DEVANT VENISE
Cette admirable campagne d'Italie, qui n'a pas son pendant dans l'histoire même des siècles passés, devait se terminer comme elle avait été commencée. De merveilleux triomphes avaient célébré son ouverture, un triomphe plus merveilleux encore devait laclore. Au mois d'avril 1796, un jeune homme inconnu était venu prendre en Italie le commandement d'une armée démoralisée et manquant de tout. Avec quarante mille hommes, sans souliers, sans pain, sans canons, ce jeune homme avait commencé la lutte... Un an après, en avril 1797, il avait, avec ses quarante mille soldats, anéanti trois armées fortes chacune de soixante mille combattants; il avait conquis toute l'Italie, imposé la paix au Piémont, au roi de Naples, au pape, aux principautés du centre, et, s'élauçaut comme l'aigle par-dessus les Alpes et les moutagues du Tyrol, il était venu à vingt lieues de Vienne, renversant une quatrième armée et menaçant de piauler sur les remparts de la cité des empereurs le drapeau glorieux de la République française. L'Europe eutière avait frémi. Vienne avait été eu proie à la plus folle terreur, l'Autriche avait demandé la paix; le jeune inconnu étail monté sur lo piédestal dos hém ... H >■ iparti I C'était alors un nom qui rayonnait do tout l'éclat d'une gloire sans rivale.
fols le Directoire avait décret •'■ [tie l'irmée d'Italie et son chef avaient 1 > j . ■ ilrig.
Il eût fallu, pour que la récompen a fûl uteur
do l'œuvre, que le Directoire pût décréter que le
général Bonaparte et ses soldats avaient mérité l'hommage de gloire de l'univers entier, des siècles passés et des siècles futurs.
Après la signature des préliminaires de Léoben, dire le prestige qui était attaché au jeune héros serait chose impossible. C'était quelque chose d'inouï, d'indicible, d'inexprimable, que l'effet produit seulement par ce titre : Le général en chef de l'armée d'Italie! Et celui-là cependant, que l'Europe entière craignait et admirait, n'avait rien perdu de sa simplicité habituelle. Le général Bonaparte était toujours le plus simplement mis de son état-major et sa cuisine était certes la plus précaire de l'armée.
Suivant le teneur des préliminaires sigués à Léoben, l'armée victorieuse se repliait sur les Alpes et l'Isonzo. L'état-major général venait d'être établi a Gratz. La tente du général se dressait sur un vert mamelon. Des grenadiers, des cavaliers se promenaient autour de cette tente quiabritait le chefadoré de tous. Un groupe de généraux se tenait sous un bouquet d'arbres. A quelques pas d'eux, trois hommes costumés richement demeuraient immobiles, avec une contenanceinquiète, embarrassée, anxieuse et pénible.
Sous la tente, Bonaparte se promenait à grands pas. Junot, son aide de camp, était debout dans un coin obscur, près de la porte fermée. Berthier, assis devant une petite table, rongeait ses ongles, suivant sa coutume, en lançant par-dessus ses mains croisées un regard inquiet sur son général. Eufin Bonaparte s'arrêta- brusquement et, s'adressanlà Junot qui attendait:
— Introduis ces députés! dit-il d'une voix brève. Junot sortit précipitamment ; quelques instants
après il revenait et s'effaçait pour laisser passer les trois hommes aux riches costumes et à l'apparence triste et morne. Ces trois hommes étaient trois députés vénitiens.
Ils saluèrent humblement, et l'uu d'eux s'avança avec l'intention évidente de prendre la parole, mais le général ne lui laissa pas le temps de formuler un son. Les foudroyant tous trois du regard:
— Mes prisonniers sont-ils délivrés"? demanda-t-il d'une voix mordante et avec un accent tellement impérieux que les Vénitiens pâlirent. Les assassins sontils poursuivis? les paysans sont-ils désarmés?... Je ne veux pas de vaiues paroles; la nouvelle des crimes de Vérone m'a atterré; un moment je l'ai crue fausse, tant ces crimes m'ont paru odieux et impossibles; mais ils ont été accomplis, mes soldats ont été lâchement assassinés, il me faut une vengeance éclatante 1
— Général! balbutia l'uu des députés, la justice ignore encore quels sont les instigateurs...
Bonaparte l'interrompit avec colère:
— Un gouvernement aussi bien servi par ses espions que le vôtre, s'écria-t-il, devrait connaître les instigateurs de ces assassinats. Au reste, je sais qu'il est aussi méprisé que méprisable, qu'il ne peut plus désarmer ceux qu'il a armés; mais je les désarmerai pour lui. J'ai fait la paix, mon année est puissante, 'irai briser vos Plombs, je serai un second Attila pour Venise. Je ne veux plus ni inquisition, ni Livre d'or; ce sont des institutions des siècles de barbarie. Votre gouvernement est trop vieux, il faut qu'il croule.
i mi. un i j'étais aGorile, j'offris à M. Pe/.aro mon alliance et des conseils raisonnables; il me refusa, \ oua m'ai? tendiez à^mon retour pour me couper la retraite i eh bien, me voici! Je ne veuj plus traiter, je veux l'aire La loi. SI vous n'avez, pas autre chose à me dire, je voua déclare que voua pouvez vous retirer.
El, ai i oanl celte interpellation foudroyante
d'un geste plus foudroyanl encore, le géuéralenchef
laça en face des députés vénitiens lançant sut eux
les effluves magnétiques de son regard. Les députés,
atterrés, ne pouvaient répondre; à peine osaiout-ils
LE TAMBOUR DE LA 32e DEMI-BRIGADE
faire un geste qui attestât leur humilité envers le vainqueur.
Eu ce moment et avaut qu'aucun Vénitien eût pu prendre uue détermination, un oflicier entra dans la tente et tendit un pli cacheté au général. Bonaparte prit la lettre, l'ouvrit et la parcourut rapidement. Un éclair de colère jaillit de ses prunelles, et, présentant la missive tout ouverte aux députés :
— (Juoi! s'écria-t-il, un nouvel attentat, et commis à Venise celte fois! Les batteries du Lido ont mitraillé et coulé une corvette française?
— Général, veuillez nous entendre! balbutia le député qui avait déjà essayé de parler.
— Non 1 dit Bonaparte avec une énergie extrême, je ne puis vous entendre, je ne puis même vous recevoir tout couverts que vous êtes du sang français. Écrivez à votre gouvernement que je ne vous écouterai qu'alors qu'il m'aura livré les trois inquisiteursd'État, le commandant du Lido et le magistrat chargé de la police de Venise!
En achevant ces mots, Bonaparte tourna brusquement le dos aux députés et se mit à parcourir la tente d'un pas convulsif et saccadé. Les (rois Vénitiens demeuraient immobiles, se consultant du regard ; l'un d'eux s'avança doucement et, cherchant alors à user d'une puissance dont la république avait souvent tiré parti, il essaya de proposer au général irrité une réparation d'un autre geure, en lui ouvrant, pour lui et pour son armée, l'entrée des trésors que possédait Venise; mais Bonaparte, revenant vivement vers les députés et frappant le sol de la tente du talon de sa botte, paralysa de nouveau l'orateur en l'enveloppant de son regard de flamme.
— De l'argent! s'écria-t-il, vous osez proposer de l'argent! Sachez que quand vous couvririez cette plage d'or, tous vos trésors, tous ceux du Pérou, ne pourraient payer le sang d'un seul de mes soldats! Allez, messieurs, je ne veux plus vous entendre. Bieniôt je serai à Venise, et mes canons me serviront d'avantgarde, mèche allumée !
Les députés s'éloignèrent confus et désespérés.
Dix jours après, une partie de l'armée française campait, menaçante, sur le bord des lagunes, et le quartier général était établi à la tète du pont de Marghera. Depuis le matin les artilleurs français échangeaient des boulets avec les canonnières vénitiennes. On était au commencement de mai ; le ciel était superbe, la chaleur déjà forte. Le général eu chef venait d'inspecter ses avant-postes, et, rentrant sous sa tente, il avait donné à l'un de ses officiers d'ordonuace l'ordre d'introduire près de lui deux hommes qui attendaient. Ces deux hommes portaient, l'un l'uniforme de chef de bataillou, l'autre un costume de fantaisie, simple et sévère, fortement empreint d'un cachet maritime.
— Commandant Bellegarde, et vous capitaine le Bienvenu, dit le général, je vous ai fait appeler pour avoir les renseignements dont j'ai besoin- Vous avez habité Venise longtemps, vous étiez dans la ville il y a quelque jours à peine, vous pouvez m'éclairer. Vous, capitaine le Bienvenu, comment estimez-vous les forces maritimes de Veuise?
— Ces forces sont imposantes, général, répondit le marin; toutes les laçruues sont armées; Veuise possède dans son port treute-sept galères, cent cinquante barques canonnières portant huit à neuf cents bouches à feu, et moulées par environ dix mille matelots ou cauonuieis.
— Ce.-t tout?
— Oui, général.
— Et vous, commandant, à combien estimez-vous les forces de terre?
— A trois ou quatre mille soldats italiens, répondit Maurice, et à uu peu plus de ouze mille soldats escla-
vons. D'après les renseignements que j'ai pu prendre, la ville doit avoir pour huit mois de vivres, de l'eau douce pour deux mois, et les moyens de renouveler ces provisions.
— Sans doute, ajouta vivementle Bienvenu; les Véuitiens sont maîtres de la mer, nous n'avons pas de barques pour traverser les lagunes, et il faudra s'avancer, la sonde à la main, le long de ces canaux inconnus pour nous et sous le feu des batteries.
— Croyez-vous doue l'attaque impossible? demanda Bonaparte en redressant la tète.
Le corsaire s'inclina en souriant.
— Militairement parlant, général, répondit-il, vous nous avez prouvé qu'impossible n'était plus français.
— Messieurs, dit Bonaparte de sa voix brève et claire, le gouvernement de Venise est un corps usé, prêt à se disloquer. Les grands, formant l'aristocratie, sont effrayés de notre approche, ils craignent pour leurs possessions de lerre ferme, que nous pouvons saccager; ils sont disposés à se rendre, mais ils n'osent. Le peuple, composé de marins, d'artisans et de soldais étrangers, est prêt, lui, à se livrer A toutes les fureurs. La bourgeoisie souhaite, comme partout, l'établissement de l'égalité civile, et elle se réjouit de notre voisinage; mais elle n'ose plus agir. Il me faudrait à Venise des hommes dévoués, sachant habilement exciter les partis et pousser la bourgeoisie à s'emparer du pouvoir, afin d'éviter les horreurs d'un siège et l'effusion du sang...
— Général, dit Junot en entrant vivement sous la lente, deux commissaires vénitiens viennent de débarquer et demandent à vous communiquer sur l'heure une détermination du grand conseil. Que faut-il répondre?
— Qu'ils viennent! dit vivemenl Bonaparte.
Puis se tournant vers Maurice et Charles, qui faisaient un pas en arrière pour se retirer:
— Restez, ajouta-l-il, et allendez.
Lesdéputés entraient ; ils venaient, ainsi que l'avait annoncé Junot, apporter au général l'adoption faite par le grand conseil d'un projet de modification à la constitution.
Bonaparte réfléchit un moment, puis, reprenant d'un ton brusque:
— Et les trois inquisiteurs d'État, et le commandant du Lido sont-ils arrêtés? Il me faut leurs tètes! Point de traité jusqu'à ce que le sang français soit vengé! Vos lagunes ne m'effrayent pas; je les trouve telles que je les avais prévues. Dans quinze jours je serai à Venise. Vos nobles ne se déroberont à la mort qu'en allant, comme les émigrés français, traîner leur misère par toute la terre!
Les commissaires, effrayés, supplièrent alors le gô néral d'accorder un délai de deux semaines, afin de convenir des satisfactions qu'il désirait.
— Vous connaissez ma volonté, dit Bonaparte; je vous accorde vingt-quatre heures, ensuite je commencerai l'attaque.
— Général, répondit l'un des Vénitiens, s'il y a à Venise des gens coupables envers vous, il y a aussi une population innocente. Devons-nous réduire ces malheureux aux horreurs d'un siège? La couronne de lauriers qui ceint votre jeune front est assez fournie pour que vous désiriez y ajouter encore quelques feuilles. Vingt-quatre heures sont un délai insuffisant.
— J'accorde six jours, dit Bonaparte; mais pas une minute avec. Dans six jours, venez me trouver à Milan.
Les Vénitiens se retirèrent, convaincus cette fois que Venise était perdue. Bonaparte revint vers le comm;ndant et le marin.
— Acceptez-vous la mission que je veux vous confier ?demanda-t-il.
— Oui, répondirent à la fois, el sans hésiter, les lieux hommes.
— Alors, celte nuit même, introduisez-vous dans Venise; voyez les amis de la France, faites ressortir l'avantage d'une alliance sincère avec nous; effrayez les opposants, el surtout évitez une effusion de sang inulile. Enlrainez la bourgeoisie honnête; je me charge, moi, de l'orgueilleuse aristocratie. Je vous donne carte blanche pour les moyens à employer, mais agissez sans relard. Commandant Bellegarde, le général Balland m'a mis à même d'apprécier voire conduile à Vérone: à votre retour de Venise et la paix siguée, j'aurai des épauleltes de colonel à vous offrir. Quanl à vous, capitaine le Bienvenu, fiez- vous à moi pour que la juslice de la République française rende un jour prochain l'éclat et l'honneur aux noms de d'Herbois et de Reuneville, que la justice de la monarchie a ternis. Allez, messieurs!
LUI