LE JOUR DE PAQUES
A Venise, les cloches sonnant à toute volée appelaient les chrétiens au pied des autels pour célébrer le âainl jour de Pâques; la population entière floilail sur les canaux et envahissait les églises. L'apparence calme et paisible réguant au cœur de la cité ne pouvait certes laisser supposer l'événement s'accomplissaut à l'une de ses extrémités. Un bruit vague circulait bien, depuis quelques instants, daus la ville : les uns parlaient d'une tentative de corsaires fiançais contre des barques de pèche; d'autres disait que d'audacieux obins (car ou ne désignait les Français que sous ce litre) avaient osé pénétrer dans Venise même et attaquer un casino particulier, mais comme la tentative, quelle qu'elle fut, n'intéressait pas la sécurité de la ville, et comme aucune détonation d'arme à feu u'avait retenti appelant l'attention sur un point plutôt que sur un autre, on avait fini par ne pas attacher une grande importance aux bruits qui circulaient.
Là était le résultat de cette politique toujours cauteleuse, toujours empreiute de mystère, qui avait caractérisé la voie suiviedepuis des siècles par le redoutable conseil des Dix.
— Des Français sont à Venise, cachés et inconnus, avait fait dire l'inquisiteur à Campariui ; si vous pouvez les faire tuer, faites, mais la police de la ville doit ignorer ces événements, et le gouvernement surtout ne doit en être instruit qu'après coup, car sa responsabilité veut être à couvert; donc agissez, mais agissez sans bruit, sans rien qui nous force à vous accorder notre attention.
Camparini avait compris : depuis longtemps en relation secrète avec les inquisiteurs, le misérable (qui s'était fait passer pour un noble émigré) connaissait à fond la manière de procéder du grand conseil ; aussi avait-il interdit à ses hoQiO.es I usage des armes à feu.
Cette nécessité de la part de leurs ennemis de zT'iseï que de l'arme blanche, h par conséquent d.o ut ■•■^mbattre que corps à corps. £.«;ùt ^asqu'Mori piéservé les sauveurs de Lucile, mais elie ua iieo.'rôt tfoe prolonger leur agonie sans leur éviter une mort à peu près certaine.
Couchés sur la toiture du Casino, Charles, Henri, la Caraïbe, Bibi-Tapiu et la Rochelle assistaient, impuissants à y prendre part, à la lutte qui avait lieu sur le canal et qu'éclairaient les premiers rayons du soleil.
Un grand canot, monté par quinze matelots commandés par Petit- Pierre, l'ancien canoanier de Brest, était entouré par quatre gondoles coutenaut chacune plus de dix hommes. Co canot était celui delà corvette, venu sur l'ordre de Charles au secours de l'expédition préméditée, et qui, croyant surprendre le Casino, avait été surpris par les gondoles. Sans doute Campa-
rini n'avait pu prévoir ce qui venait d'avoir lieu, mais avec sou adresse infernale il avait su, au moment du danger, mettre à profit les ressources que, dans sa préoccupation constante, il tenait constamment prêtes.
Matelots et gondoliers combattaient avec une même fureur, une même éuergie : la lutte durait depuis dix minutes à peine, et elle ne pouvait certes pas se prolonger. Le canot, abordé à la fois par ses deux bords, à l'avant et à l'arrière, était enfermé dans un cercle dont il ne pouvait sortir qu'en sombrant sous les eaux.
Piques, haches, sabres et poignards étaient seuls employés par les assaillants, et les matelots étaient serrés de trop près pour pouvoir faire, usage des armes à feu. Le sang ruisselait dans le canot et dans les gondoles : c'était une lutte opiniâtre, terrible, mortelle!
Charles et Henri frémissaient de rage; oubliant leui propre danger, ils volaient par la pensée auprès de leurs matelots, et ils mesuraient de l'œil la distance qui les séparait d'eux comme s'ils eussent voulu la franchir. Un énergique juron reteulissant à leurs oreilles les i appela à la situation présente.
— A nous, mes commandants ! cria la Rochelle. Attention!
Charles et Henri se retournèrent : tout un côté du toit était envahi par une vingtaine d'hommes surgissant à la fois d'une énorme ouverture vitrée destinée probablement à éclairer quelque pièce de l'étage supérieur du Casino. Adroite, à gauche, derrière, était le canal ; il fallait ou accepter la lutte avec les assaillants, ou s'élancer dans les eaux profondes, et deux gondoles nageant autour de l'Ilot rendaient impossible toute espérance de fuite.
Fleur-des-Bois était près des marins; le petit tambour, un peu en arrière, parcourait l'Ilot, cherchant, étudiant, examinant. Les hommes avançaient, il n'y avait pas à hériter. Henri et Charles lancèrent autour d'eux un regard désespéré.
— A la mer! cria Charles, au canot!
Et bondissant, il franchit le bord du toit; la Rochelle le suivit sans hésiter. Henri sauta le troisième, entraînant avec lui Bifci-Tapin, qu'il saisit par la main.
Fleur-des-Bois demeura seule. La Caraïbe était sublime de colère et de rage. Poussant un cri guttural, elle aitendit les assaillants avec un geste de mépris superbe. Puis quand elle les vit à sa portée, elle brandit son casse-tête, se rua sur eux, eu renversa trois, en précipita un quatrième dans le canal et s'élança à sou tour.
Les flots s'étaient entr'ouverts pour recevoir les fugitifs et s'étaient refermés sur eux en bouillonnant. La hauteur de la chute pouvait être dangereuse oapendant, après quelques secondes, cinq têtes apparurent b ta surface unie du canal.
— Au fanot ! cria Charles en fendant, les flots.
Les autres nageurs le suivirent, mais les deux gondolas accouraient sur eux ; à deux cents mètres, le Càûo! ««Hait toujours contre ses ennemis.
Manœuvrant avec une égale adresse, les deux gondoles se placèrent de manière, l'une à couper la retraite aux nageurs dans le cas où ils se fussent dirigés vers le quai situé à une grande distance, l'autre à se placer entre eux et le canot qu'il voulaient atteindre.
Pris entre les deux embarcations, les fugitifs hésitèrent : à leur gauche était le Casino, à leur droite une route libre, mais n'aboutissant à rien. Charles cependant se tourna résolument à droite, mais au même instant une troisième gondole, qu'on n'avait pas vue jusqu'alors, surgit de derrière l'îlot, tendant les eaux dans la direction des deux autres et venant précisément du seul côté libre.
LE TAMnnnt DE LA 32» DEMT-BTU GAD E
Les gondoliers des deux premières embarcations poussèrenl des cris de triomphée! rédoublèfeni d'efforts pou ii les fugitifs entre leurs di us bord iges... I e moment était effrayant, la situation indescriptible. Il n'y avait plus aucun espoir de salut. Camparini, qui venait d'apparattre sur le perron du Gasii ninait l'ensemb e, eut u Je j eux : cemisi i i encore unilois iri Léte table eau de lui.
Les deux gond re oignaient presque. Pris entre
les lieux embarcations et les murailles du Casino qui s'en à is le canal, ies fugitifs n'avaient
eu face d'eux qu'un étroit espace libre encore, ■• passage allait être obstrué par la troisiè *on i ju i an rail avec la vitesse d'une flèche ; deuxraineurs cependautla conduisaient seul-, mais ils maniaient les avirons avec une telle éuergij que dix gondoliers réunis eussent eu peine à lutter avec eux.
— G'eèl la gondo-le de Piek! li! i ihivasso avec étonnemenl, je le croyais encore au palai**-. '> uous apporte l'acte signé par le vicomte...
— Qu'importe! s'écria Camparini avec un accent de triomphe, Lucile est seule maintenant! Dranie est toujours entre mes mains; à cette heure, Maurice, le comte et Jacquet sont massacrés à Vérone, el ceux qui seuls pouvaient nous nuire à Venise vont disparaître sous les flots ! •■ Qu'importe la marquise, qu'importe le vicomte ! Réduits à eux-mêmes, ils ne peuvent rien, car ils ue savent rien !... Ah ! je l'avais bien dit, Chivasso, que le jour de Pâques nous porterait bonheur, à Venise comme a Vérone ! Je t'avais bien dit que...
Une exclamation furieuse arrachée au Roi du bagne interrompit subitement la phrase commencée, ses doigts étreignireut le bras de son compagnon avec une telle violence que Chivasso poussa un cri de douleur. Chivasso avait alors les yeux fixés sur le groupe du canot et des gondoles; se retournant vivement, il vit la physionomie du Rendu bagne tellement décomposée qu'il recula d'un pas en arrachant, par uue violente secousse, son bras des doigts de 1er qui t'enserraient. Par ce mouvement, Chivasso se trouvait placé en face des trois gondoles et des nageurs. A sou tour, il demeura stupéfait.
Au moment où les deux gondoles s'étaieut rapprochées, formant presque un triangle avec la muraille du Casino et enceiguant les nageurs dans cet espace que resserrait chaque minute écoulée, la troisième coudoie arrivait, en plein, droit sur la tète du trian •
: ;i ml le seul poiut demeuré libre... Charles.
Henri el leurs compagnons se tenaient les uns contre les autres, voyant arriver l'instant de leur perte avec cet intrépide sang-froid que donne la conscience du revoir bieu rempli.
— Que pas un de vous ne se laisse prendre ! cria Henri à ses compagnons, laissez-vous couler!
— Tonnerre de Brest! nagez ferme, au contraire ■lia une voix sonore.
i n hourra d'indignation, parti du bord des gondoles, nccompagna ces paroles; un craquement épouvantable retentit, les eaux furent battues avec violence outre la muraille à pic. La Rochelle poussa un cri de joie.
La troisième gondole, arrivant sur les deux premières, n'avail pas ralenti sa course, ses gondoliers, redoublant de vigueur au contraire à mesure que la
diminua t, l'ai ni lancée comme un boulet,
Kenda ■ eaux, elle devait, daus la direction qu'elle
■ uivail, venu pa n entre les deux autres gondoles et
- craser littérale it les fugitifs entre bbs bordage el
la muraille du Casino... Quand tout à coup, par une,
manœuvre ans i hardie qu'inattendue, elle inclina sur
in de Bea borda, quitta la direction prise et, sans
perdre de sa vitesse, arriva heurter eu pleiu de Sou laille-lame le côlé de la gondole de gauche.
li'llej-ci, surprise, fut repoussie, rejetée, presque eoupi e - n deux par la violence du choc, et son borbrisé faisant eau de toutes parts, elle coula in» laut'anément, eu traînant avec elle sous les eaux ceux qui la montaient. En même temps quatre coups de feu, retentissant a la fois, abattaient quatre des gonilulieis de l'autre goudol i.
Les deux hommes, montant l'embarcation si étranlent survenue, ietèrent à la fois les pistolets qu'ils tena leux mains et tendirent ces mains vers
les nageurs.
C'était cet événement qui, surprenant Camparini au
milieu de -i •- élans de triomphe, l'avait frappé comme
d'un coup de foudre et avait stupéfié Chivasso : .es
ileux complices demeurèrent un moment daus l'inca-
de formuler uue pensée.
— A moi, mes commandants! criait une voix rude, taudis que deux bras vigoureux se plongeaient I; ns le canal pour repêcher à la luis el Henri el Charles.
— Mahurec! dit Henri en escaladant le bordage.
— Le liai des gabiers! aiouta la Rochelle.
— Eu deux temps! a l'enfant 1 et la. Caraïbe! leste et preste!... Tout le monde y est!... Avaut partout 1
Tous les lugitifs étaient dans le fond de la gondole. Le sauvetage, avail été opéré avec une rapidité telle que pis un des hommes de l'autre gondole, que ni Camparini, ni Chivasso, n'avaient pu tenter le plus léger effort pour s'y opposer. La Rochelle avail saisi un aviron.
— Mage ! lui cria Mahurec en reprenaut le sien. Henri et Charles, devinant les intentions du vieux
gabier, s'emparèieul également chacun d'un aviron. Fleur-des-Bois sauta sur un autre, et celui qui montait la gondole avec Mahurec appuya sur le sien. Le moment eùl été mal choisi pour se demander ou se donner des explications. La gondole, virant de bord, s'élança avant que l'autre eût pu manœuvrer pour lui donner la chasse.
D'un même élan elle longea le Casino, traversa le canal et courut droit vers le grand canot de la corvette, lequel, bieu que luttant avec un désavantage énorme contre ses ennemis, avait cependant continué le combat.
— Vive la France ! hurla Mahurec d'une voix qui domina le tumulte.
La gondole, renouvelant sa manœuvre', arriva en pleiu sur le groupe, faisant une trouée jusqu'au canot ; des bourras de joie l'accueillirent.
— A Ja corvette! cria Charles en sautant daus le canot.
— Venez! dit Mahurec à l'autre rameur.
Celui-ci se recula.
— Urauie est là, dit-il en désignant le. Casino; je mourrai ou je la sauverai.
— Tonnerre de Brestl si c'est cela, je mourrai aussi, s'écria le vieux gabier.
— A bord! lit Charles d'une voix impéralive; là, nous aviserons. Nage, canotiers!
Les embarcations, un moment re poussées par l'habile diversion de la gondole, revenaient alors entourer le grand canot, llenn était à l'avant, Charles à l'arrière.
— Avant partout! cria llenn aux canotiers.
Dans la ville les cloches sonnaient à toute volée; le doge allait se rendre a Sai.it-.Marc pour assistera l'ottice divin.
Une heure ne s'était pas écoulée; deux hommes quittant le palais traversaient la place Saint-Marc \i rivés auprès de 11 Piazselta, ils s'arrêtèrent oomuM
I o >n i prendre COOgé l'un de l'autre.
— Monsieur le baron de Urafeld, dit l'uu d'eux, je crois que je puis compter sur vous?
— Comme sur vous-même, chef marquis Camparini, répondit l'Autrichien.
— L'ordre est envoyé?
— Lu commandant du Lido le recevra avant dix mi uutes: n'avez-^ entendu l'inquisiteur?
— Oui : mais je ne crois pas aux Vénitiens.
— Je vais moi-même au Lido.
Les deux hommes se quittèrent : ie baron pour courir au quai et sauter dans une gondole, Camparini pour continuer sa route à travers la Piazzelta, vers le ,ous; Chivasso l'attendait.
— Pick? demanda Camparini.
— Je ne l'ai pas revu, répondit l'autre,
— Oi:'est- i! devenu?
— ( .u l'ignore.
— La marquise ?
Chivasso baissa la tète.
— Jonas n'est pas arrivé encore, murmura-t-il. Camparini haussa les épaules, et, tournant sur ses
talons, il quitta brusquement Chivasso. Une gondole attendait à l'un des embarcadères; Camparini sauta dans l'embarcation et fit un signe aux gondoliers, qui prirent leurs avirons; la gondole remonta dans la direction du grand canal. Camparini était dans le salon. Il se jeta sur le divan, et, froissant les coussins avec des mouvements couvulsifs et saccadés :
— Niais! s'écria-t-i! ; pas un capable de me comprendre, pas un capable de me servir! Oh ï pourquoi Bamboula m'a-t-il forcé à le tuer! Celui-là seul était digne de me comprendre! Et j'ai pu compter sur de pareils hommes !
Le Roi du bagne se redressa avec une expression d'orgueil formidable.
— Je ne compte que sur moi, dit-il. Tous ces valets qui me servent sont à peine dignes de recevoir mes ordres. Je leur prouverai a tous qui je suis. Ah! Renneville et d'Herbois, vous que j'ai laissés vivre par faiblesse, vous vous dressez encore devant moi! Ce jour de votre lutte sera le dernier de votre existence!
Puis, après un silence :
— Mus il y a eu trahison, reprit-il. Roquefort n'est pas revenu de Vérone, Pick s'est vendu ou a été vendu, Chivasso a été joué! Il y a là une autre main que celle de Jacquet!
Camparini se frappa le front.
— Quel était ce Lucien? dit-il encore. J'ai eu tort de faire tuer cet homme. Pourquoi Roquefort l'a-t-il défiguré? pourquoi...
IJn coup de canon, retentissant dans la direction du Lido, interrompit la réflexion du Roi du bagne. Camparini tressaillit.
— Le baron et l'inquisiteur m'ont tenu paroie ! s'écria-t-il avec joie. Ah ! la partie est belle encore; ils ne sortiront pas de Venise.
Et ouvrant les rideaux de la tente :
— Au Lido! cria-t-il aux gondoliers.
La gondole vira d^ bord aussitôt et reprit sa marche rapide. Un second coup de canon retentit au moment où elle surtait du grand canal.
Xi- VI
XJiS NOUVELLES
Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute ce Casino élégant, dans lequel nous les avons conduits lors de notre première apparition à Venise, Casino dans lequel nous avous trouvé réunis, le soir même des régates, Jord et lady Ellen, la marquise Camparini, le baron de Grafeld, le comte de Roquefeuille, deux ou trois autres émigrés français, et enfin des nobies Vénitiens, parmi lesquels se trouvait le signor Foscari. Ce jour de Pâques, dont nous venons de rapporter la matinée si terriblement agitée, le Casino offrait à peu près le même coup d'œil qu'il avait présenté le jour des
régates. C'était le même personnel à peu d'exceptions pi è .
Le comte de Roquefeuille, le baron de Grafeld, des gentilshommes français, des nobles Vénitiens, quelques femmes richement parées, parmi lesquelles deux se faisaient remarquer, l'une par son dan-
sa toilette, l'autre par la folle mise.
Lait la bel le ma rquise, la femme du commode, ; us. Lady Elle:
meurée à Venise depuis plusieurs mois. Alors :,ue la station de son mari avait été terminée, elle s'était obstinément refuséeà retourner eu Angleterre. La nesqùe personne s'était passionnée pour les actions guerrières depuis les campagnes d'Italie, et, qu'elle affichât hautement l'aversion la plus profonde pour le général Bonaparte, elle portait tir. tel : au jeune héros, qu'elle avait voulu demeurer à pour être à môme de suivre de plus près la lises étourdissauts succès. Lord Ellen était rentré pi ilosophiquement seul a Plymouth, laissant à sa femme les deux caméiistes de rigueur.
Ce soir-là où nous rentrons au Casino, l'agitation était extrême parmi les causeurs: quelque fait important préoccupait sans doute tous les esprits, caries interrogations, les interjections se croisaient, se multipliaient avec une vigueur étonnante et une intarissable énergie.
— Vous y étiez, marquis Camparini? demandait lady Ellen avec un intérêt marqué.
— Oui, madame, répondit Camparini. Je reveuai» précisément alors de la place Saint-Marc, et ma gondole s'engageait dans le Lido au moment même où commençait le feu.
— El vous avez assisté au combat?
— Jusqu'à la fin.
— Et ils ont fait bonne défense?
— Que vouliez-vous qu'il» fissent contre les canons des forts? dit le comte de Hoquefeuille en haussant les épaules avec un geste de mépris.
— Répondre coup pour coup! dit vivement lady Ellen. Si j'eusse été à la place du commandant de celle corvette, je me serais fait sauter au lieu de me laisser couler!
— L'eau est assez bonne pour des bandits.
— Ce sont donc réellement des pirates?
— D'affreux pirates! dit le comte. N'ont-ils pas tenté de piller la maison de notre ami Camparini?
- Mais, marquis, contez-nous donc en détail celte affaire à pio'pos de laquelle il comt dix versions différentes. Ces houiines se sont attaqués à vous, et vous avez assisté à leur punition : vous devez en être instruit! Parlez vite!
— Mou récit sera court, madame, dit Camparini en s'avauçant. Vous savez qu'une corvette, qui, parai Irai til, avait des patentes fausses, était venue mouiller il y a peu de jours dans le Lido. Personne ne s'occupait de ce navire que l'on croyait bel et bien navire du commerce, iur»que la nuit dernière, au moment où je devais le moins m'y attendre, je suis attaqué dans ma maison, moi, gentilhomme italien, ami de l'Autriche, par ces hommes auxquels Venise donnait l'hospitalité de sou port!
— C'est horrible! dit le comte.
— Et vous vous êtes défendu tout seul? demanda lady Ellen.
— Je me suis défendu avec l'aide de mes serviteurs. Heureusement mon ami Chivasso est venu à mon secours : il avait prévenu l'inquisiteur, lequel a envoyé des Esclavons avec un empressement dont je le remercie. Mes pirates avaient échappé, et sans doute ils s'apprêtaient à lever l'ancre, lorsque le commandant du Lido a fait faire feu sur eux.
— Et le navire a été coulé?
— Absolument.
LE TAMBOUR DE LA 32* DEM I-BItlGADE
— El l'équipage?
— Pas un homme n'a échappé.
— Ils sont tous plis?
— Nou, mais pasuu seul u'est demeuré vivant, tous ont été uoyés.
— El voilà tout?
— Absolument toul, madame.
— Aôh! ce n'était pas aussi intéressant que je le supposais. El ces prisonniers qui se sont échappés des Plombs?
— Ahl de ceux-là on n'a aucune nouvelle, dit le comte de Roquefeuille.
— 11 paraît qu'ils avaient fabriqué une corde très curieuse dit la marquise. Ou a retrouvé celte corde daus le canal...
— Je sais, dit lady Ellen ; je l'ai fait acheter pour mettre dans mou musée.
Eu ce moment, un nouvel arrivant, entrant avec vivacité, vint parler au baron de Grafeld et au signor Foscari. Les trois hommes demeurèrent quelques minutes à causer à voix ba-se, puis ils se séparèrent, le baron et le Vénitien avec une expression de surprise douloureuse sur le visage.
Le baron vint prendre Camparini par le bras et l'entraîna daus un angle.
— Savez-vous ce que l'on annonce? dit-il.
— Les révoltes de Venise?
— Non! mais une nouvelle désastreuse :1e prince Cliarles a consenti à signer avec Bonaparte des préliminaires de paix.
— Est-ce certain?
— Le courrier vient d'arriver de Léobeu! Le sénat vénitien est dans la désolation. La révolte doit être commencée à Vérone et à Padoue. Que fera Bonaparte alors qu'il apprendra ces événements et l'attaque de ce navire français daus le Lido? Vainqueur et n'ayant, plus en face de lui que Venise...
— Mais Venise a ses lagunes pour la défendre. D'ailleurs, c'est l'affaire du doge et non la nôtre. Si la paix est signée, l'Autriche n'a plus besoin de mes services.
En parlant ainsi, Camparini regardait fixement son interlocuteur. Celui-ci sourit doucement.
— Plus que jamais, au contraire, mon cher marquis, dit le baron, plus que jamais nous comptons sur le grand œuvre du chauffage!
— Et vous faites bien, baron! Maintenant, revenons à notre allaire de ce matin. A-t-ou retrouvé quelques hommes de l'équipage?
— Aucun autre que ces quatre hommes désignés et qui se sont réfilgiés dan» cette maison du canal où ils se sont barricadés.
— Et les autres?
— Ou n'en a vu aucun je vous le répète.
— Mais on a retrouvé les cadavres, eu ce casl
— Pas un seul !
Camparini fronça les sourcils.
— Celte disparition subite de l'équipage est bieu étrange! dit-il.
— Mais la corvette a été coulée complètement, vous le savez, et dès lors tout l'équipage a été englouti!
— Deux cents hommes ne sont pas engloutis .-ans que La mer ri nde un seul cadavre !
— Gela a eu lieu cependant.
Campariui lit encore un geste d'impatience! I
er, quand il senlil un doigt lui Loucher n menl
l'épaule; Il se retourna vivement, etil se trouva en
e d'un nouveau persoun pu venail d'entrer
: salon. Ce ;e, habitué du Cas iuo, était
connu a \ ni iom el qualité du chevalier
A idré ii Iroj , éinign du marquis
nlli.
levalier m autrichien,
et passant son bras sous celui de l'interlocuteur de M. de Grafeld :
— Pardonnez-moi, baron, dit-il, si je vous enlève brusquement ce cher Campariui, mais j'ai besoin de ses conseils en ce moment, et il s'agit d'une affaire pressante.
Le baron s'inclina et les deux hommes s'éloignèrent pour passer daus le salon des miroirs.
— Qu'y a-t-il? demanda Camparini.
Le chevalier se pencha à l'oreille de son compagnon ellui parla bas : ce qu'il lui dit fut court mais avait probablement une signification terrible, car Camparini devint subitement pâle comme un spectre, ses dents claquèrent et ses yeux s'injectèrent de sang.
— Pick était le seul qui sût cela! inunnura-t-il. Puis, revenant au chevalier :
— Tu es certain de ce que tu me dis? ajouta-t-il.
— J'ai vu! répondit l'autre.
— Mais„alors, il n'y a pas une minute à perdre.
— C'est pourquoi je suis accouru.
Camparini entraîna le chevalier, puis le quittant tout à coup :
— Domande ta gondole, dit-il, et attends-moi !
Et Campariui, traversant le salon, rejoignit le baron de Grafeld qui causait avec lady Ellen. Se penchant vers l'agent autrichien, il lui parla bas à son tour: le baron se redressa comme mû par un ressort :
— Oui! dit-il en regardant Camparini.
Celui-ci secoua la télé et quitta brusquement le salon.
— Aôh! dit lady Ellen en le regardant s'éloigner. J'aime beaucoup le marquis Camparini, moi.
— Il y a longtemps que vous le connaissez, je crois? demanda le baron.
— Plusieurs années. Je l'ai vu jadis à Kingstown chez mon père avec sou ami le comte de Sommes. Le marquis est réellement charmant : il m'a donné avanthier un morceau du vêtement inexprimable du bourreau de Paris! Je le garde précieusement pour mettre dans mon cabinet.
Puis, après un silence :
— Ah! reprit lady Ellen en changeant de ton, je donnerais cent guinées d'une botte du général Bonaparte!
Camparini el le chevalier venaient de s'élancer dansuue gondole et remontaient rapidement legrand canal. Pour la première fois de sa vie, le Roi du bagne semblait inquiet et il ne cherchait pas à cacher cette inquiétude.