LA FETE NATIONALE
Le 2û frimaire an vi (10 décembre 1797), la rue de Tournon était envahie par une foule qui encombrait li - voies adjacentes, et surtout les abords du palais d L'^embourg, au point que les voitures qui s'avançaient se dirigeant vers la demeure des citoyens directe urs, ne pouvaient marcher qu'au pas et étaient i core obligées de s'arrêter à chaque moment pour e • i ter les accideuts.
Il était près de midi; le temps était superbe, l'air fi i ; J, mais le soleil brillait au ciel, et la foule semblait trop auimée, trop fiévreuse, trop enthousiaste, pour que la température pût avoir sur elle une influence pénible. Des sqldats sous les armes occupaient la laçade du palais, dont la grande porte d'honneur était ■ i verte à deux battants.
A travers cette vaste ouverture on apercevait la grande cour toute tendue d'étoffes aux couleurs nationales. Au milieu se dressait un autel à la Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l'Égalité et de la Paix. De vastes tribunes étaient établies tout autour des bâtiments. Au pied de l'autel de la Patrie était une estrade plus richement ornée que les autres, et au-dessus de celte estrade flollaient, en forme de dais, des trophées de drapeaux autrichiens, vénitiens, piémoutais, génois. Au-dessus des tribunes couraient des galeries superposées. L'une de ces galeries était réservée aux musicieuset aux chanteurs, qui, tous leurs instruments et leur musique à la main, attendaient le signal.
Dans le jardin du Luxembourg une nombreuse artillerie occupait les parterres réservés, canons chargés, mèches allumées.
Il était près de midi, et la queue des invités qui affluaient dans les tribunes et les galeries formait une masse compacte. Là se pressaient les plus jolies femmes de Paris et l'élite de la société d'alors. Dans les tribunes placées autour de l'estrade élevée au pied de l'autel s'entassaient les ministres, les ambassadeurs, les membres des deux conseils, la magistrature, les chefs des administrations.
Midi sonna enfin ! Une salve d'artillerie éclata au. dehors, et au même instant un hymne fut entonné au dedans, chanteurs el instrumentistes luttanld'énergie avec les canonniers. Un cortège s'avança majestueusement dans la cour: c'étaient les cinq diiecteurs, revêtus richement de ce ridicule costume soi-disant romain, à la magnificence théâtrale. Les cinq directeurs prirent place sur l'estrade. Un silence se fit.
Tout à coup, au milieu de ce religieux silence qui indiquait l'oppression de toutes les poitrines, un léger bruit de pas retentit; tous les yeux étaient tournés vers un même point de la cour. Alors apparut d'abord un homme de manières élégantes, au costume adopté par les ministres : c'était M. de Talleyrand; puis, derrière lui, le suivant comme le rof suit le page qui ouvre la marche, s'avança un autre homme à la taille grêle, au visage pâle et romain, à l'œil ardent, vêtu d'un simple costume de général, sans broderies, usé, fané, flétri. Quelques officiers d'état-major marchaient à peu de distance.
Le silence continuait; la sensation était extrême; c'était là comme dans un de ces moments de néant de la nature qui précèdent toujours quelque grand cataclysme ; puis, avec un même geste, toutes les mains se levèrent, toutes les tètes s'inclinèrent pour saluer, et un même cri jaillit à la fois de toutes les bouches.
— Vive Bonaparte!
Ce cri, répété d'échos 6D échos, dut rouler d'un bout à l'autre de Paris, d'un bout à l'autre de la France, car Paris entier, la France entière, savaient que ce jour-là le héros tant adoré de l'armée d'Italie allait enfin recevoir publiquement une partie des récompenses qui lui étaient dues.
— Vive Bonaparte ! répétait la foule, et durant plus d'un quart d'heure il fut impossible de distinguer autre chose que des acclamations frénétiques.
Le jeune général, doucement ému, se tenait neDoul, immobile, en présence des directeurs qui s'étaient levés pour le recevoir. Eulin M. de Talleyrand prit la parole, et dans un discours fin et concis, il parla de la gloire acquise par le jeune officier et par l'armée qu'il avait commandée.
— Tous les Français, dit-il en achevant, ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la propriété de tous; ainsi il n'est pas un citoyen qui ne puisse en revendiquer sa part.
Ce discours prononcé, Bonaparte fit un pas eu
avant. Il allail parler : un silence profond se lit de toutes parts :
— Citoyens, dit le général, d'uue voix ferme, le peuple français, pour être libre, avait les rois de l'Europe à combattre. Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre, la constitution de l'an III et vous avez triomphé de tous ces obstacles. La religion, la féodalité, le royalisme, ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de conclure date l'ère des gouvernements représentatif!
a Vous êtes parvenus à organiser la grande nation dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites. Vous avez fait plus : les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hemmes dont elles furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie et la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux puissantes nations.
« J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à CampoFormio, et ratifié par S. M. l'empereur. La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la France. Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre! »
Des acclamations frénétiques accueillirent ce discours, ou pour mieux dire, cette succession de phrases hachées et expressives. Durant quelques instants ce fut un te.l vacarme dans la cour du palais que le peuple assemblé en foule au dehors se demanda ce qui pouvait occasionner un tel tumulte. La rue de Tournon, la rue de Vaugirard, débordaient sous le flot envahisseur; et toute cette population empressée de contempler le héros de gloire, excité encore par le bruit des acclamations incessantes, se rua en avant avec un tel entrain, que les premiers rangs, débouchant sous la voûte du palais, forcèrent la ligne des soldats et envahirent les abords de la cour.
Les soldats cédèrent saus tenter de faire rentrer la foule dans ses limites; ils étaient trop absorbés euxmêmes par la vue du jeune général, leur idole, pour observer strictement la consigne donnée; et d'ailleurs ils cjmprenaient trop le sentiment d'admiration auquel obéissait la masse des curieux, pour essayer de s'y opposer. Parmi ceux qui, poussés un peu par leur propre volonté et beaucoup par celle des autres, avaient pénétré dans la première région de la cour, étaient deux hommes vêtus, l'un d'un habit marron à boutons d'or, l'autre d'une houpelande tabac d'Espagne d'une coupe antique. Tous deux portaient la culotte couite, le bas rayé, la cravate blanche aux pointes gigantesques, et le gilet aux trois douzaines de
bouton-.
— Ohl dit l'un, gros, gras et petit personnage au nez camard et bourgeonné, en s'arrèlant derrière un
jantesque grenadier qui, le dos tourné, les yeux [ués sur le général Bonaparte, demeurait comme immobile, fasciné. Oh! jo le vois, je le vois! Et toi Gerva
— Je le vois aussi, répondit l'autre. C'e.-t ce peti maigre avec un habit râpé.
— Ju
— Eh bien I re ril Gervais d'un air désappointé, je ne me le figurai pa c m ;a, moi, el I oi, Gérait)
— Mol i us; j'aurais cru qu'il avait au moin six i
— Et un bai be.
seulement de
— Moi, je voudrais qu'il
bol u s'appelle le général Bonaparte, on
ne devrait être couvert que de plumes el de diamants! En ce moment le silence se rétablissait, et l'un des directeurs s'avançait pour prendre la parole et répondre au général.
— Ah! fit Gorain avec admiration; à la bonne heure, en voilà un qui est bien mis.
— C'est le citoyen Barras, répondit Gorain. Il a un chapeau à plumes qui est plus beau qu'un ancien dais de paroisse. Je ne te le cacherai pas, pour moi, il produit plus d'effet que le général Bonaparte. Il atout à fait l'air d'un vainqueur, celui-là ! Il a la figure toute rouge, tandis que le général est tout pâle.
— Qu'est-ce que c'est? dit une voix rude avec un accent railleur. Qu'est-ce qui ose comparer mon général à ce polichinelle empanaché?
Gorain et Gervais essayèrent de reculer; mais la foule s'opposa au mouvement eu arrière. Force fut aux deux bourgeois de demeurer eu place, et d'essuyer le regard menaçant de deux petits yeux ronds braqués sur eux du haut d'uu corps énorme. Le soldat derrière lequel s'était arrêté Gorain, et qui avait dû entendre la conversation des deux bourgeois, venait de se retourner vers eux et de prendre part à l'entretien.
— Ah! reprit-il en frisant son immense moustache, le général en chef n'est pas suffisamment ficelé pour les citoyens, paraîtrait voir ! Or donc, et d'une, faudrait peut-être qu'il se flamboyât l'individu avec les diamants du doge de Venise pour être agréable aux muscadins de Paris? Eh bien! fallait le dire! Quand il y était, il n'avait qu'à étendre la main et à appeler un tailleur pour s'en faire mettre en serre-file sur toutes les coutures. Dis! donc, gros citoyen, tu aimes les frimousses rouges! parce que tuas la tienne badigeonnée en homard cuit, hein?
Gorain ne répondit pas tout d'abord. Tournant son chapeau entre ses doigts, il avait l'air tout aussi embarrassé qu'un enfant fautif en présence de son professeur. Enfin, faisant un effort :
— Cilo3'eu soldat, je ne voulais pas dire que... car enfin... le général... Ma parole d'honneur, je n'avais pas la moindre intention de l'offenser!
— Je me plais à le croire, répondit le grenadier, sans quoi il faudrait faire connaissance avec la canne du major de la 32<\
— La 32e demi-brigade! s'écria Gorain avec admition; la Terri h le ! Tu en es, citoyen?
— Un peu, que Rigobert Rossiguolet s'en flatte! C'est que je conduis les braves à la gloire et à la victoire avec accompagnement de rira et de fia ; comprends, hein ?
Gorain et Gervais se regardaient mutuellement ; puis ils regardaient ensuite le tambour-major, et l'expression de ces regards décelail bien tout ce qui se passait dans leur esprit. Ils avaient à coté d'eux uu soldat de l'armée d'Italie, uu soldat de la 32", de la Terrible. Pour bien comprendre ce qu'ils devaient éprouver, il faut se reporter par la pensée à celte époque toute de gloire et de triomphes guerriers; il faut se rappeler ces bulletins énergiques de l'armée d'Italie qui avaient enflammé la Fiance entière. I u soldat obscur de l'armée d'Italie était un héros en 1797 ; mais un soldai de la 3 \ était uu dieu aux yeux des bourgeois admis à le contempler.
Gorain et Gervais demeuraient donc bouche b ne cherchant point à cacher leur admiration. Rossignolet, habitué a cet étonnement flatteur, se dandlhancl ippuyant sur sa canne avec
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