LES DEUX SERMENTS
Onze heures du soir venaient de sonner. Dans une vaste chambre située au troisième étage de l'une des vieilles et antiques maisons bâties surle quai des Lunettes et qui remontent peut-être aux premières époques de construction de la cité parisienne, se tenaient réunis, causant avec animation, six des principaux personnages qui ont joué un rôle si important dans les trois récits que nous venons de publier successivement.
C'étail d'abord Jacquet, l'adroit agent de Fouché, déjà célèbre, puis Boncliemiu et le Bienvenu, les vaillauls corsaires, Mahurecet le Maucol, les intrépides gabiers, et un sixième personnage qui, enveloppé dans des vêtements de coupe singulière, demeurait immobile au fond de la pièce, paraissant cependaut écouler attentivement ce qui se disait.
— Ah! s'écriait Jacquet, vous m'avez bien compris, messieurs, et vous me connaissez bien ! Moi, renoncer ainsi à la lutte, moi, renoncera poursuivre mon œuvre de quinze années! Allons donc! je ne serais plus digne de porter mon nom si cela était. .1 al parlé comme je devais le faire devant ceux que leur générosité eût pou meurer dans nos rangs. Mais ceux-là ont
/. souffert, ils sont heureux, re pectons leur bouheur. Le comte d'Adoi . lui, n'est pi us assez jeune pour continuer la lutte. Peui être nous embarrasserait-il. J'ai il 1er eu lui faisant croire à
l'abandon de nos ancien projets,
« Nous restons donc euU tous six, continua Jacquet d'une voix vibrante: vous, messieurs d'ilcrbois
et de Reuueville, qui avez à laver de si sanglants outrages, qui avez à purifier les noms de vos ancêtres; ces deux matelots, qui, depuis que la lutte a lieu contre ce génie du mal, ont vaillamment et constamment combattu; moi, qui n'aurai ni repos ni sommeil jusqu'au jour où la justice sera satisfaite et la société vengée; et eufiu cette jeune fille, aux vertus guerrières, qui a, elle, à venger les siens lâchement vendus et assassinés. Nous restons six, mais je crois, maintenant que nous n'avons plus qu'un seul but à poursuivre, que nous serons assez.
— Oui ! oui ! dirent à la fois les quatre hommes.
— Eh bien ! vous êtes prêts à agir?
— Sur l'heure ! s'écria Henri.
— Mais, lit observer Charles, le point essentiel en pareille circonstance est d'avoir pour nous l'appui de l'autorilé; il faudrait prévenir le ministre de la police, le citoyen Solin.
— Non pas! dit vivement Jacquet; attendons !
— Cependant...
— Ne voyez-vous pas que jusqu'ici la direction générale de la police en France n'a été qu'un pouvoir éphémère? Depuis deux ans que le ministère de la police existe, n'eu sommes-nous pas au cinquième ministre, et celui-là ne sera pas le dernier. Que peuvent faire ces chefs durant les quelques mois qu'ils sont au pouvoir? Ebaucher des affaires, les ébruiter, mais n'en conduire à bien aucune. Ce sont ces changements perpétuels qui font la force des hommes comme Camparini et l'impuissance de l'autorité chargée de les combattre. La police ne se crée pas en un jour, et il faut un long temps pour constituer son pouvoir. L'œuvre que nous allons entreprendre est trop importante, trop sérieuse, trop difficile à mener à bien pour que nous négligions les plus petites précautions. Nous confier à l'un de ces ministres passagers serait, je le répèle, jouer imprudemment l'importance de notre cause.
— Cela est vrai! dit Henri.
— A cette heure, toutes les chances sont pour nous. L'échange auquel je viens de contraindre CampariDi lui donne entière sécurité ; d'une part il a par-devers lui toutes les preuves de ses crimes : aucune de ces preuves ne nous reste entre les mains, pas un seul indice ne peut nous autoriser à accuser ; de l'autre, il doit nous croire satisfaits, car nous avons effectivement atteint le but que nous nous proposions ostensiblement: la réunion de la marquise à ses filles, l'union de celles-ci avec le colonel Bellegarde et le vicomte de Signelay, et enfin la délivrance el la reconnaissance authentique du petit-fils des Niorres. Or, ce triomphe que nous remportons esl évidemment un gage de sécurité pour lui. A cette heure, nous sommes d'autant plus forts qu'il croit, pour deux motifs, avoir moins à nous redouter ; doue, en agissant désormais, nous aurons l'avantage de surprendre.
— Mais, dit Charles, dans l'affaire que nous venons l'éclaircir, il esl uu point cependant demeuré dans les ténèbres.
— Qu'est-ce donc?
— Qu'es) devenu ce Lucien que vous uous aviez donné pour un de vos agents les plus habiles, et qui,
effectivement, nous a donné de si lorles preuves sou intelligence .' Qu'est devenu encore celui qui l'accompagnait et qui Boi-disant était uu complice de Camparini?
jacquel secoua le tôle sans répondre; un i épais venait d'envahir son inmt, et sa bouche, aux lèvres crispée . laissa échapper un soupir rauque.
— Cela e t vrai, reprit Henri, que soutdeveuu hommes que nous n'avons pas revus depuis notre dépai t d'Italie el dont
Dire rentrée en lu
— Ce qu'ils sont devenus? dil enfin Jacquet euro-
dressaut s<i lèle fine el intelligente, voilà ce que. j'ignore, messieurs, mais voilà efFeotivemeut ce qu'il
faut que uuus sachions ut ce que je saurai, je vous le jure! Depuis mou retour eu France j'ai perdu un temps précieux, car durant de lougs mois j'ai ignoré la disparitiou de ces deux, hommes. D'Italie ne m'étais-je pas rendu à Toulouse, et ne m'a-t-il pas fallu lutter de ruses et d'intrigues pour m'emparer enlin des papiers que Campariui avait un si grand intérêt à découvrir lui-même? Arrivé à Paris, je u'ai pas su tout d'abord que Lucien n'avait pas été revu; ce n'est qu'à force de recherches que je suis parvenu à savoir que ni Lucien ui celui qui l'accompagnait n'avaient dû remettre le pied eu France, car nulle part ne se trouvait une seule trace de leur passage.
— Ou du moins, dit Henri, s'ils y sont rentrés, ce n'est qu'avec des précautions iu finies.
— Dans quel but eussent-ils pris ces précautions? Ils n'avaient rien à redouter.
Peut-être Lucien s'est-il aperçu que votre confiance en lui n'était plus la même. Rappelez-vous que vous l'avez fait partir avant de nous apprendre que la marquise n'était plus folle.
Jacquet réfléchit un moment, puis, secouant !a tète :
— Non, dit-il; si cela était, Lucien eût agi autrement, car de deux choses l'une, ou il eût voulu me tromper, ou je me trompais moi-même en ayant moins confiance en lui : dans l'un et l'autre cas, c'eût été sottise de sa part de cesser toute relation, et Lucien n'est certes pas un sot ! t
— Alors qu'esl-il devenu?
— Voilà, je vous le répète, ce que nous saurons bientôt, car j ai mis tout mon monde en campagne.
— N'accuseriez- vous pas Campariui de cette disparition?
— Peut-être! Si cela était, la partie serait moins belle!
— Pourquoi?
— Parce que Lucien serait un puissant auxiliaire, et qu'une fois entre les mains de nos ennemis, il n'en sortirait pas.
— De sorte que, si, par un hasard quelconque, Lucien était complètement, absolument disparu, notre succès vous paraîtrait moins assuré.
— Cela est vrai.
— Renonceriez-vous alors à la lutte? demanda Charles d'une voix brève.
— Moi?... fit Jacquet avec un éclair dans les yeux; demeurerais-je seul que je lutterais encore sans hésiter, jusqu'à ce que la demi'" z goutte de mou sang fût épuisée dans mes veim ! C'est entre moi et Campariui un duel à mort, sa. s rémission, sans autre avenir que la perte absolue do l'un des deux, car il ne s'agit pas ici d'une simple lutte entre deux hommes, mais d'une guerre mystérieuse entre deux partis également puissants, dont l'un ne peut exister qu'en anéantissant l'autre. Je continue en 1797 ce que j'ai commencé en 178o. Depuis douze années le Roi du bmjae m'échappe au moment où je crois le saisir; mais dussé-je lutter douze autres années encore, je jure sur mou Dieu et sur mou honneur de ne me reposer que le jour où j'aurai accompli ma mission en purgeant la société du plus redoutable des monstres!
Il y avait unelelle énergie dans l'accent avec lequel furent pronoucées ces paroles, que les auditeurs de Jacquet tressaillirent en l'enieudant. Charles s'avança vivement, el étendant la main :
— Sur le nouveau nom que je me suis fait en combattant les ennemis de la Frauce, dit-il, je jure de réparer l'offense faite injustement au nom de mes ancêtres; el tant que ce nom ue sera pas réhabilité, tant qu'il existera un seul de ceux qui l'ont souillé, je jure de continuer la lutte sans pitié ui merci !
— Sur celles que uous aimons plus que la vie et qui
ont tant souffert, dil à son tour Henri d'une voix soleiinelle, sur Blanche et sur Léonore, je fais serment, moi aussi, de n'avoir ni repos ni trêve jusqu'à ce que les noms de d'IIerbois et de Renneville soient purifiés, jusqu'à ce que pleiue et entière justice soit faite!
Jacquet, Charles et Henri étaient demeurés immobiles, le bras droit étendu, la main largement ouverte. Le Maucot et Mahurec les regardaient tous trois ; les deux vieux gabiers avaient les yeux animés et le sang au visage; ils étaient émus violemment. Le Provençal s'avança, et étendant à son tour une main d'une largeur effrayante :
— Trouu de l'air! fit-il avec sou accent marseillais si énergiquement prononcé, là ousque se pomoieront ses commandants, le Maucot se pomoiera, et, tant qu'il aura un souille de rien dans la carène, il sera le premier à l'abordage et le dernier à prendre chasse; et que tous les matelots de Marseille le démâtent en grand, le déraliuguent et le fassayent, si tant seulement il a la pensée de s'affaler dans son hamac avant d'avoir croche au bout d'une vergue tous les terriens de malheur, que!
— El moi, lonnerre de Brest! dit Mahurec en fouettant l'air à la fois de ses deux bras herculéens, je jure sur mes commandants et mes commandantes, sur mou bon Dieu et par la bonne NoUe-Dame d'Auray, la vraie patronne des gabiers, d'être fidèle à la promesse faite jadis au bailli de Suffren; et q" ■• l'ombre de mou amiral sorlede sa tombe pour v< me tordre le cou, si je ne consacre pas jusqu'à ma uernière heure pour couler bas tous nos ennemis!
Un silence profond régna dans la pièce; la Ciraïbe demeurait immobile.
— Et toi, Fleur-des Bois, lui dit Charles, ne viens-lu pas joindre tort serment aux nôtres?
La jeune fille s'avança lentement.
— Deux hommes existent, dit-elle d'une voix gutturale, qui ont assassiné mon père, livré les miens, frappé ma sœur, vendu mon pays, et qui m'ont contrainte à l'exil. La vie d'un enfant qu'il fallait sauver m'a empêchée, jusqu'à ce jour, d'accomplir mon vœu de vengeance; mais, à partir de cette heure, aucun obstacle n'existe plus qui puisse reteuir mon bras.
Et, se reculant, la Caraïbe rejeta sur sou épaule les plis de son large manteau. Ses bras apparurent nus, et à sa ceinture brillèrent ses armes éclatantes. Saisissant un poignard aigu, avant qu'on eût pu deviner son dessein, elle se piqua largement le bras gauche. Trempant l'index de sa main droite dans le sang qui s'échappait, elle fit le signe de la croix sur son visage, déposant une tache rouge sur son front, son menton et chacune de sesjoues.
— Je jure sur le Christ, le filsde mon Dieu, dit-elle, de ne laver ces taches qu'avec les dernières goultes du sang des a^a^sins des Caraïbes!
Et la jeuue fille demeura immobile, si belle dans sa pose sublime, que les cinq hommes restèrent comme dominés et fascinés. C'étail l'incarnation de la vengeance qu'ils avaieul devant eux.
— Dieu nousaenlendus, dit Jacquet; nous pouvons bien compter les uns sur les autres, car nous nous connaissons. L:us;-ez-tnoi diriger les premiers pas de l'entreprise; le voulez-vous?
— Oui, répondit-on sans hésiter.
— Alors, il faut attendre. Patience, mes amis, patience durant quelques mois; durant ce temps notre inaction redoublera la confiance de nos ennemis, et dans quelques mois nous aurons ave^ nous un génie puissant pour nous aider, car dr.ns quelques mois Fouché sera minisire de la polico. Alors uous triom- [ilieron-, je vous le jure; car, lui aussi, aune revanche a prendre, el il la prendrai
— Tonnerre ! dit Uahurec, c'est la Guerre auxvau"-;
T",urs qui va commencer. Maucol, rappelle-loi les rôles d'Afrique !
A la même heure, où se faisait dans ia maison du quai des Lunettes le solennel serment auquel nous venons d'assister, un homme de grande taille, enveloppe" dans un long manteau, descendant le houlevard dans la direction de la place de la Révolution, arrivait jusqu'aux abords du cimetière de la Madeleine, ce lieu vénéré de tous les royalistes, car dans ce petit cimel ère reposaient les restes de l'infortuné Louis XVI.
Sans paraître se soucier des souvenirs politiques nue pouvait éveiller un tel lieu, l'homme tourna à droite, et, longeant le cimetière, il s'engagea dans ces lorrains vagues alors, aujourd'hui couverts d'élégantes constructions, et qui ont si longtemps été utilisés par les chantiers de bois à brûler. Se dirigeant au milieu de ce désert, cloaque impur où s'entassaient les im- . aondices, avec l'aplomb d'un homme connaissant parfaitement sou chemin, le promeneur nocturne atl ùgnit la ligne des jardins appartenant aux quelques maisons construites alors rue delà Pépinière. S'arrèlaut devant un mur de hauteur remarqu tble, il chercha dans l'obscurité en tâtonnant, Presque aussitôt une porte s'ouvrit, et l'homme pénétra clans une sorte de petit bois qui ne valait certes pas grand'chose alors, et qui aujourd'hui vaudrait bien des millions.
A travers les arbres dépouillés de leurs feuilles, on apercevait la façade blanchâtre d'une maison qu'éclairait la lune, mais dont toutes les fenêtres étaient hermétiquement fermées. Au lieu de se diriger vers cette maison, l'homme tourna à droite dans le jardin, s'enfonça dans une allée de cyprès, et atteignit un pavillon à demi dissimulé sous une épaisse charmille de lierre centenaire.
Jusqu'alors le mystérieux promeneur s'était dirigé dans une obscurité complète. Se baissant, il prit sous un petit auvent une lauterue sourde dont il fil jouer le secret. Aussitôt la lumière jaillit et éclaira le visage du terrible Roi du bugae. Ce visage expressif était encore plus sombre, plus soucieux, plus revêtu d'une expression funèbre que lorque Gorain et Geivais avaient été à même de l'examiner rue de la Harpe. Camparini était littéralement effrayant à contempler.
Prenant dans sa poche un trousseau de petites clefs, il se mit en mesure d'ouvrir une porte d'un aspect misérable, mais qui cependant, à en juger parles précautions que prenait le Roi du bagne, devait être d'une solidité à toute épreuve et garnie d'une serrurerie compliquée. Enfin, la porte céda et s'ouvrit.
Camparini pénétra dans une vaste pièce du rez-dechaussée éclairée par deux lampes. Des étaux, une forge, des établis, une collection admirablement complète de tous les instruments de menuiserie, de serrurerie, de mécanique même, étaieut réunis dans cette pièce. Six hommes étaient là, deux travaillant à la forge, deux autres limant des clefs de formes bizarres, les deux derniers occupés à donuer le fil à une douzaine d'instruments tranchants de toutes grandeurs.
En entendant entrer Camparini, les six hommes s'étaient retournés.
— J'attends Chivasso! dit simplement le Roi du bagne, quand il viendra, qu'il moule si je suis encore la-haut, et tenez-vous tous prêts à mou premier M'iial !
Puis, accompagnant ces paroles d'un geste impérieux, il traversa l'atelier dans toute sa lougucur et passa dans une >:ècc située au fond et dans
laquelle aboutissaient le marches inférieures d'uu escalier étroit qui s'élançait en spirale vers le haut du pavillon. Camparini gravit lestement le premier étage, et atteignit un va i tller et couloir étaient
éclairés par de - lampes.
Une porte vern s'offrit à lui, Cimparinl Qt
jouer les \ 1, appuyanl la main but la
d'un pistolet passé dans sa ceinture, il entra... Un homme, solidement et étroitement enchaîné, était attaché à un anneau scellé dans la muraille. Sansmot dire, Campariui s'avança vers le prisonnier, fit jouer le cadenas qui retenait la chalue à l'anueau. Le prisonnier demeura alors libre de s'avancer, mais ses deux mnins étaieut encore enchaînées l'une à l'autre.
— Mirche devant! dit Campariui en poussant le prisonnier vers la porte.
Celui-ci obéit. Arrivé dans le couloir, Camparini le fit tourner à droite et il atteignit avec lui une autre porte qu'il ouvrit. Poussant le prisonnier dans l'intérieur d'une pièce sombre, il alla décrocher une lampe du couloir et entra à son tour. Là encore était un prisonnier aussi étroitement enchaîné que l'autre.
— Messieurs Roquefort et Lucien, dit Camparini d'une voix railleuse, j'ai l'honneur de me déclarer votre profond serviteur!
Les deux prisonniers ne répondirent pas. Roquefort courha la tète sous le regard acéré du Roi du bagne, mais Lucien supporta ce regard avec une expression de défi superbe.
— Ça, mes chers amis, continua Camparini, je vois avec plaisir que vous ne paraissez pas avoir une haine trop vive pour deux hommes dont l'un avait juré de tuer l'autre. Corbleu ! tu m'as bienjoué, maître Roquefort; et loi, Lucien, tu me semblés d'une intelligence réellement supérieure, donc vousallez me comprendre, j'en suis certain.
El Camparini, attirant à lui uu tabouret de bois, s'y installa nonchalamment.
— Vous connaissez, mes excellents amis, reprit-il, cette vieille institution qu'on appelle la royauté du bagne, cette institution superbe, grâce à laquelle une autre société était créée dans la société et qui plaçait ses élus dans les conditions de la force et de la puissance; cette institution qui a si longtemps prospéré depuis que l'illustre la Chesnaye en avaitjeté les bases en France et qui devait prospérer toujours! Mus les premières conditions de sa prospérité étaieut l'union sincère entre les membres, l'obéissance passive envers le chef, une confiance absolue eu lui. Malheureusement ces conditions n'ont pas été observées depuis douze années; il s'est trouvé des traîtres, des ambitieux, des misérables qui, oubliant l'intérêt de tous pour ne penser qu'au leur propre, n'out pas reculé jusqu'à descendre à une alliance avec nos enuemis et ont sapé l'institution dans sa base. Aujourd'hui, je l'avoue entre nous, la royauté du bague est à deux doigts de sa perte! Peut-être que demain elle n'existera plus!
Camparini s'arrêta. Les deux hommes demeurèrent dans un profond silence.
— Roi du bagne, rspril l'orateur, j'avais rêvé jadis pour l'association l'une de cesopéralious gigantesques qui sortent des limites de l'ordinaire. J'avais vu plus de quinze millions à jeter dans la caisse commuuc, quinze millions qui eussent ceutuplé nos forces. La fortune des Niorres el celle des d'Ilorbigny devaient êlre noires. J'aurais réussi si la trahison, eu se glissant dans nos rangs, n'était venue uuo première fois paralyser mes forces. Je perdis donc la première partie par la faute de ceux qui eussent du contribuer à la gagner avec moi! Alors, tout en no renonçant pas à la poursuite de mes espérances, je voulus y adjoindre
une certitude; aux millli ivé . je voulus ajouter
ceux de la baronne de Sarville, cl, au moment où j'allais atteindre le triple but, de nouvelles trahisons m'oul arraché la victoire. Aujourd'hui, l'association ne peut plus conserver l'ombre d'une espérance sur
ce.- troi qui de\ aienl ôtrO Menues, el w
Iroia fortunes en lui échappant la ruinent, car depuis
[u'elle en poursuit la possession, elle
linéo dans celte poursuite. Comme Roi du bagru,
je suis caissier de l'association et, je dois l'avouer, à cette heure la caisse est vide! Oh! poursuivit Camparini en changeant do ton, je sais ce que vous pouvez me répondre. J'ai commis moi-môme une faute ; soit, je l'avoue, c'est la seule qu'on puisse me reprocher. Mais cette faute je l'eusse aisément réparée en trouvant autour de moi l'aide que je croyais avoir. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas, mes chers amis, et vous vous attendez à ce qui vous menace. Peusezvous qu'une mort douce soit suffisante pour expier vos trahisons! Si la royauté du bagne est agonisaule, elle n'est pas morte encore; je suis roi toujours «t j'appliquerai dans toute leur étendue les lois de répression établies par mes prédécesseurs. Roquer rt! tu as trahi deux l'ois, une première je t'avais pardonné, et ce pardon généreux a été une duperie. Roquefort 1 tu vas mourir!... Si la royauté du bagne expire, au moins ceux qui auront contribué àla tuer seront morts avant elle !
El se levaut vivement, le Roi du bagne étendit la main vers Lucien :
— Et toi, s'écria-t-il, où trouverai-je des supplices capables d'alteiudre à la hauteur de ton infamie. Lucien! tu payeras les dettes de Bamboula!
Lucien poussa un cri sourd.
— Ah! dit Camparini eu le foudroyant sous son regard de leu, je t'avais deviné depuis longtemps, aujourd'hui je te reconuais ! Si la mort t'a épargné aux Antilles, Bamboula, si un miracle a pu te sauver, aujourd'hui nous sommes en France et, je te le jure, il n'y a plus de miracle possible !... Bamboula ! tu vas mourir !
Et Camparini fit un mouvement comme pour s'élancer vers la porte. Bamboula leva ses mains enchaînées et bondit de toute la longueur de la chaîne qui le retenait au mur.
— Eh bienl tue-moi! dit-il avec un accent de rage impossible à rendre, tue-moi, Camparini, mais ta mort suivra de près la mienne! Tue-moi, et l'association qui agonise sera morte à jamais.
— Oses-tu menacer? s'écria Camparini.
— Oui, car mes menaces ne sont pas vaines!
— Veux-tu que j'invente pour toi tous les supplices de l'enfer ?
— Camparini! s'écria Lucien, oublies-tu donc que jadis tu as confié au comte de Sommes les archives de ta royauté!
Camparini haussa les épaules.
— Ces papiers dont tu parles, dit-il, sont écrits en chiffreset la grille qui peut les faire lire est un secret que moi seul possède.
— C'est-à-dire que tu possédais, Camparini! Cette grille, je l'ai découverte à Venise, dans le Casino, et aujourd'hui j'en ai le double. Ce double est entre les mains d'un homme sûr, qui me vengera! Maintenant lue-moi, j'attends la mort!
Camparini poussa un rugissement effrayant. Arrachant un poignaid de sa ceinture, il bondit sur Bamboula, qui, enchaîné, ne pouvait tenter aucune résistance. Le saisissant à la gorge d'une main nerveuse, il le cloua sur le mur et de l'autre il lui appuya sur la poitrine la pointe acérée de son arme.
— Cette grille ! dit-il d'une voix rauque. En possession de qui est elle?
— Tue-moi! répondit Bamboula.
— Répends 1
— Tue-moi!
— Réponds donc, te dis-je! hurla le Roi du bagne.
— Tue-moi! dit froidement Bamboula.
Le Roi du bagne rugit comme un animal féroce, et, brandissant sou poignard :
— Eh bien! meurs donc comme un chien ! s'écria-lil avec un élan furieux.
L'arme étmcelaule bnlla dans l'air, découpa le vide
avec un rayon lumineux, et elle s'abaissa rapide; m->is au momeul où elle allait atteindre la poitrine du prisonnier incapable de tenter un mouvement pour se défendre, le bras qui la tenait dévia brusquement de la ligne, et la lame, au lieu de frapper Bamboula, alla se briser contre la muraille...
Camparini lâcha le prisonnier et se retourna en proie à uni furau- indicible. Un homme qui venait d'entrer subitement était derrière lui.
— Chivassol s'écria-t-il. Tu m'empêches de faire justice !
Chivasso ne répondit pas. D'un geste rapide, il appela deux hommes qui se tenaient dans le couloir el, leur indiquaut Roquefort :
— Reconduisez cet homme dans sa cellule! dit-il. Roquefort fut enlevé et disparut en un clin d'oeil.
Chivasso revint vers Bamboula toujours enchaîné. Camparini se tenait immobile, les bras croisés sur sa poitrine, dans la posture du Spartacus antique, sou poignard brisé à la main.
Chivasso regarda fixement Bamboula.
— Qu'as-tu à proposer? demanda-t-il brusquement. Bamboula redressa la tète.
— Ne sais-tu pas, répondit-il, que je suis maintenant l'ami de Jacquet, votre ennemi à tous?
Chivasso se rapprocha de Camparini.
— Assez de sottises ! dit-il. Depuis douze années nous marchons dans une voie mauvaise. Où nous a-telle conduits? A la ruine de toutes nos espérances, presque à la chute de noire pouvoir! Quoi! à une époque où la France est désorganisée, où il n'y a ni police ni ordre, où nous pouvons pêcher comme en eau trouble, nous irons perdre niaisement notre temps dans des querelles de famille, nous irons amoindrir nos propres forces en nous frappant nous-mêmes? Allons donc! ci la perte des millions des Niorres, des Sainl-Gervais et des Sarville menace la royauté du bagne, n'a-lelle pas pour se soutenir la splendide association des Chauffeurs? Plus de guerre entre nous, et guerre à tous ! La ruine des plans les mieux ourdis a été le résultat de votre lutte à tous deux, mais si les millions nous manquent, l'impunité nous reste! Aucune preuve n'existe contre nous entre les mains de nos ennemis: ils ne peuvent même porter une accusalion! Les seules preuves qui peuvent nous perdre sont entre nos propres mains. Bamboulàa par-devers lui les archives du bagne, qui répondent de sa sécurité I
— Oui ! dit Bamboula. Votre vie à tous est entre mes mains !
— Et ta vie à toi est entre les nôtres! s'écria Chivasso; car j'ai forcé ce soir la cachette de la rue de Beaujolais où étaient enfermés tous les papiers du comte de Sommes !
— Hein? fit Bamboula en frémissant.
— A deux de jeu! répondit Chivasso en le regardant eu face.
Un silence profond suivit cet échange rapide de paroles. Puis Chivasso reprit plus lentement :
— Je le le répète. Bamboula, qu'as-luà proposer en échange de ta liberté?
L'œil de Bamboula élincela :
— Je suis agent de police, dit-il, et je continuerai à l'être!
— Cet emploi manquait, dit Chivasso, et il complète notre trio de pouvoirs. Toi, Camparini, continue à commander aux enfants du bagne, moi je serai le chef des Chauffeurs, et toi, B imboulà, tu te feras l'agent directeur de nos ennemis. Nous te mettrons à même d'établir autiientiquemeut la position en te faisant arrêter ceux que nous voudrons sacrifier. Tu es fin, rusé, adroit, tu as la confiance de Jacquet, tu peux nous être d'un puissant secours, et si lu tentais de trahir encore, tu livrerais, eu me livrant, les papiers du comle de
LE TAMBOUR DE LA 32» DEMI-JSHK'.ADl
Sommes. Est-ce dit, Bamboula? Faut-il détacher les chaînes?
Pour toute réponse, Bamboula tendit en avant ses mains emprisonnées. Chivasso ouvrit les cadena el fil tomber les fers. Campariui demeurait impassible : il avait assisté à toute la scène sans y prendre part Chivasso revint vers lui :
— Tou esprit fertile doil comprendre toute l'excellence du plan que je te propose? dit-il.
Campariui écarta doucement Chivasso, el, s'avançaut lentement vers Bamboula :
— Tu ne m'as jamais entendu faire qu'un serment en ma vie, dit-il, el lu sais si je l'ai tenu ! A cette heure j'en ai deux à faire, écoute-les, Bamboula, et qu'ils ne. s'efTaceut jamais de ta mémoire. Voici le premier : J3 comprends toute la gigantesque importance du plan de Chivasso, je reconnais l'utilité incontestable que peut nous offrir Ion aide, je consens donc à oublier les trahisons passées; mais je jure, Bamboula, je jure sur ma propre existence, si tu tentais de trahir encore, si tu manifestais l'ombre d'une intention douteuse, de me sacrifier à l'instant même au profit de loua pour le frapper et t'anéaulir!
— Jurons 1 s'écria Chivasso, d'immoler sans pitié ni miséricorde, partout où il -era, ot dans quelque circonstance qu'il se trouve, celui de nous trui.s qui cessera un seul moment de marcher dans la voie tracée pour le bien de l'association 1
— Je le jure! dit Bamboula sans hésiter.
— Et maintenant, reprit Campariui, jurons avaut tout l'anéantissement de ceux qui nous ont vaincus! Que pas un ne puisse jouir eu paix du triomphe emporté, qu'ils périssent tous, et ensuite haine à cette société qui nous a mis à son bau! Pillage, vol, incendie et meurtres seront la devise des Chauffeurs!
— Je jure ! dit Bamboula.
— Je jure! dit Chivasso.
Et les trois mains étendues à la fois se serrèrent dans une même étreinte. Les trois hommes demeurèrent ainsi un moment immobiles.
Ils ignoraient qu'a cette même heure un autre serment se faisait, dans ce même Paris, de ne leur accorder, à eux, ni repos ni trêve jusqu'au jour où la justice sérail accomplie.
Mahurec avait raison, c'était la oUEKKit uu.s vautoubs qui allait commencer.
ÏIN LU TAMBOUR DE LA 32e DEMI- DRIGADI
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