‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 85 sur 220 · LA BANDE · texte numérisé non relu

LA BANDE

— Mort aux Français? hurlait la populace furieuse, et les rues de Vérone étaient inondées d'un flot d'assassins, et des coups de sifflet aigus retentissaient stridents, déchirant les airs, et la fusillade éclatait de tous côtés à la fois. C'était un spectacle odieux, épouvantable, qu'aucune plume ne saurait décrire, un de ces tableaux monstrueux comme n'en sauraient rêver les esprits les plus exaltés : une population entière, plus de soixante mille individus, frappant, égorgeant et se baignant dans le sang avec des cris qui n'avaient plus rien d'humain!

L'Adige charriait des cadavres : ses eaux étaient devenues rougeàtres ; femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards étaient impitoyablement massacrés, pourvu qu'ils portassent le seul titre de Français. Les hôpitaux eux-mêmes, ces asiles de la souffrance et de la faiblesse, n'avaient pu élever un obstacle à la férocité de lâches assassins; des troupes armées s'étaient ruées dans ces salles bordées de lits où gémissaient les malades, et là encore l'orgie de sang avait été célébrée. Pas de grâce, pas de pitié, pas de clémence 1... les monstres tuaient toujours, tuaient quand même, tuaient sans se lasser!

Enfermée dans les forts, la petite garnison, impuissante à voler au secours de ses frères , frémissait de rage en entendant les cris et le tumulte. Deux fois le brave général Balland, espérant sauver ceux qui vivaient encore, avait voulu envoyer un parlementaire au palais du gouvernement : les deux parlementaires n'étaient pas arrivés ; ils avaient été assassinés en roule.

Les soldats, dont la fureur commenç tit à ne plus avoir de bornes, parlaient déjà de sauter à bas des remparts et de se précipiter dans la ville; le général avait, lui, sa mission militaire à accomplir : il devait conserver les forts, et le devoir faisait taire en lui la voix de l'humanité. Cependant, après sa seconde tentative de conciliation, désespérant de sauver le reste des Français demeurés dans la ville, il ordonna de commencer le feu.

Les soldats se ruèrent sur les pièces : en un instant les forts s'environnèrent d'un nuage de fumée, et une plaie de projectiles tomba sur la ville; une véritable trombe de feret de feu vint un moment arrêter les massacres. Les magistrats et les habitants, effrayés, voulurent parlementer à leur tour ;mais les paysans et les montagnards qu'ils avaient accueillis eomnie auxiliaires et qui, eux, se souciaient peu de la ruine de la ville, se refusèrent à cesser les massacres et s'élancèVrent plus ivres encore de sang et de carnage. Le feu des batteries continua.

Le palais du Gouvernement est situé au centre de

Vérone; dans ce palais s'étaient réfugiées plusieurs familles françaises dès le commencement des massacres. Lâches et menteuses, les autorités véronaises j avaient accueilli les mall.eureux pour que l'infâme j attentat ne parût pas être leur ouvrage. Bientôt les ' portes du palais demeurant ouvertes, une foule de fugitifs, de femmes, d'enfants, appartenant aux employés des administrations, des malades, des blessés échappés aux hôpitaux, avaient à leur tour sollicité un asile du podestat, et jusqu'alors le palais avait été respecté par les meurtriers.

La nuit vint; les choses étaient à peu près dans le même état; les assassins continuaient leur œuvre de destruction; les forts tiraient toujours, et la population de la ville, prise entre le feu des batteries et la fureur des paysans et des montagnards, commençait à comprendre, mais trop tard, qu'elle allait être cruellement punie de sa lâcheté et de ses crimes.

Le fort de la Chiusa, l'un de ceux qui commandaient Vérone, était situé sur l'Adige, et séparé par une assez grande distance du fort principal dans lequel était le général Balland avec la plus grande partie des forces de la garnison. Le fort de la Chiusa avait, comme les autres, ouvert son feu contre la ville, et les boulets de ses canons avaient balayé les rives du fleuve. La nuit venue, et tandis que les rues de Vérone étaient inondées de lumière, tandis que la populace sauvage parcourait les quartiers une torche d'une main, un poignard de l'autre, semant partout l'épouvante et la mort, les ténèbres les plus obscures enveloppaient la partie située entre la ville et les forts, ténèbres que troublaient seules les clartés lumineuses des boulets lancés sur Vérone.

Quelques instants après huit heures cependant, le feu des forts cessa, et rien ne sillonna plus les ombres opaques de la nuit. Il y avait dix minutes peut-être que le silence le plus profond avait succédé au bruit de la canonnade, lorsqu'une longue file d'hommes, débouchant par la porte de l'Adige, se dirigea vers la campagne, dont le fort de la Chiusa occupait le centre.

Cette longue file de marcheurs, disparaissant à demi dans les ténèbres, ressemblait assez à un long serpent cherchant à se cacher dans les hautes herbes. Pas une parole n'était prononcée; le silence le plus absolu léguait parmi ceux qui s'avançaient. A demi-distance de la porte au fort, s'élevait une maison de mauvaise apparence; les hommes s'arrêtèrent en face de cette maison, puis ils franchirent tous successivement le seuil de la porte.

Une lumière brillant à l'intérieur eût permis alors à un regard curieux (s'il s'en fût trouvé uu seul dans la campagne) de distinguer l'aspect de ces singuliers et nocturnes promeneurs. Presque tous se ressemblaient; tous devaient appartenir à la classe la plus misérable; leurs vêtements salis, délabrés, dénotaient l'humilité de leur coudition sociale, et leurs mains ensanglantées, les lames nues qu'ils brandissaient, attestaient 1* pari active qu'ils devaient avoir prise aux horribles attentats accomplis dans cette journée fatale.

Le défilé fut long, mais toujours sileucieux ; enfin il cessa et la porte se referma sur le dernier des arrivai,!.-. In quart d'heure s'écoula, puis la porte se rouvrit el h ne laihle lumière eu éclaira encore lo seuil.

\ n celui qui, caché derrière le tronc d'un chêne yoisiu, eût assisté à cette scène muette, se fût senti Dfsi d'un singulier sentiment d'étounement. Le môme nombre d'hommes qui venaient d'entrer défiluient également pour sortir; mais quelle métanmrpin se s'élail opérée en eux l Les vêlements délabrés .i. ienl <ii pull pour ôlre remplacés par des uniforuii ii l'aspecl misérable, avail Buccédé l'apparence ù' i Iroupe régulière : c'étaient des bandits italiens

qui avaient pénétré dans la maison, et c'étaient des soldats français qui en sortaient.

La troupe paraissait obéir à un chef qui tenait la tête : homme de taille moyenne, enveloppé dans les longs replis d'un manteau. La troupe s'avança, observant toujours le même religieux si ence et gravissant lentement les pentes de la colliue, au sommet de laquelle s'élevait le fort de la Chiusa. A droite, en contre-bas, serpentait l'Adige, dont le mugissement des flotsnoirs montait jusqu'aux soldats.

Il y avait un quart d'heure environ que l'on marchait ainsi dans une obscurité épaisse, quand le bruit sec d'un fusil que l'on arme retentit à vingt-pas.

— Qui vive ! cria une voix sonore en excellent français.

La petite colonne s'était arrêtée.

— Patrouille française ! répondit l'homme au manteau dans la même langue et sans le moindre accent.

— Avance à l'ordre ! dit la sentinelle.

L'homme au manteau se pencha vers l'un de ceux placés à sa droite, et qui portait l'uniforme de lieutenant d'infanterie.

— Tu n'as pas oublié le mot d'ordre? dit-il.

— Non ! répondit l'autre.

— Alors, va !

L'officier s'avança, laissant l'homme au manteau qui, lui, se recula dans l'ombre, jetant derrière lui un rapide coup d'œil comme pour s'assurer que la route était libre.

Deux minutes au plus s'écoulèrent. Le lieutenant revint vers ceux qui l'attendaient; puis levant son sabre :

— En avant, marche ! commanda-t-il.

La petite colonne s'ébranla, se dirigeant vers l'entrée du fort. L'homme au manteau la suivit un moment des yeux; il écoula avec une anxiété profonde; puis, se redressant lentement, il poussa un soupir de satisfaction.

— Allons! fit-il en redescendant rapidement la colliue et en courant vers la ville, maintenant il me faut la femme que le couvent a recueillie I

Comme il atteignait la porte, une fusillade très vive retentit derrière lui ; l'homme au manteau se retourna; une fumée blanche s'élevait au-dessus du fort de la Chiusa. Toutà coup une gerbe de flammes traversa la fumée et s'éleva dans les airs en spirale rougeâtre.

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