‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 84 sur 220 · DEUX USURES AVANT · texte numérisé non relu

DEUX USURES AVANT

Deux heures avant le départ si brusque de Campariui, quelques instanls avant que nous pénétrions dans le Casino, une scène importante pour ce qui va suivre s'accomplissait près de la Piazzella, dans ce cabaret adopté par les gondoliers que nos lecteurs connaisse u l .

La grande salle du rez-de-chaussée était, comme de coutume, pleine à déborder de buveurs et de consommateur formant un ensemble bruyant et animé» La conversation générale avait pour uni [Ufl sujet le graud événement du jour : le bombardement dans le Lido de orvotte française. Les uns blâmaient, les autres rouvaienl : de là disputes, cris, m en a ces qui reudaii ii plus effroyable le lapage qui se faisait.

Dan un des an claire» de la pièce, un

homme, couver) de baillons 'if' lires el ayant l'appa-

pare i la plus misérable, se i >uail silencieux Bt pa-

raissail n'accorder aucune alteulion à oe qui se disait

our de lui. Cel noi étail 1 1 lepuis quelques

Instants déjà ; il avait demandé à l'nôte une boi

Le solitaire fit un brusque mouvement, de joie. fPage 2 il.)

rafraîchissante à laquelle il n'avait pas encore touché. Ses regards étaient incessamment fixés sur la porte donnant dans la ruelle, et à leur expression inquiète on pouvait deviner que le personnage délabré attendait anxieusement quelqu'un ou quelque chose.

Enfin une ombre légère passa par l'ouverture de la porie et un corps mignon et fluet se glissa entre les tables, se dirigeant ver» le fond de la sali» sans qu'aucun des consommateurs eût l'attention attirée par sa présence. Le solitaire lit un brusque mouvement de joie : un enfant, habillé comme les jeunes barcaroli, venait de prendre place sur un tabouret en face de lui. L'homme lui lendit les mains avec un éclair de reconnaissance dans le regard :

— Toi, mon enfant! dit-il à voix basse et émue. Tu as pu te risquera traverser Venise!

— Eli oui! répondit l'enfant du ton le plus délibéré, je passe partout, moi. D'aillleurs, quaudj'aivu mademoiselle Lucile qui se désolait par rapport à sa sœur je lui ai dit : Présent, mademoiselle! si le comman-

danf n'y est pas, le petit tambour y est, lui, et queU quefois ça peut suffire!

— Oui! oui! cher et noble enfant! reprit l'homme, de plus en plus ému. Je sais ce qui se passe dans ton cœur ! Mais parle vite ! Apprends-moi ce que sont devenus ceux qui se sont perdus pour nous sauver.

— Oh I as pas peur I comme dit le vieux gabier, ceuxlà ne sont pas perdus encore; ils sont solides au poste ! Ah! si j'avais avec moi mes amis de la 32e! Seulement mon major, sa canne et Gringoire! mais on ne les a pas, faut s'en passer. Pour lors, quand la corvette a sombré sous la pluie de boulets, et qu'il a fallu que nous nous séparions chacun d'un coté, il paraîtrait qu'il avait été convenu entre vous et les citoyens le Bienvenu et Bonchemin qu'on se retrouverait au besoin dans ce cabaret ?

— Oui, sans doute!

— Donc, nous tirons chacun de notre côté, vous savez. Le père Mahurec ne me quittait pas.

— Noge entre deux eaux, qu'il me dit, et laisse-toi conduire I

« 11 m'empoigne par un bout de mes vêtements et il nage ; nous plongeons, et chaque fois que je sortais la tête pour respirer, le vieux gabier me lirait encore, et nous (liions et nous arrivons, je ne sais comment, à une maison qui avait une porte juste à hauteur des eaux du canal. Sans doute qu'on nous attendait, je ne sais pas pourquoi ni comment, je n'ai pas eu le temps de le savoir. Enfin un vieux bonhomme qui avait l'air d'un bon garçon, me donne les vêtements que voilà et me propose un verre de vin chaud : Mahurec n'y était plus.

— Et mademoiselle Lucile? que je dis encore, car je ne pensais qu'à elle, moi, je l'avoue.

— Me voilai me répond une voix douce.

« Et je vois la citoyenne qui m'embrasse en m'appelant sou eufaut chéri. J'étais content, dame ! vous sentez! quand je la vois qui pleure, mais qui pleure à fendre des rochers. Et je lui demande ce qu'elle a, ce qu'elle veut.

— Ma sœur I s'écrie-t-elle entre deux sanglots.

— C'e^-t vrai, que je dis à mon tour en me tapant le front. J'avais oublié l'autre prisonnière. Et comme la pauvre demoiselle pleurait plus fort et que je pleurais aussi avec elle,

— Je vais retourner la chercher ! que je m'écrie. «Elle ne veut pas, elle veut me retenir, mais je lui

échappe et j'allais faire le plongeon par la fenêtre dans le canal, quand Mahurec arrive et me force à rester. Là-dessus mon ancien ami Charles des Antilles, l'ami à ma bonne Étoile-du-Matin, survient avec Fleurdes-Bois et l'autre citoyen. Tous trois aussi avaient échappé et ils se metleut à parler de vous, qui aviez disparu dans la bagarre. Et mademoiselle Lucile pleurait de plus fort en plus fort, en se désolant toujours sur sa sœur et en disant qu'elle voulait mourir si sa pauvre Uranie n'était pas sauvée.

« J'avais le cœur plus fendu que la peau de mon tambourà Arcole. Mahurec était aussi tout ahuri; les autres causaient.

— Il faut aller trouver. le vicomte, disait M. Charles mais qui ira? L'un de nous seulement peut se risquer dans une pareille entreprise. Si le vicomte vit eucore, Uest dans le cabaret de la ruelle de la Piazzetta.

— J'irai ! dit Bonchemin.

— Impossible! répond Charles, tout Venise à cette heure connaît notre signalement; ce serait non seulement nous perdre, mais risquer la perte de celui que nous voulons sauver. Ni toi ni moi ne pouvons tenter une telle démarche.

— Moi ! dit Mahurec.

— Moi ! dit Fleur-des-Bois.

— Non, répond encore Charles, Fleur-des-Bois ne connaît pas Venise et Mahurec doit nous aider à rallier nos hommes san9 perdre une minute.

— Ce| endanl, dit Bonchemin, il faut que le vie unie soit prévenu.

El Mademoiselle Lucile sanglotait en disant toujours qu'elle voulait mourir. Alors je m'avance, moi.

— Je connais Venise, que je dis, je sais où Piazzetta et je vois la ruelle en question. Pei

me connaît ici, moi; on ne fera pas attention à un enfant, ei puis je ne veux pas que mademoiselle Lucile pleuri ai qu'elle meure. Laissez- moi aller.

a Ou délibère, on discute, on nu veut pas d'abord, mais j'in i rrm ment que mon ami Charles me dit eu

m'en ni :

— Eh i' '" I "il, lu iras; lu es un soldat ftprê toul et tu e bra n . Rend loi iu cabarel de la Piazzetta, une d ; luira; dis au vicomte, si tu

le i rou i es, qu'il alleu la mil ms l fer, qu'il ne

risque rien, que nos plans.ne Boni pa détruits, que

celle nui) môme.

« Je n'ai pas bien compris, continua l'enfant en souriant doucement, mais j'ai retenu. Mademoiselle Lucile m'a promis de ne pas mourir avant que je sois revenu, et me voilà! Maintenant, monsieur deSeignelay qu'est-ce qu'il faut que nous fassions?

— Il faut attendre! dit-il enfin avec un soupir.

— Attendre quoi?

— Que aos amis agissent... Ils ne m'abandonneront pas!

— Non, dit une voix rude, et voici la preuve. Léopold et Bibi-Tapin relevaient la tête, une même

exclamation d'étouuement s'échappa de leurs lèvres. Un vieux pêcheur était devant eux.

— Mahurec! murmura le tambour.

— Chut ! fiston, dit le vieux gabier, tourne la langue au taquet; il doit y en avoir dans les ceux qui nous entourent qui n'ont pas le pertuis de l'enlendemenl suffisamment calfeutré. Nous parlons français, ça doit paraître louche à ce las d'Iroquois qui nous entourent; attention au commandement !

Et le vieux gabier, attirant à lui un tabouret, prit place à l'un des côtés de la petite table.

— Pour lors, reprit-il à voix basse, la chose marche en grandi Les gueusards de brigands qui ont coulé la pauvre corvette ne sont pas encore si malins que mes commandants. D'abord et d'une, la corvette n'est pas le vrai corsaire, notre brave coquille qu'est à Chioggia; c'était une coque d'occasion aménagée pour la circonstance, mais dont la perle n'en est pas moins une insulte pour le pavillon de France. Secundo, mes commandants avaient, paraîtrait-il, manigancé depuis longtemps la chose.

«Une cassine, tenue par un ami, était parée en grand : chaque matelot avait le mot d'ordre; c'est pourquoi un chacun a pu tirer sa coupe en douceur et filer sous l'eau en se moquant des boulets vénitiens, qui n'ont coulé qu'une coque vide!

« Pour lors, quand l'enfant a voulu filer son écoute pour venir à vous, on l'a laissé faire par le motif qu'ayant été prisonnier dans laiiicoque, il en connaît les aménagements et qu'il pourra nous guider pour retrouver celle que nous allons chercher. Tout va, que je dis ! Les gueux qui nous croient noyés ne se méfient plus de nous à celle heure. Les plus crânes de l'équipage sont ralliés; à minuit, ils prendront la mer sans qu'on puisse tant seulement relever leur ombre ; nous serons, nous, au Casino des lagunes; l'enfant nous sert de boussole, et moi, je veille sur lui. C'est-il compris?

— Oui, dit Léopold avec une émotion extrême, et jamais je n'oublierai ce que vous aurez fail pour moi!

— As pas peur! fit Mahurec avec un mouvement d'épaules, on est matelot ou on ne l'est pas!

— Mais, reprit le vicomte, nous avons encore deux longues heures à attendre; pouvons-nous demeurer ici sans danger?

— Sans le moindre. Le maître du cabaret est uu vieux pêcheur marseillais établi à Venise depuil longtemps et qui est dévoué à ses amis comme la drisse à la flamme. J'en réponds coque pour coque. As pas peur et attendons !

Lise tournant vers Bibi-Tapin :

— Quant à toi, mou fiston, continua le vieux gabier en lui posant la main sur l'épaule, tu navigueras dana mes eaux cl beaupré sous poupe, t'entends ! Il ne faut

[ue je le quitte «l'une longueur de brasse; j'ai juré à mes commandants que je te ramènerais à eus, et il y a assez longtemps qu'ils l'appuieut la cha poiir que...

Mahurec B'inlerrompil soudain. Il demeura bouche ite et loti à demi fermé. Un homme, celui qui paraissait être le maître de l'établissement, veuail de passer pies de lui et de lui adresser un signe rapide. Mai hurei - li <?a sans intention apparente, puis il marcha

lentement vers le comptoir. Là il prit de la monnaie dans sa roche et se pencha pour payer. L'hôte lui glissa rapidement deux ou trois paroles dans l'oreille.

— Tonnerre de Brésil murmura le gabier en se redressant.

Puis il ht un signe rapide à l'hôte eu lui désignant le vicomte et il revint vers la table.

— Attention! dit-il à Léopold, le vieux Marseillais va venir vous accrocher tout à l'heure, filez dans ses eaux sans larguer un merci! Nous nous retrouverons quand il faudra.

« Toi, fiston, file de l'avant et bord à bord avec le gabier. >>

Bibi-Tapiu s'était levé et était aux côtés de Mahurec; Léopold regardait le gabier avec une expression inquiète ; Mahurec lui adressa un geste expressif, et, tournant sur ses talons, il entraîna le petit tambour. Tous deux quittaient le cabaret au moment où. l'hôtelier s'approchait du vicomte.

Mahurec et l'enfant s'engagèrent dans la ruelle sombre et étroite, tournant le dos à la Piazzetta; ils atteignirent rapidement l'un de ces petits quais, sorte de rampe courant autour des maisons, et sur lesquels trois personnes ont peine à marcher de front.

— Où allons-nous? demanda l'enfant.

— Tu le sauras! répondit le gabier qui paraissait fort émotiouné; mais, tonnerre de Brest! il y a longtemps que je n'ai eu le cœur chaviré en grand comme à cette heure! Pauvre matelot!...

Une petite porte basse s'ouvrait sur le quai; Mahurec ouvrit cette porte et poussa Bibi-Tapin dans un corridor sombre. L'enfant pénétra sans hésiter; le vieux gabier marchait derrière lui. Un escalier se présenta à eux ; ils descendirent les marches, enveloppés de es tb lires. Tout a coup une lumière jaillit ; le matelot etl'eufaut pénétraient dans une pièce assez vaste, taudis qu'une porte opposée à celle dont ils venaient de franchir le seuil s'ouvrait et donnait passage au vicomte de Seignelay et à l'hôtelier, lequel portait un flambeau.

— Où est-il ? demanda vivement Mahurec en courant à l'hôtelier.

— Là! répondit celui-ci en désignant une troisième porte.

Mahurec se précipita et ouvrit cette porte : un homme apparut aussitôt. Mahurec saisit cet homme entre ses bras herculéens et le pressa sur sa poitrine avec un é!an de tendresse véritable.

— Mon matelot! dit-il enfin avec une émotion extrême.

— Mahurec !... répondit une voix vibrante : eh que ! c'est toi, vieux!

Léopold poussa un cri de joie.

— Le M mcot ! dit-il en s'élauçant.

— Présent, troun de l'air ! s'écria le brave Provençal. Eh, bagasse ! on s'a affalé dans la vase jusqu'à la flottaison, mais, caramba ! le bon Dieu il était là, et il a tendu un bout d'amarre au gabier.

Puis, se dégageant brusquement et se retournant d'un seul bond :

— Et pas seul! ajouta le Maucol ; on avait le grappin sur son terrain et on a tenu ferme !... ouvre l'œil sur l'olibrius, Mahurec!

Mahurec s'avança vers la porte demeurée ouverte, et un formidable juron s'échappa de ses lèvres. S'élançant, il entra comme un boulet daus la pièce d'où venait de sortit le Maucot; revenant presque aussitôt, il jeta sur-le sol le corps d'un homme qu'il tenait entre ses bras, et le maintenant debout par ses deux mains formidables étreignant les hanches de celui qu'il secouait :

— Tonnerre de Brest! dit-il, cette fois la brise adonne en plein !

— Pick! fit Léopold en bondissant.

— L'ami de Camparinil reprit Mahurec, celui qui doit savoir ousqu'est le relèvement de la citoyenne Urauie. As pas peur! je le tiens, cette fois, et, tonnerre de Brest! s'il refuse de parler, ce cera le vieux gabier qui se chargera de lui dénouer la langue !

Pick ne prououça pas une parole; il se sentait entre des mains tellement puissantes qu'il n'osait tenter un mouvement. Le misérable courba la tète sous le regard de flammes qui jaillissait des prunelles du vieux matelot.

— Je te tiens, vieux pirate! reprit Mahurec après un court silence. Ne songe pas à filer! j'ai le grappin sur ta coque, et cette fois, je le jure sur mon honneur de matelot, j'en fais le serment sur tout ce que j'aime en ce monde, il n'y aura que la mort qui pourra larguer l'amarre; nous avons un chapelet de longueur à dévider ensemble, tonnerre de Brest 1 le branle-bas va commencer !

Page 1