‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 89 sur 220 · TRÉVISE · texte numérisé non relu

TRÉVISE

Trévise , comme les autres points entouraut les abords des lagunes, était occupée militairement. Deux régiments d'infanterie campaient dans la ville; les tentes étaient dressées sur les places publiques et dans les rues, les bivacs établis partout. Les officiers supérieurs, les aulorités militaires avaient demandé l'hospitalité aux principaux habitants. Jour et nuit un va-et-vient de troupes continuel avait lieu, animant étrangement la petite ville d'ordinaire si calme et si paisible.

Près de la porte s'ouvrant sur la route de Meslro, une maison de modeste apparence avait autour d'elle sept ou huit abris pittoresques dressés évidemment à la hâte, mais ne ressemblant en rien aux tentes des soldats. C'était comme des cabanes de sauvages confectionnées à grand renfort de branchages el de paille. Des hommes allaient, venaient, s'occupaient à différents soins dans ce singulier campemenl. La plupart de ces hommes avaient la peau bistrée, rouge, atlestant une origine de l'autre hémisphère; les autres avaient les allures déterminées et originales des matelots.

Dans l'intérieur de la maison, dans un grand salon du rez-de-chaussée, plusieurs personnes étaient assemblées. C'étaient d'abord deux femmes jeunes, jolies, aux traits du visage tirés et atlestant une souffrance récente, mais au regard brillant et heureux. Elles se tenaient assises, rapprochées l'une de l'autre, les mains dans les mains, les épaules se touchant, les bras s'eniaçant, formant un groupe charmant qu'un sculpeur eût voulu pour modèle des statues de l'Amitié. Eu face d'elles étaient debout deux hommes jeunes, l'un vêtu en simple bourgeois, l'autre en commandant d'infanterie. Près deux, assis, deux autres hommes aux allures dégagées, au visage bronzé el flétri, mais à l'expression énergique et virile.

Au fond de la pièce se dressait un lit sans rideaux. Sur ce ht était étendu un homme à la physionomie expressive, au front pâli : un matelot et un vieillard semblaient prodiguer leurs soins au malade. Un profond silenco régnait dans la pièce. Enfin l'une des deux jeunes filles, poussant un profond soupir, leva ses beaux jeux sur le jeune cotnmaudanl:

— Ainsi, Maurice, dit-elle d'une voix douce, il va falloir nous séparer encore? Vous allez affronter de nouveaux dangers, retourner dans cette ville où nous avons tant souffert?

— Il le faut, Lucilo, répondit le commandant. J'ai une mission à accomplir, je ne puis hésiter. D'ailleurs je ne vais pas seul : Charles el Henri m'accompag aenl. Ne craignez rien, je reviendrai sain el sauf. Dieu n'a pas voulu nous réunir, après de si rudes épreuves.

pour nous séparer de nouveau. Le général a accord^ six jours aux Vénitiens, dans six jours nous serons réunis.

— Je partirai avec vous, dit le voisin de Lucile. L'autre jeune fille fit un mouvement brusque.

Lucile la prit dans ses bras.

— Non, non, restez avec nous, monsieur le vicomte, dit-elle; Uranie a assez soufferll

— Vous devez demeurer ici, mon ami, dit Charles d'un ton d'autorité. Vous et le comte d'Adoré, veillez sur ces demoiselles. D'ailleurs votre place n'est pas auprès de nous en telle circonstance. Maurice est soldat; nous sommes marins, tous trois au service de la république française; vous êtes un émigré, vous, Léopold. Eu nous accompagnant, vous vous compromettriez saus bénéfice pour aucune cause ni pour vous-même. Restez à Trévise : nous irons, Henri et moi, avec le commandant.

Puis se tournant vers Lucile:

— Ne craignez rieD, mademoiselle, nous ne courons aucun danger imminent, ajouta-t-il. Puis nous emmènerons avec nous quatre de nos meilleurs matelots.

Un soupir retentit au fond de la pièce, dans la direction du lit.

— Mon commandant, dit le matelot en s'avançant et eu désignant du geste le malade, Mahurec voudrait vous parler.

Charles et Henri se rapprochèrent vivement du lit. L'homme étendu sur la couche leva sur eux ses yeux ternis par la souffrance, et sa bouche s'entr'ouvrit pour murmurer quelques paroles, mais le son émis était si faible qu'il ne parvint pas jusqu'aux corsaires-

— Repose-toi, matelot, dit Henri en posant sa main sur celle de Mahurec, nous devinons ta pensée; tu voudrais venir à Venise avec nous, mais cela est impossible; il faut te soigner, te guérir. Charles el moi connaissons ton dévouement, dont tu nous as donné tant de preuves.

Mahurec voulut encore parler, mais la force lui manqua de nouveau. Charles lui sourit doucement :

— Patience et courage, dit-il, bientôt tu seras sur pied.

Et se tournant vers le personnage qui n'avait encore rien dit et qui se tenait toujours près du lit:

— Mou cher monsieur d'Adoré, poursuivit Charles, Fleur-des-Bois n'a-t-elle donc pas pansé Mahurec ce soir?

— Pas encore, répondit le comte, mais la voici.

La Caraïbe entrait dans la pièce. Elle tenait dans ses maius deux vases de capacité différente. Elle s'approcha du lit et posa les deux vases sur une petite table voisine.

— Vous allez le panser? demanda le comte.

— Oui, répondit la Caraïbe.

— Et dans combien de temps sera-t-il guéri?

— Dans huit jours.

Le comte, Henri, Charles et le matelot s'apprêtèrent à assister Fleur-des-Bois dans sa difficile opération. Le pansement commença. C'était à la poitrine el au bras droit que Mahurec était blessé. Ces blessures étaient grandes, affreuses, couvraut presque tout le haut du corps. Le malheureux avait dû être à demi écrasé sous quelque poids énorme. Saus doute, les douleursétaient vives, car Mahurec frissonna; son vi.-age pâlit et son regard s'éteignit. La Caraïbe procédait au pansement avec une délicatesse, un sang Froid et une intelligence que lui eussent enviés les meilleurs chirurgiens de l'armée.

— Trouu de l'airl murmura le maleloteu détournant la tète, et dire que le brigand qui a fait démolir un pan de muraille sur UahurOC n'a pu être crochél l'.arambal que je l'aie jaunis a une longueur de gaffe et je jure que

— Tais-loi, Maucot! dit Fleur-des-Bois, doul les

Il demeura un moment immobile et comme hésitant. (Page 202).

j'eux flamboyaient, celui dont tu parles est à moi!... Celui-là ne doit mourir que de ma main

— Ou de la mienne! murmura le Provençal de manière à ne pas être enteudu.

— A notre retour Mahurec sera-l-il guéri? demanda Charles.

Fleur-des-Bois le regarda avec étounement.

— Vous partez? dit-elle.

— Où donc allez vous?

— A Venise, accomplir une mission qui nous est confiée.

— A Veuise ! répéta la jeune fill e d'une voix frémissante, je vais avec vous.

— Cela est impossible, Ffcur-des-Bois.

— J'irai! répéta la Caraïbe d'une voix vibrante, celui qu'il faut que je trouve n'est-il pas la?

— Tu resteras ici, dit Henri, nous ne pouvons l'emmener. Ta présence attirerait sur nous l'attention et pouraitnous faire reconnaître, l/ailleurs nous laissons

ici des amis; deux jeunes (il les sur lesquelles 11 faut que tu veilles, Mahurec qui a besoin de les soins. Le vicomte de Signelay, le comte d'Adoré demeurent avec loi. Puis crois-tu que notre ennemi nous ait attendus à Venise? Non, il est loiu sans doute

— Il est sur la route de France! dit une voix sèche. Jacquet et Lucieu venaieut de pénétrer dans la pièce.

— Camparini est sur la route de France? répéta Charles.

— Oui, dit Jacquet, Roquefort vient de nous transmetlre cette nouvelle. Camparini se dirige vers la France, sans doute pour meltre à exécution ses nouveaux plans.

— Quels plans? demanda Maurice.

Jacquet le regarda tixemeut.

— Avez-vous oublié, reprit-il, l'acte que vous avez signé à Vérone, de notre consentement à tous, et par lequel vous renonciez à l'héritage des Niorres? Cet acte à l'aide duquel nous espérions tromper Camparini, landis qu'il nous trompait lui- même.

— Mais, s'écria Maurice, cet acte ne signifie plus rien. Pour qu'il lût valable, il faudrait que j'héritasse, et puisque le pelit-Pils de M. de Niorres existe, je ne puis plus hériter, moi.

— Oui, dit vivement Jacquet, si l'on prouve que cet enfant existe ; mais comment le prouver? N'esl-il pas demeuré en la puissance de Camparini? Que Camparini le fasse disparaître demain, et nous n'avons aucune preuve contre lui. L'enfant mort, vous héritez et l'acte signé par vous est parfaitement bon.

— Camparini tuerait cet enfant ! s'écria Henri.

— Certes!

— Mais il l'a tué déjà peut-être I dit Charles avec véhémence.

— Non, dit Lucien, l'enfant existe. Camparini l'a emmené avec lui. Il le garde pour s'en faire une arme contre vous dans le cas où on voudrait tenter d'agir contre lui, car il sait que vous pouvez avoir par...

Jacquet interrompit Lucien du geste et il plaça un doigt sur ses lèvres en désignant du regard Lucile et Uranie. Puis entraiuant à l'écart Lucien à voix basse.

— Folle l toujours folle! répondit Maurice.

— Elle n'a pas recouvré un seul instant la raison ? demanda encore Lucien.

— Pas un instant, répondit Jacquet, depuis la nuit des massacres à Vérone. L'abbé ne la quitte pas.

— Et Lucie et Uranie savent-elles que leur mère existe?

— Nou, ces messieurs n'ont pas osé encore leur apprendre la vérité, car l'état de la marquise est affreux» Elle est en proie à une folie furieuse dont le spectacle serait effrayant pour ses filles.

— Mais Lucile connaît le secret des papiers?

— Sans doute, mais ce secret elle a fait serment à n mère de ne le livrer jamais à personne, et, tant que sa mère ne la dégagera pas, Lucile ne parlera pas, car elle sait que l'honneur de la marquise est tout entier dans ce mystère. Or qui peut contraindre une fille à livrer l'honneur de sa mère?

Lucien frappa du pied avec impatience :

— Il faut que la marquise recouvre la raison ! dit-il.

— Mais ce qu'il faut aussi, dit vivement Henri, qui s'était rapproché, c'est préserver le petits-fils de M. de Niorres des dangers amassés sur sa tête. Camparini a l'enfant entre ses mains et il peut le tuer si l'enfant le gène.

— Il y a un moyen de le préserver! dit Jacquet.

— Quel moyeu ?

— Le commandant Bellegarde a signé un acte d'abandon de la fortune à laquelle il avait droit?

— Oui.

— Qu'il revienne sur cet acte aujourd'hui en déclarant que, lorsqu'il l'a signé, il ignorait qu'un descendant direct des Niorres existât, que depuis il a appris l'existence de cet en faut, qu'il a donc disposé d'une foi lune qui n'était pas la sienne. Il y a là matière à procès, ou plaidera s'il le faut. Ce qui faisait la force de Camparini, c'est qu'il avait entre les mains mademoiselle Lucile, la femme aimée par. le commandant. Aujourd'hui Camparini est privé de ce puissant moyen d'action. Il n'usera pas, il ne pourra pas agir en vertu (h', l'acte qu'il possède. Que le commandant fasse tlonc uni' renonciation pure et simple, qu'il déclare ne pas se considérer propriétaire de cette fortune, et qu'il en fasse L'abandon si le descendant 'les Niorres ne se présente pas. De celte façon, Camparini n'aura plus qu'un moyen d'espérer entrer eu possession de ces richesses, c'est d'un faire hériter d'abord l'enfant, et comme l'enfant ne pourra disposer de ses biens qu'étant majeur, il lui faudra alteudre jusqu'à sa ma* joritë, ce qui assurera au moins jusqu'à relie époque l'existence 'h' celui que nous venions préserver. Comprenez- vous?

— Parfaitement ! répondll Heori.

— Et vous ? demanda brusquement Jacquet en se" tournant vers Lucien.

— Parfaitement aussi ! répondit celui-ci.

Jacquet demeura quelques secouies ses regards ardents braqués sur Bamboula : l'ex-comte de Somme ne sourcilla pas.

— Esl-ce convenu? reprit Jacquet.

— Oui, dit Maurice, je. signerai cet acte.

— Ce soir avant de partir pour Venise?

— Je suis prêt.

Jacquet prit Lucien par le bras et l'entraîna à l'extrémité de la pièce.

— Tu as entendu ? dit-il. Tu comprends maintenant ce qu'il faut que tu fasses?

— Parfaitement, répondit Lucien. Avant huit jours, je serai à Paris : je remettrai les dépêches à Fou.ché.

— Et Fouché le récompensera ainsi que je l'ai promis : lu deviendras l'un des agents de confiance qu'il élève autour de lui pour l'avenir. Pars ce soir même et sois à Paris dans le plus bref délai. Camparini aussi doit s'y rendre. Il est de la dernière importance que tu y sois avant lui.

— J'y serai I répondit Lucien. Une voiture m'attend, je pars.

Jacquet fit un signe d'approbation. Lucien quitta brusquement le salon. Quelques instants après, un homme entra et vint parler bas à Jacquet. Le visage de celui-ci s'illumina soudain.

— Cet acte dont vous m'avez parlé, dit Maurice en s'avançanl vers lui, il faut le faire dresser!

— Inutile ! dit Jacquet.

— Comment? firent à la fois Maurice, Léopold, le comte et les deux marins.

— Cet acte ne doit pas nous servir! Ce que je disais ne devait servir qu'a une chose : parvenir à tromper un homme qui cherche, lui, à nous tromper.

— Qui? demanda le comte.

— Celui qui soTt d'ici !

— Lucien? il nous trompait?

— Je ne l'affirme pas, mais je le crois, et dans le doute à cet égard il ne faut jamais s'abstenir.

— Mais pourquoi cet acte est-il inutile maintenant? Jacquet avança la tête :

— Parce que, dit-il à voix basse et de façon à ne pas être entendu de Lucile ni d'Uranie, parce que la marquise a eu un éclair de raisou l

Tous tressaillirent brusquement.

— Silence ! dit Jacquet. Pas un mot devant ces pauvres jeunes filles. Peut-être cet accès de raison serat-il de courte durée, peut-être présage-t-il un fin prochaine. L'abbé Chaubard, à force de soins, a obtenu un peu de lucidité. Il espère triompher du mal.

— El pourquoi avoir dit le contraire devant Lucien ? demanda Maurice.

— La marquise recouvrant la raison, répondit Jacquet, c'est la mise en possession pour nous des papiers qui nous livrent Camparini, c'est la perle assurée du iloi du bngne; et si Lucien nous trompait, u'eût-il pas pu prévenir Camparini,?

— Quoi ! vous croyez?

— A peu de choses, répondit Jacquet, c'est pourquoi j'agis toujours prudemment. Maintenant, monsieur le comte, voulez-vou- venir avec moi chez l'abbé Chaubard?

Llîs DEUX COHP1 ICI s Huit jours après, le li'i mai. B maparle signait a Milan,

née les plénipotentiaires vénitiens, un Lraîlé* confo me en tout à ce que le général exigeait. Le. même jour une division de quatre mille Français recei l'ordre d'entrer B Venise. La vieille république aristocratique avait vécu,

Ce jour-là, uni1 chaise de poste, sortant de Milan, s'élançait sur la route de France : deux hommes étaient assis au fond de la voiture et causaient, taudis que les chevaux dévoraient au galop l'espace :

— Pourquoi, à Vérone, as-tu livré toi- ma îe la marquise à Maurice? disait l'un des deux hommes avec un accent de reproche.

L'autre sourit finement.

— Tu ne m'as pas encore compris, Roquefort, répondit-il J'espérais que Maurice, Jacquet et le comte seraient tués. Malheureusement ils avaient échappé , les Fiançais arrivaient à leur secours, ils étaient sauvés, le tambour-major et le grenadier qui avaient conduit la vieille femme au couvent allaient parler, que devaisje faire? Prendre l'initiative et détruire ainsi d'un seul coup les doutes que Jacquet commençait à avoir sur moi. J'ai réussi, donc j'ai bien fait. Je suis l'am de Jacquet et je réaliserai enfin ce que je me suis oromis de faire ! Écoute ! Je t'ai dit ce que je voulais, Roquefort. Je serai Roi du bagne, et ma vengeance sera accomplie; mais je serai plus puissant que Camparini ne l'a jamais été. Pour arriver au but, ce qu'il me faut avant tout, c'est perdre Camparni, le perdre sans retour, sans espoir pour lui, l'écraser enfin 1 Ce qu'il me faut, ce sont ces papiers qu'il a livrés et qui le mettront à ma merci. Or ces papiers qui perdent Camparini constatent l'identité du petit-fils du conseiller de Niorres.

— Mais ces papiers, la marquise de Cantegrelles et Lucile savent seules où ils se trouvent.

— Un autre sait où sont ces papiers.

— Qui cela?

— L'abbé Chaubard, le confesseur de la marquise.

— Mais l'abbé Chaubard est demeuré près d'elle. Bamboula sourit.

— Il s'agit d'enlever l'abbé, dit-il, et toutes mes mesures sont prises. Demain il sera à notre discrétion, et il parlera.

Roquefort fit un bond sur sa banquette.

— Alors? dit-il.

— Alors, reprit Bamboula, nous aurons le secret de ces papiers avant que Jacquet se doute seulement de ce qui a eu lieu. Alors Camparini est entre nos mains, Roquefort, et, celte fois, il y est pieds et poings liés !

— Mais l'enfant?

Une double détonation retentissant soudainement coupa la parole sur les lèvres de Bamboula, qui allait répoudre. La chaise de poste s'arrêta avec un choc qui faillit la faire verser; elle venait d'entrer dans un petit bois.

Bamboula ouvrit précipitamment la portière et il voulut s'élancer ; mais quatres hommes masqués surgissant brusquement lui présentèrent à la fois les gueules menaçantes de quatre pistolets.

Page 1