‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 93 sur 220 · I VI · texte numérisé non relu

I VI

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Tandis que, rue de la Harpe, Gorain el Gervai i icce ■ emeul les deux i encoul i • auxquelles

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du Luxembourg rentraient daus leurs quartiers. La 32e occupait alors cette caserue de la rue de Tuurnou consacrée de nos jours à la garde de Paris. Les soldats, encore daus l'enthousiasme de l'ovation fjite à leur général aimé, se rappelaieut les hauts faits de celte guerre mémorable à laquelle ils avaient pris une part si active.

Près de la porte donnant sur la rue, un groupe, composé d'une partie de nos vieilles connaissances, faisait entendre surtout les accents les plus passionnés. Parmi les soldats, Rossignolet, le gigantesque major, se faisait remarquer par sa taille colossale ; Gringoire, Torniquet, Romulus, l'entouraient et faisaient chorus avec lui.

Au plus chaud de la conversation, les soldats s'écartèrent brusquement et respectueusement pour livrer passage à un officier supérieur portant les insignes de lieutenant-colonel. C'était Maurice Reliegarde. Rossignolet, qui pérorait alors de son mieux, se tut aussitôt et porta le revers de la main à son front.

— Viens! lui dit Maurice en lui faisant signe de le suivre.

Rossignolet obéit avec empressement ; quand ils fuient tous les deux isolés, sur le seuil de la grande porte :

— Rossignolet, reprit Maurice en posant sa main sur l'épaule du major, je sais que tu m'es dévoué, aussi vais-je mettre ce dévouement à l'épreuve ce soir même.

— A vos ordres, mon colonel, répondit Rossignolet, trop heureux de me faire hacher pour la république quand viendra l'occasion.

— Il ne s'agit pas du service de la république, mais du mien.

— Alors Rossignolet est prêt à se faire hacher en double.

— Tu es libre ce soir : je t'ai fait donner grande permission de nuit.

— On en jouira, mon colonel.

— Tu vas te rendre sur l'heure rue de la Harpe, au coin de la rue des Mathurins-Saint-Jacques.

— Oui, mon colonel, dit Rossignolet, qui faisait évidemment les plus grands efforts pour écouler et comprendre sans perdre une intonation.

— Tu compteras les maisons à partir du coin de la rue des Mathurins et en descendant la rue de la Harpe, vers la rivière, tu compteras jusqu'à dix.

— Jusqu'à dix, oui, mon colonel.

— Arrivé à la dixième maison tu t'arrêteras, tu retourneras sur tes pas, tu reviendras jusqu'à la rue des Mathurins, puis tu recommenceras la promenade, saus jamais dépasser d'une part le coin de la rue indiquée, de l'autre la dixième maison comptée.

— Compris, mon colonel : c'est une faction de longueur qu'il faut que je monte.

— C est celai

— Et faudra attendre qu'on me relève?

— Tu attendras jusqu'à onze heures ; si à cette heure la personne n'est venu, tu quitteras ton poste et tu rentreras au quartier.

— Oui, mon colonel.

— Tu as bien compris?

— Parfaitement; seulement, il y a quelque chose qui re- i.acasse.

*■ vu 'est-ce que c'est?

— Vous me dites : si je n'ai vu personne, mais je verrai un tas de monde dans cette rue.

— Je veux dire : si tu n'as vu personne qui vienne te parler eu mon nom, ou du moins qui vienne te dire que...

Maurice s'arrêta ; puis, après un moment de réflexion :

— Ecoute, reprit-il eu baissant la voix, je vais tout le dire, car j'ai confiance en toi. Tu te rappelles le citoyen Jacquet?

— Celui de Venise?

— Précisément; si quelqu'un vient à toi ce soir, ce sera lui; quoi qu'il te dise de faire, il faudra que tu le fasses, dùt-ii s'agir de tuer un homme! Est-ce dit?

—C'est dit, mon colonel.

— Alors, pars sans tarder d'une minute, et suis mes instructions de point en point.

Rossiguolet tourna sur ses talons et s'éloigna daus la direction de la rue de Vaugirard. Maurice traversa la rue de Tournon et gagna l'entrée d'une maison de belle apparence dans laquelle il pénétra; au premier étage de cette maison, un bel appartement était éclairé ; Maurice sonna, un valet vint lui ouvrir et l'iutroduisit sans lui adresser aucune question, en personnage attendu. Puis, après lui avoir fait traverser un vaste salon désert, il ouvrit une porte et annonça à haute voix :

— M. le colonel Bellegarde.

Un homme qui élait seul dans la pièce se leva précipitamment et vint au-devant de Maurice.

— Eh bien ! cher monsieur d'Adoré, dit Maurice en serrant amicalement les mains du personnage, avezvous vu le général?

— Oui, Maurice, répondit le comte, j'ai vu le général Bonaparte, et, encore tout ému du spectacle auquel je venais d'assister, je l'ai remercié, en mon nom et en celui du vicomte de Signelay qui m'accompagnait, de l'important service qu'il venait de nous rendre. Léopold et moi sommes définitivement rayés de la liste des émigrés, et nous pouvons désormais habiter librement la France : Barras me l'a fait dire ce matin.

— C'est pour m'apprendre cette heureuse nouvelle que vous m'avez fait prier de monter vous voir, je vous remercie.

— Moi ? dit le comte avec surprise.

— Sans doute.

— Mon cher Maurice, je suis heureux, très heureux de vous voir, vous le savez, mais je vous assure que je ne vous ai point écrit.

— Non, mais la personne que vous m'avez envoyée m'a dit que vous m'attendiez.

— Moi ?

— Vous-même!

— Allons donc! ce n'est point possible! Je n'ai chargé personne d'aller vous trouver de ma part.

— Quoi ! il y a un quart d'heure à peine vous ne m'avez pas envoyé un domestique?

— Mais non, je vous jure !

— Voilà qui est singulier.

— Vous vous serez trompé; peut-être éliez-vous préoccupé.

— Ceia est possible, après toutl enfin, le point essentiel est que je vous aie vu et que j'aie appris l'heureuse nouvelle de votre radiation. Le général a tenu sa parole. Oh! quel homme! si vous saviez combien tous ceux qui l'approchent l'aiment et le respectent!... Je suis heureux d'être attaché à sa personne!.,, oui, je suis heureux maintenant, et si Jacquet réussit, ce bonheur sera complet !

M. d'Adoré étoutra un douloureux soupir.

— Oui, dit-il, vous êtes réuni maintenant à celle que vous aimez. Lucile est près de vous comme Uranie est près de Léopold. La marquise de Canlegrelles, dont la raison est revenue, sera pour vous une mère dévouée. Votre général vous aime; vous êtes colonel à un âge où d'ordinaire on est à peine capitaine ; votre avenir est beau, Maurice; vous pouvez espérer le bonheur. Pour moi, le bonbeur ne peut jamais èlre. Je suis en deuil, et ce deuil je ne doig pas le quitter. Qui remplacera jamais la femme et la

fille que j'ai perdues, les deux victimes de l'insatiable vengeance d'un misérable?

Maurice prit les maius du vieillard et les serra doucement.

— Pardonnez-moi, dit-il ; je sais ce que vous devez souffrir, car j'ai cruellement soulîert aussi.

— Vous pardouuerl dit le comte; et que puis-je vous pardonner, mon ami? Votre bonheur, loin de me causer amertume, sera pour moi une suprême consolation.

— Hélas 1 reprit Miurice, ce bonheur ne sera pas complet je vous le répète, si Jacquet ne réussit pas!

Le comte interrogea le cadran d'une pendule.

— Sept heures et demie, dit-il; vous n'avez pas eu de nouvelles de lui aujourd'hui?

— Non, dit Maurice.

— Qui est avec lui?

— Personne ; il veut agir seul.

— Mais c'est une imprudence sans nom 1

— J'ai envoyé, avant de militer chez vous, un homme dévoué veiller dans les alentours de la maison qu'il nous a indiquée. C'est tout ce que Jacquet a voulu accepter, déclarant que, s'il n'agissait pas seul absolument, il ne pouvait plus répondre de rien.

— Mais quand agira-t-il ?

— Je l'ignore; cependant, il m'a fait espérer ce matin même que demain ou le jour suivant ne se passerait pas sans nouvelles.

— Peut-être a-t-il raison, dit le comte après avoir réfléchi. Bientôt nous saurons ce qui s'est passé. Attendons, Maurice. La marquise et ses filles saventelles ce que veut tenter Jacquet ?

— Non; j'ai cru devoir les laisser dans l'ignorance la plus complète à cet égard. L'attente eût été trop cruelle. Oh ! si Jacquet m'eût laissé faire...

— Vous eussiez compromis la vie de celui que nous voulons sauver. La violence eût été un mauvais moyen en face d'hommes habitués à ne reculer devant

ncun crime. Laissez faire Jacquet; ayons confiance n lui ; il nous a donné des preuves suffisantes de son intelligence pour que...

Dn violent coup de sonnette interrompit la phrase Commencée.

— Qui peut venir? dit le comte.

— Jacquet 1 s'écria Maurice.

La porte du salon s'ouvrit.

— Les citoyens Bonchemin et le Bienvenu, annonça le valet.

— Charles et Henri 1 s'écria le comte. Vous à Paris, depuis quand?

— Depuis deux heures, répondit Charles.

— Et qui vous amène? demanda Maurice.

— Cette lettre de Jacquet, répondit Henri en montrant un panier ouvert.

— Jacquet vous a écrit?

— Il nous a envoyé un courrier à Rocheforl ; cette lettre nous «njoignait de nous rendre à Paris sans perdre une minute. Il s'agissait, disait-elle, d'une question de vie ou de mort.

— Comment i demanda Maurice.

— Et vous avez vu Jacquet? ajouta le comte.

— Oui; il nous attendait à notre arrivée.

Du second coup de sonnotte retentit et presque aussitôt un froufrou soyeux se fil entendre. La porte s'ouvrit.

— Mulamo de Caulegrelles, annonça le valet; madame Billegarde ; M. et madame de Siguelay 1

Le comte d'Alore regardait Maurice avec stupéfaction.

— Nous sommes en relard, mon ami, dit la vieille marquise en saluant le comte; mais ce n'est pas notre faute; nous sommes venus aussitôt que vous nous avez f lit prévenir.

— Je vous ai fait prévenir, moi? dit le comte.

— Mais sans doute; il y a une demi-heure tout au plus, n'est-ce pas, Lucile?

— Oui, ma mère, répondit la jeune femme.

— Je vous ai écrit ? dit encore le comte qui ne pouvait revenir de sa surprise.

— Non, répondit Uranie; mais vous nous avez envoyé un exprès.

— Voilà qui est étrange !

— Pourquoi, demanda Signelaj'.

— Mais je n'ai envoyé aucun domestique chez vous. Des pas lourds résonnèrent dans la pièce voisine

et firent trembler les meubles ; puis une grosse tète aux cheveux crépus et grisonnants apparut par l'entre-bàillemeut de la porte.

— Pardon, excuse, dit une grosse voix enrouée, c'est moi !

— Eutre, Mahurec, dit vivement Charles ; et le Maucol?

— Il est dans mon sillage, mon commandant ; allons, matelot, avance un brin!

Et Mahurec, se glissant dans la pièce, s'effaça pour permettre au gabier qui le suivait de pénétrer à son tour. M. d'Adoré n'avait pu encore obtenir la moindre explication ; il demeurait stupéfait en présence de tous ses visiteurs.

— Mais, dit-il enfin, dans quel but a-t-on pu vous réunir tous ce soir chez moi?

Tous se regardaient mutuellement avec une expression d'étonnement profond; mais cette expression d'étonnement, naïve chez la marquise, Lucile, Uranie et le vicomte, était pénible chez le comte d'Adoré et chez Maurice, et anxieuse chez Bonchemin et chez le Bienvenu. Les deux corsaires avaient un nuage sombre sur le front. On pouvait lire sur leur visage la pensée de quelque appréhension terrible.

Mahurec et le Maucot, se tenant timidement à l'écart, paraissaient ne pas oser bouger. Un profond silence régnait dans la pièce depuis les quelques paroles prononcées par le comte.

Tout à coup un roulement rapide de voiture retentit dans la rue, et ce roulement cessa brusquement comme si un véhicule venait de s'arrêter devant la porte.

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