‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 81 sur 220 · SEPT HEURES AU PALAIS DUCAL · texte numérisé non relu

SEPT HEURES AU PALAIS DUCAL

Trois événements principaux de ce récit s'accomplissant à la fois, le même jour, à la même heure, deux à Veuise, le troisième à Vérone, il est d'absolue nécessité qu'ils soient présentés presque simultanément. Que le lecteur nous pardonne donc ces changements brusques de lieux auxquels nous contraignent les circonstances.

Sept heures du matin sonnaient, avons-uous dit précédemment, et, — tandis que le marteau de fer retentissait su rie bronze, durant la même minute, à Saint- Marc, à Sainl-Jerémie de Venise et à Sainte-Marie de Vérone, — dans le palais ducal, deux hommes courageux, Mahurec el Léopold, voyaient les efforts surhumains de toute une nuit prêts a être, anéantis par la fatalité des événements. Enfermés dans une pièce, sans autre issue qu'une porte donnantsuruu palier où couleraient leurs ennemis, et des fenêtres ouvrant sur une cour envahie par les gardes, tous deux, résolus à mourir, n'attendaient plus de secours que de la puissauce divine.

Dans le Casino des lagunes, Fleur-des-Bois, Henri, Charles, Bipi-Tapin, croyant surprendre, étaient surpris au contraire par la perspicacité étrange de cet infernal géuieque sessujets nommaient le Roi dubagne,ei les quatre personnages, qui tous avaient allronté tant de dangers, demeuraient un moment frappés de stupeur à la vue de ce colosse de crimes auquel ils avaient à demander compte de tout un passé de douleurs et d'angoisses. Campariui!... n'était-ce pas pour Henri et pour Charles l'arlisau de leur déshonneur et le bourreau des deux femmes qu'ils adoraient? Campariui!... n'était-ce pas pour la Caraïbe l'uu des hommes qui avaient livré Saint-Vincent aux Anglais, qui avaient causé la mort d'Illehùe et assassiné Étoile-du-MaUm? Campariui n'était-il pas pour Bihi-Tapiu entiu l'entiemi incarné de Maurice Beilegarde, le geôlier de Lucile, celui dont il fallait triompher pour assurer le bonheur du jeune commandant? Et Campanni était la cependant, puissant et la menace aux lèvres, el Henri, Charles. Fleur-des-Bois, Bibi-Tapin étaient seuls, entourés d'ennemis, car, a l'instant même où le Roi <hi bagm était apparu sur le seuil de. la pièce, toute une troupe armée avait envahi le Casiuo.

A Vérone, les deux soldiis, cernés par la populi furieuse, allaient se trouve) au prises avec l*/< il a '.:n . ou r es a\ er de i iver cette em me dont

vu i, ueni s'emparer a la fois Campariui, B u.il'i'iiia el J icquet, et, à celle môme heure, les baud'its auxqui s le comte de Sommes avait livré le mol d'ordre s'apurpi adre e ' l' fort de 1 1 Chiuaa, s i I niés, 1 i de to .t secours, M mrice, le comte d'A lo.re, cq t et vlugl cinq sol-

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— Je me m aidé, que le ciel m'anlo 1

LE TAMBOUR DE LA 32° DE1MI-H lîlfi ADE

Au dehors, sur le palier, le bruit de voix continuait et dans la cour les Ksclavons se massaient an pied de l'escalier des Géants. SI on cherchait les fugitifs, ou ne paraissait pas soupçonner cependant l'endroit où r aucune recherche ne paraiss>U êl lirigée de ce côté. Une demi-heure s'était écoulée.

Le vicomte, qui allait et venait depuis quelques iu- Stauts avec une impatience fébrile, s'arrêta brusquement devant Mahurec.

— Prolonger cette situation est impossible! dit-il. Tenu, pour en sortir, dussions-nous êfire certains de trouver la mort. Le jour grandit, dans quelques iustanis tout Venise sera levé, comment pour-* rions-ûous fuir! Demeurer ici jusqu'à la uuit prochain. . plus admissible, on entrera dans celte salle, ou nous y découvrira... Xous serons pi enveloppés connue des bètes fauves traquées par les chiens. Mieux ne vaut-il pas aller au-devaut du péril que de l'ai tendre?

— Possible! dit Mahurec eu se levant, ce que je vous promets c'est d'en faire brasser à culer une demi-douzaine avant de me laisser mettre le grappin sur la coque!

— Alors, en avant, matelot! et, quoi qu'il arrive, compte désormais sur moi comme sur un frère. Peutêtre allons-uous être tués tous deux, peut-être l'un de nous parviendra-t-il à s'échapper: il faut que celui la accomplisse les dernières volontés de l'autre. Si je meurs et si tu échappes, jure-moi de chercher partout le comte d'Adoré, de te faire conduire par lui auprès d'Uraniè de Gautegrelles et de lui dire que le vicomte de Signelay est mort en prononçant son nom. Me jures-tu cela, matelot?

— Je le jure! répondit Mahurec.

— Et, toi, quelles recommandations as-tu à me faire si lu meurs avant moi?

— Abu? lit Mahurec avec un mouvement d'épaule. Si le gabier avale sa gafl'e, il y aura encore des amis qui le regretteront, mais, bah! le vieux a fait son tefrips; un bonjour à mes commandants, c'est tout mon héritage!

Léopold serra la main du matelot; puis l'attirant à lui il l'embrassa étroitement.

— Digne d'être matelot! murmura Mahurec avec émotion.

Se relevant alors avec une énergie nouvelle:

— Allons! dit-il, si on doit y laisser sa peau, faut faire les choses en grand et, tonnerre de Brest! avant de me laisser couler, j • ferai avalera ces terriens une gaffe de longueur.

Mahurec, brandissant son outil de fer, s'était dirigé droit vers la porte ; Léopold le suivait. Le gabier posa sa main puissante sur le bouton de la serrure.

— Filez dans mou sillage! dil-il à voix basse, j.- vas faire une trouée dan- le las de terriens, attention!

Ou entendait toujours au dehors le bruit des voix qui discutaient chaudement. D'autres hommes étaient venus ite se joindre aux premiers, car des pas

nombreux résonnaient sur les marches d'escalier.

— Attention! reprit .Vahurpc eu se râifia lui-même pour s'élancer, et il fit tourner le bouton de

; mais, au même instant, un bruit tentit et la porte demeura immobile en dëpil de l'effort du gabier, une autre main venait, au dehors, de faire jouer la gâche et de fermer à clef. Mahmec se recula avec un cri de colère.

— Tonnerre de Brest! s'écria-t-il, j'enfoncerai la porte !

Se reculant, il prit son élan pour bondir, mais Léopold l'arrêta en s'éfauçant devant lui.

— Si : '. dit le vicomte qui écoutait depuis quelques ; nous sommes sauvés!

— Heiu ? ht le matelot.

— Ce n'est pas nous qu'on cherche!... ou ignore notre fuite!

— Écoute encore!

L'oreille collée au battant de la porte, le vicomte écoutait avec une attention extrême; le bruit était moins grand au dehors et on n'entendait plus que celui qu'eut fait une conversation échangée entre deux ou trois personnages: cette conversation n'avait plus lieu eu vénitien, mais eu allemand.

— Le baron de Grafeld ! murmura Léopold avec une émotion extrême. Assassiner les Français... aujourd'hui... partout... Les massacres doivent commencer à Vérone... il faut agir à Venise... Oh! je comprends maintenant pourquoi les Esclavons sont réunis dans la cour du palais... Quelle horreur!

— Quoi? demanda Mahurec.

Le vicomte lui saisit le bras:

— Ecoute ! dit-il ; aujourd'hui, jour de Pâques, tous les Français doivent être assassinés dans les États vénitiens!

— Heiu?. .. qu'est-ce qui dit cela?

— Ceux qui sont près de nous, là. ..je...

Léopold s'arrêta brusquement: le pêne venait de claquer de nouveau dans la gâche; cette fois, on tournait la clef en sens opposé, pour ouvrir. Mahurec et le jeune homme se reculèrent précipitamment, se repliant sur eux-mêmes, prêts à s'élancer et à frapper.

La porte demeura immobile, cependant; la conversation continuait sur le palier. Mahurec échangea un rapide coup d'oeil avec son compagnon, puis il s'avança vivement dans l'intention évidente de tourner le bouton de la serrure, mais cette fois encore le pêne joua, mû par la clef tournée extérieurement et la serrure se referma.

Les deux hommes se regardèrent comme ils s'étaient regardés déjà; la conversation continuait toujours, mais les voix baissaient et l'entretien prenait une tournure mystérieuse : deux fois encore la serrure joua en sens opposé. L'un des causeurs devait avoir sa main posée sur la clef de la porte et faire jouer machinalement cette clef, sans soupçonner l'émotion poignante produite par cette manœuvre sans but.

Léopold et Mahurec, de chaque côté de la porte, attendaient et écoutaient. Il leur sembla que deux des causeurs s'éloignaient; autant qu'ils en purent juger par la différence des voix, trois hommes demeuraient seuls. Tous ceux qui encombraient précédemment le palier é aient successivement partis. Ceux qui restaient parlaient à voix de plus eu plus basse, et on ne pouvait plus distinguer qu'un bourdonnement confus.

La clef avait cessé de jouer dans la serrure, mais un craquement léger du bois, une pression extérieure opérée sur le battant de gauche, attestaient que l'un des causeurs s'était appuyé contre la porte. Bientôt des trois restants, un s'éloigna; les deux autres cessèrent de parler, et un protond silence régna dans cette partie du palais.

Tout à coup le bruit d'un pas rapide troubla ce sice : un homme montai! l'escalier, il était facile de levinér. La présen tii-là pareil impres-

sionner les deux personnages demeurés silencieux, car ils firent un pas vers lui.

— Baron! dit une voix haletante en exceliint. français, il faut que vous me conduisiez sur-le-champ auprès de l'inquisiteur d'Élat.

— Pourquoi, mon cher Chivasso? répondit une autre voix avecuu accent allemand très prononcé.

— Il se passe à Veuise des choses étrangi '.

— Qu'est-ce donc?

— Notre excellent ami Camparini vient d'être attaqué dans son Casino paruue bande de pirates.

— Hein?... qui?... que dites- vous?

— Je dis, monsieur de Grafeld, qu'à cette heure, ce cher Camparini, victime de ses sympathies pour la cause de l'Autriche, est contraint de se défendre contre un ramassis de malfaiteurs I

— Mais, je ne puis comprendre...

— Cette nuit, le Casino de notre ami a été surpris avec une audace inouïe. Deux jeunes filles sur lesquelles il veillait avec un amour de père, la chère Lucile et la charmante Uranie...

— Quoi donc? interrompit brusquement le baron.

— Qu'est-ce?... demanda le nouvel arrivé.

— Il m'avait semblé entendre un bruit, là, derrière moi...

— Vous vous trompez, dit une voix qui n'avait pas encore pris part à la conversation. Derrière vous, il n'y a que la porte de la salle de Messer-Gr&nde, et cette salle est inhabitée et ne communique avec aucune pièce du palais.

— Je me serai trompé, reprit le baron, mais vous parliez de Camparini, mon cher Chivasso, et de ces deux jeunes filles...

— Eh bienl l'une a été enlevée et Camparini est occupé en ce moment à délendre l'autre et à se défendre lui-même.

— Mais par qui a-t-il été attaqué, grand Dieu?

— Par une bande de pirates français, vous dis-je !

— Des pirates français à Venise!

— Oui!

— Impossible!

— Le fait est existant à l'heure où je vous parle.

— Mais le bâtiment de ces pirates, reprit l'autre voix, où est-il?

— Dans le Lido même !

— Mais alors il ne faut pas qu'il en sorte I

— C'est présisément pourquoi je suis accouru au palais pour parler à l'inquisiteur. Il faut que vous me lassiez donner des Esclavons pour voler au secours de mon ami; il faut que l'inquisiteur envoie au commandant du Lido l'ordre de s'emparer de ce navire, car ce navire, savez-vous quel il est? C'est le même rui a déj.i insulté la ville lors de la première victoire

.«lu général Bonaparte, celui qui a échappé aux poursuites de la frégate de lord Ellen, ce corsaire français enfin qui, depuis six mois, désole TAdriatique!

Une double exclamation de colère accueillit ces paroles prononcées rapidement et avec feu

— Vous êtes certain de ce que vous dites? s'écria le baron autrichien.

— Parfaitement sûr; mais il n'est que temps d'agir. Des ordres! il faut des ordres!

— Venez, venez! reprit l'autre voix; je vais vous conduire sur-le-champ auprès du doge lui-même; je vais envoyer sur l'heure cinquante Esclavons au Casino des lagunes et l'ordre au commandant du Lido de s'opposer au départ de tout navire jusqu'à plus ample informé. Venez, venez, messieurs, ne perdons pas une minute 1

Les trois personnages descendirent rapidement les degrés de lescalier; le silence le plus profond régna sur le palier. Mahurec et Lécpold se regardaient, écoutant toujours.

— Uranie! s'écria le vicomte dont les yeux étiucelaient : il faut sauver Uranie!

— Mou commandant! dit Mahurec, la corvette dans le Lido!... Tonnerre de Brésil... En avant!...

Léopold avait saisi le boulon de la porte, et il s'efforçait eu vain de le faire tourner : la clef était demeurée immobile api es avoir refermé la serrure à douille lour. Mahurec introduisit le bout de son outil dans le trou de la serrure et il appuya fortement, mais rien uo bouges ; le gabier se recula eu regardant autour «le lui.

— Gaulons par les feuûlrcj I dit-il.

— Mais la cour est pleine de soldats ! s'écria le vicomte.

— Tant pis ! on passera ! En avant l'abordage en grand! mes commandants ont besoin du gabier à cette heure!

— Sautons ! dit Léopold avec résolution et en courant vers une fenêtre.

Mais comme il allait l'ouvrir, il s'arrêta soudain. Une escouade d'hommes porteurs de grands balais, de plumeaux, de longues brosses, pénétrait sous le vestibule de l'escalier.

— Les balayeurs! dit Léopold. On va nous ouvrir!

— Alors attention et veille au grain! dit Mahurec en se blottissant derrière la porte.

Les balayeurs montaient effectivement l'escalier. Deux s'arrêtèrent devant la porte de la salle du premier étage, les autres continuèrent à monter, gagnant les étages supérieurs. Les deux balayeurs demeurèrent un moment sur le palier, échangeant quelques paroles avec leurs camarades, puis l'un d'eux tourna la clef de la porte, fit jouer le bouton et entra, suivi de son camarade. Derrière eux la porte se referma comme poussée d'elle-même.

Le dernier balayeur entré se retourna avec un gestft d'étonnement, mais il n'eut pas le temps de pousser un cri, deux mains nerveuses enroulèrent leurs doigts autour de son cou et le contraignirent à se laisser glisser sur le parquet. En tombant, il aperçut son compagnon terrassé et râlant sous l'étreinte d'un puissant adversaire.

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