LA MARQUISE
La maison dans laquelle avaient pénétré les deux soldats était, comme la plupart des maisons de Vérone, bâtie dans un style différent de celui qui préside or-' iiuairemenl aux constructions italiennes. Elle était haute et à pignon pointu; l'étage supérieur était éclairé par des lucarnes étroites ouvertes sur le toit même et divisé en greniers au plafond lambrissé.
Dans l'une de ces chambres, et à l'heure où Bamboula rencontrait Jacquet au fond de l'impasse dans laquelle nous avons pénétré, une femme et deux hommes étaient réunis. La femme portait les vêtements de la condition la plus humble, mais l'air de =ou visage, l'aspect de l'ensemble de sa personne, contrastaient étrangement avec cette apparence mesquine.
I une femme de cinquante ans à peu près qui
avait dû être extièmement belle et qui eût pu l'être
encore sans la flétrissure de ses traits, causée moins
ai le - années que par les chagrins. La chevelure était
argentée aux tempes et quelques touffes ce i^ervaient
au sommet de la tète leur uuauce primitive qui était
d'un noir d'ébéue. Les yeux étaient magnifiques d<-
ne, mais rougis, ternis : le regard était pour ainsi
Le visage était amaigri, le traits étaient
tirés; d vaieut creusé le front. La taille était
droil ?éej le corps avait celte maigreur péri
il tant, non pas de la constitution physique, mais di b privai ; Des deux hommes, l'un était Rossignolet, li
ijor, l'autre Romulu La femme
bourel de bo s; 1rs deux sob ■ ■ sig nolel dan inulus dans l'attitude d'un homme inqu ut eui barra
— Pour lors, disait le major, comprenez, citoy... c'est-à-dire non, madame la marquise...
El, se tournant vers Romulus :
— Au diable! ajouta-l-il, les ceux qui ne seront pas contents vieu iront me le narrer en face. Je dis: madame la marquise !
— Et tu as raison! s'écria Romulus en s'avançant et eu quittant sa contenance embarrassée. Je suis un enfant du faubourg Antoine de Paris, c'est vrai, mais j'ai de ça !... je n'en crains pas uu dans la 32° pour faire battre uu entrechat aux Quinze-Reliques, mais on a beau être citoyen et grenadier, ça n'empêche pas les sentiments!
— Bien dii! fil le major.
La vieille dame regardait les deux soldats sans paraître paifaitement comprendre ce que signifiaient leurs discours.
— Ciloyenue madame la marquise, reprit Romulus, faut que je vous dise tout parce que j'en ai sur le cœur, et que je ne me pardonnerai que quand vous m'aurez pardonné vous-même! Je suis uu rien du tout! L'autre fois, quand le majora parlé de vous que je ne connaissais pas, j'ai crié parce que la ci-devaul enfin, n'empêche I Quand j'ai su de quoi il en retournait à votre égard, ça m'a battu la générale dans le cœur, et j'ai dit à Rossignolet ci-présent : « Major, il n'y a qu'un moyen : je me ferai couper en deux pour la citoy... pour la madame la marquise, voilà!»
La vieille dame sourit tristement :
— Je ne sais ce que vous avez pu dire ou penser contre moi, mon ami, répoudil-elle d'une voix douce, mais quelles qu'aient été vos paroles ou vos pensées, je vous les pardonne de grand cœur, et je prie Dieu de vous tenir en sa miséricorde !
— Pour lors, reprit le major, maintenant que le camarade s'est expliqué, à mon tour! Les choses se gâtent proprement à Vérone, et c'est pourquoi je suis venu. Faut quitter le quartier, madame la marquise, et vous en venir au fort de la Cniusa ousque tient garnison une compagnie de la 32e, avec le commandant Bellegarde. Quand on a levé le poste, j'ai pu m'esquiver eu deux temps et je suis accouru. Romulus m'a emboîté le pas : il voulait vous sauver aussi. Dans le premier moment, je l'avais envoyé... à Pantin; mais comme il y a ici un tas de particuliers disposés à vous jouer des mauvais tours, j'ai pensé qu'un briquet joint au mien ne ferait qu'une meilleure conduite, et nous voilà !
— Aiusi, dit la marquise, vous me conseillez do quitter cetle demeure?
— Eu deux temps, quatre mouvements, parlant par respect !
— Il y a donc réellement du danger?
— Un soigné, que j'ose dire. Les Vérouais veulei,' nous donuei uns .ianst .
— Tous les poste: i n u L'ordre de s>e replier su; les forts! ajouta !-,.■;:! uius.
— Que la guerre ciale ^pondll :a marquise, i«prierai le Se i tu tes irtombattHUls niait qu'est-ce qu'une pauvre »««Hte femme i'i{ùt»»ôt peut avoir à craindre?
— Les brigands ne respecterot.
— D'ailleurs, ajouta le m.'.oi, ne laves-vca* pas, lame la marquise, que \ ;eux
acharnés après vous, que j'i usl'Adi-
y a peu de temps... Il faul
\ eUCZ ! \ 'nez ! ajouta I'.
u arrière avec uu mouvement lie.
— Quitter celle maison I dil
i ls... jamais!
— i . sjor.
n.s ne savez p
brusquement , une
expression d'égarement avait envahi son visage.
— Sortir... au grand jour... mil! reprit-elle. Il me verrait... il me... „
Et se laissant retomber avpc un cri de terreur:
— Non! non!... ajouta-l-elle, lauilis que ses dents s'enlre-choquaient avec vi-deuce. Mes tilles... il les tuerait I
Komulus et Rossignolet se regardaient avec une sorte de stupeur. Eu ce moment, un graud bruit éclata au dehors : des cris furieux montèrent jusqu'au grenier, puis à cescriss'entremèlèrentdes gémissements, des' cliquetis d'armes, des coups de feu... Les deux soldats portèrent à la lois la main, le major à son sabre, Roinulus a son fusil déposé [ires de lui.
— Ça commence à chauffer! lit observer le grenadier.
— Faut pouitaut battre en retraite sur le fort! ajouta Rossignolet.
Et s'adressant à la marquise :
— Madame, reprit-il, il est temps de songer à filer, si ou tient à ses os. Le camarade et moi vous prions de De pas faire de cérémonie.
La vieille dame ne parut pas avoir entendu : le bruit des coups de feu, les cris du dehors, l'avaient vivement impressionnée, ses yeux étaieut devenus hagards et une expression de terreur profonde crispait ses traits flétris.
— Mes filles... balbutia-t-elle. Ma Lucile! mon Uranie!... oui... oui... je les suiverai.
Elle s'arrêta, comme si elle eût écouté, puis elle ajouta avec un soupr de résignation :
— Vous avez laisun, mou cher monsieur de Neoulesl... je suivrai vo~ conseils... En me fai-aut passer pour morte, j'assurerai ia trauquillité de mes enfants!
Les cris et le bruit redoublèrent au dehors.
— Madame la marquise, dit Romu^u-, il faut vous décider! Tout à l'heure nous aurons de la peine à faire notre rouie.
La marquise ne répondit pas, elle n'avait pas compris.
— Que je prenne un rra pour un fli, si ne la voilà pas comme l'autre |our, murmura le major avec un peu d'impatience. Pauvre chère femme! parlant par respect, je la crois uu tant soit peu toquée! Il y a des instants, Romulus, ousqu'elle n'entend rien de rieuet ousqu'elle bat la berbque. C'était déjà comme ça quaud j'ai fait boire un coup aux deux olibrius. Et puis en. suite ça change, et elle vous parle comme une personne naturelle... mais quand elle est comme ça, va te faire fiche! pas moyen de rien dire.
— Pour lors, reprit Romulu^ nous allons attendre que ce soit passé ?
— C'est mou avis. Ensuite elle comprendra et elle viendra avec nous.
— Allons, atleudous !
Le grenadier prit un siège et s'y installa tranquillement. La marquise, le regard fixe et les traits crispés» paraissait eu proie à une surexcitation étrange. Le major la regardait avec une expression de commisération profonde.
— Pauvre chère madame! dit-il. Toquée ou uon, je l'aime, moi! lîlle a sauvé jadis mou père et ma mère... je ne l'oublierai pas!
— Eh! ht Romulus en se levant, on dirait que le charivari redouble d'agrément là bas!
Et il courut vers la lucir.ie, qu'il ouvrit : des vociférations etlrayaules déchiraient les air~, les coups de feu redoublaient, et à des cris de rage et de fuiie se mêlaient des clameurs déchirantes. Le grenadier, faisant sortir a demi son corps, se peuchaut eu avant :
— Mille millions de n'importe quoi! lit-il aveccolère.
— Quoi? dit Rossignolet en sautant auprès de Romulus et en se cramponnant au rebord de la lucarne, qui
était assez grande pour pprtneltre aux deux hommes de regarder à la fois à l'extérieur.
Les deux soldats poussèrent eu même temps un cri de rage : au-dessous d'eux une horrible scène ensanglantait le pavé de la rue; quatre femmes, trois hommes, deux jeunes filles étaient entourés par une populace furieuse et demandaient grâce. Vingt coût aux nus étaient levés sur eux, dix gueules de pisiolets se dirigeaient sur leur poitrine, des hurlements de mort retentissaient sans interruption.
Ce que disaient les malheureuses victimes, on ne pouvait l'eu'endre, leurs accents suppliants étaient étouffés. Au reste la scèue fut courte : les quatre femmes et les deux jeunes filles tombèrent à la fois criblées de blessures. Uu nuage de fumée monta, puis se dissipant laissa voir les corps se roidissaut sur le pavé dans les dernières convulsions de l'agonie.
Des hourras furieux, des applaudissemeuts féroces, des vociférations de joie, accueillirent la vue de cet abominable spctacle. Quaut aux trois hommes, ils étaient demeurés debout et immobiles devant l'accomplissement de l'odieux forfait.
— Les lâches! rugit Romulus en les désignant.
— Tais-loi! dit vivement le major, ils sont garrottés!
Rossignolet disait vrai, les trois hommes avaient été contraints par leurs bourreaux à assister au massacre des malheureuses créatures qui venaient d'expirer ; peut-être parmi elles se trouvait-il une sœur, une lemme, uue fille de ceux qui vivaient encore.
— Mort aux jacobins I Tue les Français! hurla la foule dont les rangs s'épaississaient de plus en plus!
— Cré mille millions de n'importe quoi 1 hurla Romulus. Et nous verrions celai uous, des soldats d'Arcole! En avant, major !
— Reste! dit Rossignolet. Nous devons d'abord sauver la marquise !
— Mais ceux-là...
— Il n'est plus temps!
Des détonations nouvelles venaient de retentir. Un nuage de fumée s'élevait eucore, mais à peinpse fut-ÎT dissipé que la foule des assassius fit entendre un ruii sèment de colère. Deux des victimes étaient seules tombées, frappées par les balles, la troisième avait échappé. C'était uu jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, portaut l'uniforme des comptables de l'armée française.
Par uu hasard étrange, la balle qui devait l'atteindre l'avait effleuré et avait coupé les liens qui lui retenaient Ls mains captives. Libre et sans blessures, il bondit sur les assassius, en renversa trois, arracha l'arme d'un quatrième et, se frayant un pas âge uu s«bre à la maiu, il voulut prendre la fuite; mais la rue était enva.de, puis des bandes de meurtriers fcU'gissaieutde toutes parts, et des victimes tombaient à chaque pas; la rue eutière s'était trau»forinée eu un hoirible lieu de massacre, des ruisseaux de sang coulaient partout.
Le jeune homme, poursuivi, traqué, se voyant entouré,- rit uu dernier effort et reus-.it à f >rcer la porte d'une maisou sous laquelle il s'eugouffra. C'était la maison voisine de celle habitée par la marquise, dans laquelle le malheureux avait cherché un refuge. La populace furieuse et ue voulant pas qu'une seule victime lui échappât, se rua à sa poursuite. Pendant ce temps les meurtres continuaient au dehors.
Rossignolet et Komulus, le Cou tendu, l'œil étincel ni, la main sur leurs arm. s, assistaient à toutes les pi ripéties de la paitie Uu drame sanglant qui s'accomplissait devant eux. Quant a elle, la marquise, louj uns ahs ubée par la crise qui s'était emparée, d'elle, semblait ne rieu euteudre ui ne rieu comprendre de ce qui se passait au dehors.
La maison daus laquelle s'était réfugié le poursuivi
avait été envahie; nul doute que le malheureux jeune homme ne put éviter le sort qui lui était réservé par celle nuée d'animaux féroces, insatiables de sang français. Les deux soldats, le corps à demi sorti de la lucarne, attendaient avec une anxiété douloureuse l'issue de cette lutte d'un seul contre deux cents. Tout à coup un bruit retentit sur leur droile, une fenêtre vola enéclatset un homme surgit sur le toit; e'et.iit le comptable.
— Pu- ici! lui cria Romains en lui tendant les mains. Le malheureux, en apercevant deux uniformes
français, poussa un cri de joie : d'un bond furieux il fut près des soldats qui le reçurent et il disparut dans le grenier, mais vingt cris formidables accompagnèrent sou entrée parla lucarne. De toutes parts, sur la toiture, s'élançaient à la fois de féroces assassins. Tous, s'ils n'avaient pu rejoindre à temps leur victime, l'avaient vue pénétrer dans le grenier, tous avaient remarqué les uniformes français et un même rugissement de rage folle avait jailli de toutes les poitrines.
— Piucésl dit Romulus en sautant sur son fusil. Rossignolet saisit une paire de pistolets passés dans
sa ceinture. Le jeune homme blotti dans un angle de la pièce semblait avoir peine à reprendre ses sens. La marquise, assise sur son siège, paraissait absolument indifférente à ce qui se passait autour d'elle.
— Mort aux Français! hurlaient les furieux.
Le major avait repris tout son sang-froid en présence du danger.
— As-tu fini dit-il? d'une voix railleuse. On verra voir comment on s'en retire avec les ceux de la 32e. Eh! Romulus, ferme la lucarne, défends l'entrée, veille au grain et feu sur le premier qui montre son museau!
— A mort! à mort! continuait-on à hurler au dehors avec hénésie.
Romulus avait saisi le lit et, le dressant, l'avait appuyé coutre la lucarne dont il bouchait ainsi une partie. Rossignolet s'était élancé vers la vieille dame.
— ("elle lois, dit-il, madame la marquise, il n'y a plus à hésiter, faut se sauver!
Et la saisissant dans ses bras, il l'enleva, se précipita vers la porte qu'il ouvrit et déposa son fardeau sur le p lier désert.
— Eh! comptable, cria-t-il au jeune homme qui paraissait entiu reprendre conscience de la situation. Prenez vitre sabre et venez par ici!...
— A mort! à mort! hurlait-on avec des cris de plus en plus menaçants.
Dix coups le feu retenlirenl à la fois, dix balles m voler en éclats la toiture. Une tête appaïut arne, mais ui lation lit vibrer les cloi-
àoiis iiu greuiei , la tête di parut!
— El d'un '■ dit Romulu eu déchirant nue cartouche
rgei ci pitaunnent son arme.
— 'Il' ca il hurla Hi
hère l'i mmi a l'abri et je suis a ! Vive la France :
major, ses pi^ Lo iu poing, ça dans un
lou comble i
le r un il ible suh Ro utenant dans
I i . inie.
Le iup feu i ir le toit, Ros-
i ail l'exil ml corridor,
à coup i utireiil
— Morl iféraienl les mm
i ilel rrèlésoud un.
ii eu i Lpprochaul
i malin souuaieul i linle- Marie, La cathédrale do Véi