TARVIS — NEUMARCK
«Livré soixante-sept combats! »
Chacun lisait ce qu'il y avait écrit sur ce glorieux étendard, véritable livre d'or de l'armée d'Italie, et l'émotion et l'enthousiasme étaient à leur comble. Des cris de salut, des applaudissements frénétiques, retentissaient de tous côtés. C'était une ovation magnifique.
— Vive Bonaparte ! s'écria la foule entière.
Le jeune général élait d'une pâleur extrême, mais on devinait que celle pâleur était le résultat non pas d'une souffrance physique, mais d'une de ces émo-
tions de l'àme que la langue n'a pas de mot pour peindre. Autour de lui se pressaient ses compagnons d'armes, heureux de ce triomphe qui était aussi le leur.
— Ah! c'est beau tout de même! disait Gervais. Il y a des moments où je voudrais être soldat pour être général !
— Oui, quand on ne se bat pas, c'est bien beau, murmura Gervais. Et comme il y en a qui sont bu-u mis. Dites moi, citoyen major, vous qui devez connaître tous ces messieurs, qu'est-ce que ce beau jeune homme qui est là, près du général Bonaparte, avec de beaux cheveux et de grandes moustaches?
— Celui-là, dit Rossignolet, c'est le colouel Maurice Bellegarde, un brave des braves!
— Ah!ditGorain,regardezdonc ! Voilà les généraux qui vont aller recevoir l'acco'.ade fraternelle des citoyens directeurs !
Effectivement un nouveau mouvement s'opérait. Les directeurs venaient de se lever et le jeune vainqueur, suivit de son petit cortège, s'avançait vers les membres du gouvernement. Barras, alors président du Directoire, précédait ses collègues. Bonaparte monta les degrés qui le séparaieul de l'estrade sur laquelle l'attendaient les gouvernants. Barras, avec un geste pathétique, ouvrit ses bras et tendit les mains au jeune héros.
Bonaparte reçut l'accolade du président; mais au même instant les quatre autres directeurs, comme mus par un entraînement involontaire, se jetèrent avec un même mouvement dans les bras du jeune général. Celte petite scène, qui évidemment n'avait pas été préparée, produisit un effet saisissant.
Aussitôt des salves d'artillerie éclatèrent dans les jardins. La foule des spectateurs était demeurée muette et émue : l'éclat du canon fut un signal. Des acclamations unanimes s'élevèrent dans les air-. ;irclimalions qui, se répandant comme une traînée de poudre s'allume, coururent .de rue en rue, tonnant avec un roulement formidable. C'était une ivresse indescriptible.
Peut-être dans sa carrière si étrangement splendide l'empereur Napoléon Ier eut-il des moments plus glorieux encore; mais certes, à l'apogée de ses triomphes, il dut conserver un souvenir pour cette heure émouvante où la France entière l'acclamait pour la première fois, où l'admiration générale allait semer amour et confiance dans tous les cœurs. Le général Bonaparte!... il n'y avait pas dans l'univers un seul nom sur lequel celui-là ne projetât son ombre. Ce n'étaient pas les cinq directeurs, c'était la France ellemême, tout entière, qui venait de se jeter dans les bras d'un génie extraordinaire, surgi tout à coup du. sein sanglant de la révolution, pur de tous les crimes accomplis autour de lui, et brillant dans l'avenir comme l'étoile de l'espérance. Si la campagne d'Italie a été la première étape, de Napoléon sur celte grande route de la gloire qu'il a si splendidement parcourue, la journée du 10 décembre 1797 a été certes sa première étape sur la voie impériale.
A cinq heures, la fête était terminée et la foule s'écoulait frémissante encore sous l'impression de l'émotion qu'elle avait ressentie.
Se laissant entraîner par le Dot qui descendait vers la Seine, Gorain et Gervais suivaient le côté gauche de l'antique rue de la Harpe, encore tout ébaulrs du spectacle qu'ils venaient de voir, et échangeant h r a réflexions sur le sujet qui préoccupait si loi t tout Paris.
Comme ils atteignaient l'angle de la rue Saint-Séverin, un homme, marchant très vite et débouchant par celle voie étroite, passa précipitamment devant eux.
— Ah I fit Gorain avec un cri d'élonnemenl.
— Notre excellent ami Camparini! s'écria. Gervais
eu s'élançant pour saisir respectueusement le bras du persounage qui veuait de passer.
Celui-ci s'était arrêté. Gervais ne s'était pas trompé, c'était Campariui; mais Campariui changé, amaigri, le visage livide, les traits fatigués et plus flétris encore. En reconnaissant les deux bourgeois, il demeura un moment immobile et comme hésitant.
— Ce cher ami! dit Gorain avec toute l'expression d'une amitié sincère, que nous sommes doue heureux de vous rencontrer!
— Il y a si longtemps que nous ne vous avons vu, ajouta Gervais. El les affaires marchent toujours?
— Nous sommes enchantés de celles que vous nous avez procurées! El ce bon M. Chivasso?
Campariui n'avait pas encore prononcé uue parole. Laissant ditelesdeux bourgeois, il les considérait alternativement d'un œil scrutateur, comme s'il eût roulé quelque machination nouvelle dans son cerveau fertile.
D'un regard ripide il explora la rue pleine de promeneurs, puis il se retourna vers les deux amis. L'expression de son visage était absolument changée. Une animation subite avait remplacé la teinte sombre qui flétrissait ses traits.
— Ces chers amis! dit-il d'une voix aimable. Moi aussi, je suis enchanté de les revoir!
— En vérité! dit Gervais évidemment flatté.
— Il y a bien longtemps que je suis privé de vos nouvelle?, mais vous avez eu les preuves que je me su s toujours occupé de vous.
— Sans doute ! dit Goraiu. Nous n'avons pas à nous plaindre comme munitiounaires en second ; seulement c'est ce diable de secret qu'il faut garder...
— Ah ! il le faut! dit Campariui.
— Alors, on le gardera.
— Et, reprit Gervais, il y a longtemps que vous êtes à Paris?
— Quelques jours seulement.
— C'est donc cela que nous n'en savions rien.
— Et, reprit Campariui après un court silence, avezvous toujours continué à voir Roger depuis son départ?
— Roger! répéta Gorain. Oh! il y a longtemps que nous ne l'avons vu !
— Bah! depuis quand donc?
— Mais depuis plus d'une année...
— Vraiment?
— Oui, n'est-ce pas, Gervais? nous l'avons vu... Tiens! c'était le jour de la fête de la Victoire, au champ de Mars, le rappelles-tu?
— Parfaitement, quand nous avons manqué Être lotis vifs par le feu «'artifice.
— Et ce jour-là, reprit Camparini, vous avez causé longuement de toutes vos entreprises?
— Oh I non, dil Gorain. Il a bien essayé de nous faire parler, mais lu nous avais recommandé le secret; et bien qu'il en fût, nous n'avons rien dil!
— Vous en élus sûrs ?
— Tirs sûrs.
— Demande plutôt à cet excellent citoyen de
ijoula Gorain.
Camparii redressa brusquemeut.
— C'est vrai, dit-il. J'oubliais que Jonas m'avait raconti'1 ce qui v ilait arrivé. Vous avez rencontré
el Le Quil i ' le ci-devant comte.
— Oui, el non- avons môme été bien coulcuts de le oir.
— Vous l'avez reconnu ?
— Oh t loul le "itc.
— i:t il n'était pas changé ?
~ Nulle m
— De ■ que vous êtes bien c rlaim que <
lui?
— Qb.1 d ■ i pouvon lerl
Campariui respira bruyamment. Puis, après un court silence :
— Tenez-vous toujours à continuer vos fonctions de munitiounaires secrets? dit-il.
— Si nous y tenons! s'écria Gervais. Comme à la prunelle de nos yeux.
— Alors continuez à observer le plus profond mystère. Demain, à celte môme heure, trouvez-vous Mule lerre-plein du Pont-Neuf.
— Il y a une nouvelle affaire? demanda Gorain.
— Oui, dit Camparini. A demain, il faut que je vous quille.
Kt saluant lestement les deux bourgeois, le Roi du bagne remonta la rue, se perdant dans la foule. Arrive à la hauteur d'une maison avoisinaut la rue des Mathurins-Saint-Jacques, il s'enfonça dans uue ailée étroite el sombre. Un homme l'alleudait au pied d'un escaiier tortueux.
— Est-il venu ? demanda Camparini.
— Pas encore, répondit l'homme.
Camparini gravit rapidement les marches de l'escalier : l'homme le suivit. Arrivé sur le palier du premier étage, le Roi du bagne s'arrêta et, se tournant brusquement vers sou compagnon :
— Tu avais raison, Chivasso ! dit-il. Bamboula n'est pas morl!
— Alors? reprit Chivasso.
— Alors, nous mettrons à exécution dès cette nuit le plan que tu m'as proposé hier soir.
— Tout est prêt !
— Maintenant, que l'autre vienne! J'ai hâte de terminer !
Et ouvrant brusquement une porte, il entra dans une chambre mal meublée. Lançant son chapeau sur une chaise, il frappa du pied avec colère.
— Allons! dit-il. La royauté du bague, elle aussi, aura eu son 10 aoùl !
— Oui, dit Chivasso, mais il ne faut pas qu'elle ait son 21 janvier!
Lorsque Camparini se fut éloigné, Gorain et Gervais continuèrent leur route en se reprenant par le bras; mais ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils se trouvèrent face à face avec un individu venant eu sens contraire et qui, leur barrant la route, arracha un nouveau cri de surprise joyeuse à Gorain.
— Monsieur Roger! dit-il.
— En ! ût une voix claire. Les citoyens Gorain et Gervais, mes vieilles connaissances 1 D'où venez-vous ainsi ?
— De la fête du palais du Directoire.
— El vous rentrez chez vous?
— Mon Dieu oui !
— Eli bien, chers concitoyens, atleudez-moi tous deux chez Gervais. Dans deux heures j'y serai.
Et saluant à sou tour, M. Roger quitta les deirs bourgeois. Remontant la rue de la Harpe, il arriva à la hauteur de la maisou dans laquelle était entré Camparini. Sans hésiter, il pénétra dans l'allée, monta l'escalier el s'arrèla an premier SI
La porte s'ouvrit, M. Roger entra. La porte se referma et Camparini se dressa .lovant le visiteur, t u |àle sourire éclaira la physionomie du Roi du bi
— Décidément, dit-il, tu «'.s brave, Jacquet !
— Est-ce que tu n'eu savais rien eucore ? répondit [roidi inouï le \ eau venu.