‹ Le tambour de la 32e demi-brigadeChapitre 96 sur 220 · UNE AVENTURE NOCTURNE · texte numérisé non relu

UNE AVENTURE NOCTURNE

— Mariette! cria une voix douce.

— La citoyenne m'a appelée ? répondit une grosse servante joufflue, à la physionomie bonasse, en poussant la porte d'une chambre à coucher élégante.

— Oui, Mariette; quelle heure est-il?

— Neuf heures viennent de sonner, madame.

— Oh ! comme il est tard. J'ai été bien paresseuse, ce matin, Mariette. Et ma fille, où donc est-elle?

— Mademoiselle n'est pas encore levée, probablement, car je ne l'ai pas vue ce matin.

— Comment Amélie n'est pas encore levée, elle qui, d'ordinaire, est toujours debout la première de la maisonl...

— Madame veut-elle que j'aille frapper à la porte de mademoiselle? demanda la grosse servante.

— Non ; donne-moi ma robe de chambre; le déjeuner e=t-il prêt?

— Oui, madame.

, — Eh bien! dresse-le sur un plateau; je veux le porter moi-même chez Amélie; cela lui fera honte.

— Ont dit Mariette en riant, mademoiselle va être bien en colère. Elle qui jamais ne manque de venir réveiller madame.

— Allons, fais vite, que je la surprenne au lit.

— Oui, madame.

Ce dialogue avait lieu un matin du mois d'octobre ans une jolie petite maison, bâtie entre cour et jardin sur la rue Saint-Lazare, et dont le terrain se prolongeait jusqu'aux limites de la rue de la Victoire, à peu de distance de l'hôtel Bonaparte. Cette petite maison, isolée au milieu des chantiers de bois qui l'entouraient, ressemblait à une fraîche oasis au milieu d'un sombre désert. C'était sans doute quelque ancien temple des plaisirs secrets de quelque grand seigneur de la cour de Louis XV, que la révolution française avait transformé en honnête logis. Depuis deux ans, habitait dans cette maison madame Geoffrin, veuve encore jeune d'un fournisseur dès .armées de la lame GeoUrin avait quarante-trois ans, un fils de vingt-cinq ans et une fille de dix-huit ans. Riche, aimable et aimée, elle était estimée de tous, et sa maisou passait dans le quartier pour l'une des

plus élégantes de Paris. On vantait surtout l'attachement de madame Geoffrin pour ses enfants, et l'amour de ceux-ci pour leur mère.

La maison de la rue Saint-Lazare avait deux étages et les combles. Le rez-de-chaussée était consacré aux appartements de réception (bien qu'à cette époque personne ne reçût/; le premier était habité par madame Geoflrin et sa fille, dont les deux appartements étaient séparés par la salle à manger et le petit salon ; le second était consacré au logement de M. Ferdinand, le fils de madame Geoffrin, et, dans les combles, étaient les chambres des domestiques, dont tout le personnel se composait d'un cuisiDier, d'un cocher et d'uue femme de chambre. Encore, à l'époque où nous pénétrons dans la maison, ce personnel était-il réduit d'un tiers, carie cocher avait été chassé Pavantveille et il n'était pas remplacé. C'était un loueur de voitures voisin qui prenait soin des cheveaux.

Quand Mariette eut passé à sa maîtresse une élégante robe de matin, elle courut prendre un petit plateau d'argent 0ur lequel étaient deux tasses de chocolat et des gâteaux légers, et les présenta à madame Geoffrin. Celle-ci se chargea du plateau et Mariette- ouvrit la porte de la chambre. Cette porte donnait accès dans un cabinet de toilette qui communiquait avec un couloir contournant la salle à manger.

La maison avait un corps principal et deux ailes. Le salon, la salle à manger et l'escalier d'honneur occupaient le corps principal; une chambre à coucher et uu cabinet de toilette étaient situés dans chaque aile. L'escalier était éclairé sur la cour, ainsi que la chambre à coucher. La salle à manger, le salon et les cabinets de toilette donnaient sur le jardin. Pour éviter qu'on ne fût obligé de traverser constamment soit le palier, soit la salle à manger et le èalon pour communiquer d'une aile à l'autre, l'architecte avait établi un couloir qui, prenant entre les deux grandes pièces de la de l'escalier, avait une partie intérieure sur cl des cabinets de toilette, lesquels avaient à leur tour une petite porte de dégagement donnant sur le palier de l'escalier. Entre ces deux portes, toujours -s palier, était pratiquée une autre porte plus vaste va -..t d'entrée principale surle couloir qui, à ce formait vestibule devant la salle à manger; decb côté de ce vestibule, on avait ménagé deux cal. noirs formant office.

Tra-versànt le cabinet de toilette, ce fut par ce cou-

loir que madame Geoffrin se rendit chez sa fille. Après avoir longé le salon et la salle à manger, elle atteignit la porte donnant dans le logement d'Amélie. Mariette, précédant sa maîtresse, posa sa main sur le boulon de la porte pour ouvrir.

— Non, dit vivement madame Geoffrin à voix basse, n'ouvre pas; frappe doucement.

Mariette obéit .-elle heurla légèrement.

— Ob! la dormeuse, dit madame Geoffrin après un assez long silence. On dévaliserait la maison qu'elle n'entendrait seulement pas. Allons, ouvre la porte, Mariette.

Mariette ouvrit et on pénétra dans un élégaut cabinet de toilette de jeune fille. Tous les objets étaient à leurplace; rien n'était dérangé. Une portière de velours, retombant à droite, cachait une ouverture communiquant avec la chambre à coucher.

Décidément, dit en riant madame Geoffrin, Amélie

dort comme la Belle au bois dormant.

— Ah ! dit Mariette, mademoiselle aura eu faim cette nuit; elle est allée chercher des confitures dans l'office.

Et elle désignait une petite table sur laquelle on voyait.un pot de confituies entamé, du pain, un verre et une carafe d'eau.

— C'est cela qu'elle dort si bien! dit madame Geoffrin. Elle aura soupe avant de se coucher. Mais vois donc, Mariette, si celle enfant donne signe de vie. Ellenenousenteudseulement pas. Soulève la portière, que je passe.

Mariette s'avança vivement pour obéir, elle écarta le rideau et madame Geoifiin franchit le seuil de la chambre; mais elle n'avait pas fait uu pas dans la pièce que le plaleau, s'échappant de ses mains, roula sur le parquel avec fracas. Uu effroyable cri de douleur s'échappa à la fois de la poitrine des deux femmes.

— Ma fille! mon enfant! s'écria la mère en se précipitant.

— Ma...de...moiselle, balbutia Marielle paralysée par une terreur subite.

La chambre dans laquelle venaient d'entrer les deux femmes était plus longue que large et percée à son extrémité par deux fenêtres donnaut sur le jardin. Un lit, une commode, un clavecin, quelques fauteuils bas composaient un ameublement de bon goût. Des tentures de soie à bouquels tapissaient la chambre et formaient rideaux. Un tapis moelleux recouvrait le plancher.

Rien n'était plus frais, plus charmant, plus élégant que ce petit réduit dans l'aménagement duquel on devinait la tendresse intelligente d'une mère et le soin minutieux d'uue eufant heureuse et fière de son luxe.

Ce n'était certes pas la vue de cette coquette chambre qui avait pu arracher un double cri de terreur iux deux femmes, mais au milieu de la pièce, sur le tapis, enlre le lit et la cheminée, gisait uu corps tendu. Ce corps était celui d'une jeune fille de dix- ,;pt à dix-huit ans, jolie dans l'acception charmaule lu mot. La jeune fille était velue comme elle avait dû l'être la veille, ce qui indiquait que l'accident in- ■mnu dont elle avait été victime avait eu lieu avant

l'Ile u'il commencé sa toilette de nuit.

Son visage avait la pâleur de celui d'un cadavre, son corps était roidi, ses malus glacées, mais elle ne sortait sur elle aucune trace de la plus légère violence. Ses vêtement: étaient intacts, la chambre ellen.ôme était dans uu ordre parfait, rien n'indiquait un 1 1 Ime lente.

Ni madame Geoffrin, ni Marielte n'avaient certes pu faire ces réflexion Se précipitant sur le corps inanimé do son enfaul, la pauvre mère l'avait saisi dans

ses bras en le pressant contre sa poitrine et en poussant des cris déchirants.

— Ma tille. ! mon enfant! disait-elle avec des sanglots dans la gorge. Que lui est-il arrivé? Un médecin!... des secours!... Mais ipj elle donc, Mariette,, appelle doue !

Et comme la pauvre servante, suffoquée par l'effroi,, ne pouvait tenter un mouvement, la mère se releva d'un bond, courut à la cheminée et arracha les deux cordons de sonnette appeudus de chaque côté de la glace. Uu effroyable carillon retentit au dehors. Cette action avait rendu Mariette à elle-même. Elle se précipita pour ouvrir la fenêtre.

— Plaçons mademoiselle à l'air sur un fauteuil, ditelle.

— De l'eau, du vinaigre, de l'élher! donne vite! s'écriait madame Geoffrin.

— Eh! mon Dieu, qu'y a-t-il? demanda une voix émue.

— Ta sœur ! répondit madame Geoffrin.

— Amélie!... Elle est malade?

El un jeune, et élégant cavalier bondit jusqu'au fauteuil sur lequel madame Geoffrin et la servante venaient de placer le corps de la jeune fille.

— Ah! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé à mademoiselle? demanda un valet en entrant à son tour.

— Joseph! un médecin!... Courez chercher un médecin! ordonna madame Geoffrin.

Le valet se précipita.

— Mais que s'est-il passé? demanda le jeune homme en s'agenouillant devant sa sœur, dont il avait saisi les mains inertes et glacées.

— Le sais-je? répondit madame Geoffrin en prodiguant ses secours à Amélie dont elle bassinait les tempes, nous l'avons trouvée là, étendue dans sa chambre.

— Ah ! les couleurs commencent à revenir, s'écria Marielte avec un accent joyeux.

Une légère contraction des muscles agita les coins de la bouche fine et mignonne d'Amélie.

— Elle revient à elle, dit Ferdinand.

— Mou Dieu, mon Dieu, disait madame Geoffrin, mais que lui est-ii arrivé? Elle ne s'est pas couchée... Ma pauvre enfant!... Elle aurait pu mourir là... sans secours... à deux pas de moi.

Amélie redressa uu peu la tète, ses yeux fermés jusqu'alors s'entr'ouvrireut.

— Amélie, ma fille, d'où souffres-tu ? demanda la pauvre mère avec une expression de tendresse indicible.

— Ma sœur, qu'as-tu?... parle?... réponds-nous, ajouta Ferdinand, toujours à genoux devant la jeune fille.

Amélie ne répondit pas, elle ne paraissait même pas avoir entendu. Ses yeux sans regard erraient aulour d'elle, sou visage n'exprimait aucune pensée. La vie revenait, le sang recommençait a circuler, mais !e cerveau de la j 'une tille n'avait évidemment pas repris ses fouctions.

Sur uu geste de madame Geoffrin, Mariette et Ferdinand s'étaient écartés, pour laisser l'air circuler librement aulour de la malade. Celle-ci, affaissée sur ellemême, ne paraissait pas avoir repris conscience de sa situation.

Tout a coup ses yeux s'animèrent, puis ses traits se crispèrent et uue douloureuse expression d'horrible anxiété se peignit sur sou joli visage. Faisant uu effort, elle porta les mains en ai ml comme pour écarter quelque rêve affreux et un cri expira sur ses lèvres.

Uadame Geoffrin se précipita vers Amélie.

— Qu'as-tu, mon enfant ■' s'écria-t-ell*.

— Grâce!... pitié! balbutia Amélie d'uue voix suppliante.

— Que dis-lu ? demuuda Ferdinand avec élonnement.

— Oh! poursuivit Amélie, je les entends. .. ils mon. tent... M* mère!... mon frère!... ils vont les tuer!... au sec...

La voix expira sur ses lèvres et la jeuue fille se renversa en arrière avec des tressaillements convulsifs.

— Mon Dieu ! Amélie, mais qu'as-tu donc ? s'écria madame GeoiTrin avec désespoir ; parle! réponds-moi, ne reconnais tu pas ta mère?...

— Au secours! reprit Amélie en se redressant, ils vont nous tuer tous 1... A moi I... ma mère!... oh ! ils la tuent.

— Mais elle est folle 1 s'écria Ferdinand avec un accent déchirant.

— Tais-toi, dit vivement sa mère.

Puis, revenant vers Amélie, elle la prit doucement dans ses bras, et la forçant à appuyer sa tête sur son épaule, elle se mit à la bercer tendrement comme on berce un enfant malade.

— Amélie, chère fille, dit-elle d'une voix caressante, tu n'as rien à redouter; que parles-tu de tuer!... n'es-lu pas auprès de ta mère... Tiens, regarde, voici ton Irère Ferdinand que tu aimes tant.

— Ferdinand, s'écria Amélie, c'est lui qu'ils vont tuer!... mon frère... au secours!... je les entends... ils montent... ils... Au secours!... je...

La jeune fille se renversa en arrière en proie aux spasmes nerveux les plus caractérisés. Madame Geoffriu et Mariette s'élancèrent pour la secourir. En ce moment la porte s'ouvrit et Joseph entra précipitamment.

— Voilà le médecin ! cria-t-il.

Un homme, vêtu sérèrement, pénétrait effectivement dans la pièce.

— Corvisarl! dit madame Geoffrin avec un cri dé joie ; oh! c'est le ciel qui vous envoie.

— Eh bien! qui donc est malade ici? répondit le savant praticien en posant son chapeau et ses gants sur un meuble. J'ai rencontré Joseph tout effaré... C'est cette chère enfant?... Que lui e^t-il donc arrivé?

Et le médecin s'approcha d'Amélie toujours en proie aux spasmes nerveux qui agitaient convulsivement tout son être.

Tandis que le docteur examinait attentivement la jeune fille, madame Geoffrin lui racontait en quelques mots ce qui s'était passé depuis son entrée dans la chambre et l'état encore inexpliqué et inexplicable dans lequel elle avait trouvé Amélie.

— Et hier soir, elle n'était pas malade?

— Nullement, répondit madame Geoffrin.

— El'e ne s'est plainte d'aucune douleur dans la tète?

— D'aucune.

— Elle a bien dîné?

— Parfaitement, et avant de se coucher elle a même dû souper, car nous avons retrouvé dans le cabinet de toilette du pain et des couûtures.

— A-t-elle été contrariée hier?

— Pas le moins du monde, répondit Ferdinand auquel s'adressait plus directement le docteur. Elle était d'une humeur charmante quand elle m'a dit bonsoir. Contrariée! elle, Amélie!... vous savez bien que c'est l'enfant gâté de la maison, docteur : tout le moude l'adore ici 1

Le docteur quitta la jeune fille, et allant vers une petite table où se trouvaient papier, encre et plumes, il écrivit rapidement une ordonnance qu'il tendit à Joseph :

— Allez à la pharmacie, dit-il.

Joseph partit comme un trait.

— Qu'en voyez- vous chercher? demanda madame Geoffrin avec inquiétude.

— Des antispasmodiques, répondit le docteur, des calmants. Celle enfant est sous l'influence d'une surexcitation nerveuse extraordinaire.

Ferdinand entraîna Corvisart dans un angle de la pièce :

— Docteur, dit-il avec émotion, est-ce que vous pensez que cela soit grave.

— Je ne le pense pas, répondit Corvisart; cependant je n'ose affirmer : il y a perturbation complète dans l'organisme. Cet évanouissement, qui a du durer des heures entières, puisque votre sœur ne s'est point couchée et que, par conséquent, l'attaque a dû avoir lieu vers minuit ou une heure, a pu déterminer quelque crise dangereuse.

— Que craignez-vous?

— Un épanchement au cerveau peut-être.

Ferdinand fit un geste de désespoir.

— J'indique le péril, dit vivement Corvisart, mais je ne désespère pas de le conjurer.

— Mais à quoi attribuez-vous celte attaque?

— A quelque émotion morale des plus violente?, bien certainement.

— Quelle émotion a-t-elle pu avoir?

— Docteur, cria madame Geoffrin, le calme revient un peu.

Corvisart quitta Ferdinand pour se rapprocher de la malade; le jeuue homme se promenait dans la chambre en réfléchissant. Eu passant devant un fauteuil, ses yeux tombèrent sur un journal déployé qui s'y trouvait; machinalement il s'empara de cette feuille, et à demi absorbé dans ses réflexions, il s'appuya contre le chambranle de la cheminée. Au même instant Joseph rentrait avec les médicaments demandés par Corvisart.

— Il faut coucher cette enfant-là, reprit le docteur d'une voix impérieuse, et laisser peu de monde autour d'elle. Ce que j'ordonne avant tout, c'est le repos le plus absolu. Venez, Ferdinand, nous reviendrons tout à l'heure, quand votre mère nous appellera.

Le médecin prit le bras du jeune- homme.

— Ah! fit celui-ci en froissant le journal qu'il tenait, je devine ce qui s'est passé; ma sœur aura lu hier soir quelques-unes de ces abominables histoires de meurtre dont sont remplies les feuilles publiques, et son imagination aidant, la peur des chauffeurs lui aura tourné la tète.

— Les chauffeurs 1 répéta Corvisart en sortant avec le jeune homme; vous savez ce qui s'est passé cette nuit!

— Où cela.

— Parbleu I à deux pas de chez vous, dans une maison de la rue de la Victoire dont les jardins sont mitoyens avec le vôtre : à côté de l'hôtel Bonaparte.

— Et que s'est-il passé?

— Toute une famille a été massacrée 1 Deux ménages : pères, mères et enfants 1

— Ah! mon Dieu, vous en êtes sûr ?

— J'ai été appelé ce malin par la justice pour examiner les cadavres; je sortais de celte maison quand j'ai rencontré Joseph.

— Et quels étaient ces malheureux.

— Des fabricants de drap d'Elbeuf, arrivés à Paris depuis quelques heures.

— Et ils ont été assassinés par les chauffeurs, celte nuit.

— Cette nuit même, ainsi qu'on vient de le constater.

Eu ce moment Joseph vint rejoindre les hommes qui étaient entrés dans la salle à manger.

— Monsieur, dit-il à son jeune maître, voilà qui est bizarre : je ne peux plus parvenir à ouvrir la serrure de la porte du cabinet de toilette de mademoiselle donnant sur le grand carré, ni celle du vestibule non

plus. On dirait que ces serrures ont été abîmées, qu'on a cherché à les forcer.

Çorvisart regarda Ferdinand qui était demeuré tout stupéfait.

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