratie vénitienne et les prédications des capucins avaient développé les plus mauvais instincts.

— Au premier acte de violence, je ferai foudroyer la ville! —avait fait ré péter énergique meut le général Ballaud, aux autorités, le malin même de ce jour de Pâques.

Ou connaissait la froide résolution du général, et les principaux habitants avaient manifesté quelque inquiétude, mais les montagnards et les paysans qui, eux, ne possédaient aucune propriété dans la ville, accueillirent la menace avec des cris de rage et de provocation.

Les choses en étaient là, alors que le commandant français, inquiet pour ses postes des portes et des hôpitaux et espérant que la férocité îles Italiens ne descendrait pas jusqu'à attaquer des malades et des blessés, lit envoyer l'ordre a tous les détachements de se replier sur les forts, mais d'opérer cette manœuvre sans bruit, sans rien qui pût contribuer à amener un conflit entre les soldats et les Véronais.

Le tambour n'avait donc point battu et les soldats avaient commencé à se replier silencieusement, prévenant au passage leurs camarades isolés dans la ville. Paysans et Véronais s'écartaient devant les troupes, les laissant pa-ser sans mol dire, mais les assaillaient par derrière avec des cris confus et des insultes : les soldats fronçaient les sourcils, mais ne répondaient pa<* : lel était l'ordre donné.

Sur la place de l'Hôpital, la foule était la, plus compacte et plus pressée; le petit poste était vide, les grenadiers venaient de se former eu pelotons et de se mettre en route. Deux u ui foi un- français se détachaient seuls au milieu des costumes vénitiens. Ces uniformes étaient, l'un, celui d'un tambour-major en petite tenue, l'autre, celui d'un simple grenadier.

Circulant au milieu des groupes menaçants avec une aisance parfaite, ne semblant pas soupçonner les gestes provocateurs qui leur étaient adressés, ne remarquant pis le. œillades. foudroyantes qui se dardaient gui e is Lis s'avançaient côte à côl ■, la main sur la

poignée de leurs saine-, en gens complètement étrangers à tout.ee qui se passait autour d'eux. Ce qui pouvait paraître extraordinaire, c'est qu'au lieu de prendre la même route que le détachement, ils eu suivaient une diamétralement opposée : au lieu de se diriger vers les forts, ils s'enfonçaient dans l'intérieur de la ville.

, ils avaienl parcouru les deux tiers dp la place el ils allaient atte utrée d'une rm . les

sourds qui les accompagnaient devinreul plus distincts, et quelques maius menaçante; .'eut

den ière eux des couteaux nus; mais près ; le aussitôt un petit groupe de paysans qui suivait le- deux soldats s'avança rapidement et étouffa la manifestation hostile sur Je point d'éclater.

Parmi ces paysans, il en était un qui marchait au centre, paraissant être le chef du petit gn née. Celui-là, vêtu, comme ses compagnons, d'un ci - im-

ment délabré, avait la tète nue, mais le front était ombragé par une forêt de cheveux noirs tellement épais, qu'ils pouvaient remplacer avec avantage le feutre absent. Une barbe tout aussi épaisse et touffue montait jusqu'aux yeux et dérobait plus de la moitié du visage.

Quand les deux soldats s'engagèrent daus la rue aboutissant au centre de la place, le groupe des paysans obstrua, à l'aide d'une manœuvre habile, l'entrée de cette rue et isola ainsi les Français de la foule menaçante: cette manœuvre s'accomplit rapidement; presque aussitôt la foule put reprendre son cours, mais cependant les soldats avaient eu le temps de disparaître eu s'engageaut dans l'une de ces ruelles innombrables qui percent Vérone en tous sens.

Celui qui paraissait être le chef des paysans, l'homme à la longue barbe, s'était élancé dans une rue à gauche, opposée à celle qu'avaient prise les soldats. Un second paysan, se détachant du groupe, se mit à suivre les deux Français; se tenant à distance, se croisant habilement avec ceux qui allaient et venaient, profilant des moindres saillies de muraille, il marchait dans les traces des deux hommes sans avoir pu être remarqué par eux. Tous trois atteignirent ainsi une ruelle voisine du pont au moment où le soleil commençait à monter.

Eu passant devant une maison de triste apparence, les deux soldats s'enfoncèrent brusquement sous une porte basse et disparurent daus une allée étroite. Le paysan qui les suivait atteignit le seuil de la porte, plongea sou regard daus l'intérieur de l'allée, et continua sa marche jusqu'à l'angle de la rue voisine. Il était là depuis deux minutes à peine, lorsqu'un autre homme s'approcha vivement. Le paysan lui ilit quelques paroles à voix basse; l'homme fit un signe affirmatif, puis, tournant sur lui-môme, il disparut, taudis que son interlocuteur, s'eufouçantsous un porche, se tenait immobile.

Tan lis que le paysan suivait les deux soldais jusqu'à la maison où. nous venons de les voir disparaîtra, l'homme àlalougue barbe s'étaitélaucé daus une ruelle percéeen seusopposé. Le quartier qu'il traversait était le plus populeux peut-être et le plus animé de la ville. Là, sur de petites places, ou distribuait des armes, on prêchait l'assassinat : on préludait évidemment au commencement des massacres : c'était comme le

prologue d'une action Sang] mte. Le paysan travers, m les groupes menaçants, pas8tdt au milieu île la foule exciter, avec celte indifférence del'hoinmc certain de de ne courir aucun péril.

Arrivé à la hauteur d'une impasse, il tourna brusquement a droite et s'enlonea entre deux rangs de hautes maisons aboutissant à un véritable CUl-de-B*C digue d'avoir servi jadis d'antre favori aux holieiinen.du moyeu Age : c'était une véritable cour dos Miracle..

La scène qui avait lieu dans cet endroit était bien faite pour l'avoir pour cadre. Une foule déguenillée, sale, menaçante, hurlante et repoussante, étàii au milieu du cul-de-sac : hommes à peine vtMu-, indi-

gne.- de ce nom, enfants se vautrant dans la poussière, se pressaient, se coudoyaient pour être mieux à m d'entendre un homme qui, placé sur un tonneau mis debout, haranguait la populace ave. i sles véhé-

ments. Cet homme tenait dans la main droite un petit drapeau aux couleurs de l'Autriche avec l'aigle à deux têtes, et do sa main gauche une autre oriflamme surmontée du lion de Saint-Mare. Lue longue robe de capucin déchirée couvrait son corps : le capuchon était rabattu sur les épau'es; les pieds étaient nus et chaussés de sandal :s.

Au moment où le paysan arrivait danslecul-de sac, l'orateur vomissait force injures contre, l'armée française et préconisait, avec des larmes dans la vois, l'aimaliledominationde Venise et la très haute alliance de l'Autriche.

— Partout, criait-il, les Français seront anéantis!... N'ayons qu'un cri d'un bout à l'autre de l'Italie : Vort aux jacobins! A cette heure, mes frères, le général Bonapaii ttu sur les terres autrichiennes... à cette heure, le prince Charles le conduit prisonnier aux pieds de l'empereur!... Eu retirant du Tyrol et de la Carniole le reste de. ses soldats, le général français a découvert ses ailes et il a été enfin anéanti!

Un hourra de joie accueillit ces paroles. Le paysan s'était mélangé à la foule en haillons. A l'autre bout de la petite place il aperçut un homme de moyenue taille, vêtu en simple bourgeois delà ville : il marcha droit vers lui. Sans doute le bourgeois l'avait aperçu également, car il s'avança avec un empressement aussi vif. Tous deux s'entraînèrent mutuellement jusqu'aux murailles voisines, et, avant d'échanger une parole, ils s'assurèrent de l'œil qu'aucune oreille indiscrète ne pouvait les entendre.

— Eh bien! dit brusquement le bourgeois, es-tu enfin sur les traces?

— Je le crois, répondit l'homme à la longue barbe, mais je ue réponds de rien «*°«»e... Jouas a-l-il parlé ?

— Non.

— Tu ne l'as pas forcé"?

— Il ne sait rien de plus que ce qu'il m'a appris; j'aurais perdu un temps précieux.

— Diable ! il eu savait bien peu.

— Cependant c'est beaucoup déjà d'être certain que cette femme est à Vérone.

— Soit; mais le plus difficile reste à apprendre. Vérone est grand.

— 11 nous faut cette femme, Bamboula! il nous faut le secret des papiers de Camparini, et cette femme, tu m'as promis de trouver sa trace.

— J'ai promis de tout faire pour réussir, Jacquet, et je tiendrai mes promesses...

Des cris et des vociférations interrompirent les deux causeurs.

— .Mort aux jacobins!... mort aux Français! hurlait la foule.

— Vive l'Autriche! criait le capucin en brandissant ses drapeaux.

— Vive l'Autriche! répétait la foule.

— Le général Laudon, le brave, l'invincible, vient ànolreaide! continuait l'orateur. Dansquelquesheures il sera aux portes de Vérone! Il faut qu'il ne trouva plus un ennemi dans la ville! Les Autrichiens ont massacré les Français dans le Tyrol, que pas un Français n'échappe à Vérone et à Venise!

— Mort! mort! répétait la foule en brandissant des épées nues, des sabres, des poignards.

— Il nous faut cette femme, disait Jacquet à de Sommes ; l'émeute qui va éclater nous donnera toute facilité pour "ous emparer a'elle.

mots de

la foulé

— Je le promet: de tout faire pour arriver i i répondii Bamboula. Où le trouverar-je?

— Dan i ac heure, au tort de la Chiusa: je seiai là avec ■ comte.

— Le g 'lierai LSallaud l'a-t-il donné le mol de passe

Qt pour pénétrer dans les forts?

— Sms doute.

— lit comment pourrai-^ r. métrer, moi? Jacq l i '. i interlocuteur.

— Cette femme entre mes mains, poursuivit l'unhou;;; erai-je avec elle? La vi le sera ■< feu et a sang... que ferai-je?

— Viens au fort de la Chiusa; voilà les passe : Arcolc, César!

— A mort le> Français! hurla de nouveau avec des vocifération - effrayantes

Le. capucin descendail de son tonneau en i ses drapeaux : ce fui un m 'ine.it de tumulte i p i ivantable. Jacquet se pencha vers Batnboul i :

— Encore une fois, dit-il, il nous fauL celte fe

Je t'ai laissé libre arbitre sur la promes e de réussir . ce que tu as surpris auprès de Camparini et le in licatious fourni^.- par Jouas doivent te mettre a même de ne pas manquer à ta parole; agis vite et bi Fouché te récompensera. Je vais essayer avec le commandant de tenir tète à cette populace déchaînée. Dans une heure, a la Chiusa!

Bamboula fit un signe alfirmatif; Jacquet disparut. Le visage de l'ex-comte de Sommes s'éclaira d'un reflet fauve.

— Oui, certes, murmura-t-il, je tiendrai ma promesse! oui, je saurai où est celte femme! oui, je la découvrirai dans Vérone! oui, je m'emparerai d'elle et j'aurai son secret; mais ce secret, je l'aurai seul, el elle mourra dès que je le lui aurai arraché!

Un des hommes couverts de haillons qui venaient d'écouter le capucin passa près de Bamboula; celui-ci lui adressa un clignement d'œil significatif, puis il s'éloigna : le misérable le suivit.

Se frayant un chemin au milieu de la populace, de Sommes s'élança vers l'entrée de l'impasse; comme il allait gagner la rue, un homme lui barra le pas t| De Sommes s'arrêta brusquement et l'homme lui précipitamment et à voix basse. De Sommes fil un geste de satisfaction, et, quittant l'homme, il s'élança par la ville.

Eu quelques instants il atteignit la rue avoisinant le pont et où était située la maison dans laquelle les deux soldats avaient pénétré. Celui qui les avait suivis. depuis la place de l'Hôpital élail toujours à sou poste, à l'angle de la ruelle voisine.

En apercevant Bamboula, cet homme fit un mystérieux eu désignant la maison dont les deux Français avaient franchi le seuil.

— Là? dit Bamboula; tu es certain?

— Parfaitement : c'est là qu'ils sont entrés aujourd'hui, comme le grand élait entré avant-hier.

— Et la femme?

— Je ne l'ai pas vue, mais elle doit être très certainement dans cette maison.

— Il n'y a pas d'autre issue?

— Que celle-ci?... aucune autre : la maison est adossée aux murs d'un couvent.

— Très bien ; veille attentivement. Où sont tes hommes?

— Dans toutes les rues voisines : au premier coup de sifflet, ils seront ici et fermeront à la fois lous les passages.

— Tue les deux soldats, mais prends la femme.

— 11 faudra la conduire?...

— Où tu sais.

Bamboula, en achevant ces mots, quitta le paysan el appela de la main l'homme du cul-de-sac, l'espèce de mendiant qui l'avait suivi et était arrêté a distance.

— Combien as-tu do francs amis avec toi? demanda de Sommes.

— Deux coûts I répondit l'autre.

— Vous chargeriez- vous de tuer trente Français?

— Dame!... en prenant d'autres camarades.

— En peux-tu prendre ?

— Encore autant : ça ferait quatre cents; avec cela, je réponds de tout !

— Tu connais le fort de la Chiusa?

— Parfaitement.

— Il y a là Irente Français : il ne faut pas qu'il en sorte un seul vivant. Me le jur-îs-tu?

— Cela dépend... Combien?...

— Dix sequins par tète, s'ils meurent tous sans exception, tu m'entends; un sequiu s'il en échappe un seul !

— C'est convenu I

— Fais atientiou que je les connais tous, et que je ne pourrais être trompé!

— L'affaire faite, tu passeras l'inspection.

— Alors, voilà dix sequins pour toi.

L'homme tendit la main et reçut une bourse.

— Et le mut d'ordre, dit-il pour pénétrer dans le fort, lu l'as promis ?

— C'est juste : Arcolc, César!

— Bene!... fit le meudiaut avec un accent hypocrite. Il disparut à son tour.

— Oh! murmura Bamboula avec une expression de triomphe, cette fois je crois que je tiens dans ma main tous les fils de la vengeance et que je touche au triumphe! La succession de Camparini! la succession de Jacquet! et les millions rêvés par tous!...

Des cris féroces, des coups de feu retentirent brusquement : c'était le signal; les massacres commennt sur la grande place : quatre Français venaient d'être égorgés...

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