AMÉLIE
Avec cette vigilance inquiète qui n'appartient qu'à la mère, madame GeofTriu prodiguait à sa tille ses soins empressés et intelligents. Mariette l'aidait en fille dé ■ vouée à ses maîtresses. Amélie, plus calme, mais toujours en proie à cette surexcitation morale qui l'empêchait d'avoir conscience de ce qui se passait autour d'elle, Amélie paraissait être encore sous l'impressiou de la terreur profonde qu'elle avait manifestée depuis qu'elle avait recouvré l'usage de la parole.
Des mots sans suile s'échappaient de ses lèvres, et tous ces mots décelaient la pensée d'un crime soit accompli, soit à accomplir, Midame Geoffrin se perdait en conjectures pour deviner ce qui pouvait se passer dans l'esprit de sa fille.
■ — Tu ne me reconnais donc pas? lui disait-elle en la portant dans son lit et en la pressant sur la poitrine. Comment! mon Amélie ne veut plus me connaître?
— M* mère! répéta la jeune fille. Oh! si je l'appelais... Mais non... elle aurait peur... elle aussi... elle les entendrait...
— Qui enteudrait-elle? demanda madame Geoffrin
— Eux... ils montent...
— Mais qui donc?
— Les chauffeurs !
— Les chauffeur»! répéta madame Geoffrin en pâlissant; que parles-tu de chauffeurs?
— Silence! dit Amélie en posant son doigt sur ses lèvres, ils vont nous entendre.. .ils nous surprendront... ils nous tueront... Il faut appeler... mais non... je ne puis pas... je... Ahl...
La jeune fille fit un effort comme pour parler, elle se dressa sur son séant, mais aucun son ne sortit plus de ses lèvres. Les veines de son cou se gonflèrent; son visage prit des teintes violacées"; ses yeux parurent près de jaillir de leur orbite; elle étouffait.
— Docteur 1 docteur! appela madame Geoffrin en proie à la plus horrible frayeur.
Le docteur arriva suivi de Ferdinand. En ce moment Amélie poussait uucrirauque et elle éditait eu sanglots. Des larmes abondantes ruisselèrent sur son visage ; son corps se cambra c-mme brisé et elle retomba sur son lit.
— Bravo! dit Çorvisart, voilà une heureuse ciise; voilà des larmes qui valent mieux que tous mes autis-
ues.
— Voos croyez? dit m. ! offrin avec inquiétude.
— Li :bleul Lai leurerl U^'elle sanglote, qu ' verse îles larmes surtout, i t ci: ne sera rie. . les nerfs de la face se
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a- gonflées. Allons! ce ne sera în-n, et ma pe Ar.. .user ce suir, si i lie le veut, au
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temenl et Amélie jeta ses deux bras autour du cou de sa mère.
— Mamau! dit-elle avec un élan de tendresse, comme lès enfants chéris eu trouvent seul.-.
— Ma fille ! Ah ! tu me reconnais, eu fin ! s'écria madame Geoffrin en joignant ses larmes à celles de sou enfant.
— Amélie, chère sœur ! dit Ferdinand eu se glissant dans la ruelle du lit pour se rapprocher de sa soeur, saus cependant déranger sa mère.
— C'est cela, pleurez tous, murmura Çorvisart en se promenant. Je ne connais pas de meilleur exutoire que les larmes. Saus les larmes, les trois quarts des fortes émotions détermineraient des congestions cérébrales. Décidément la nature fait bien les choses.
Et s'approchaut du lit :
— Eh bien! dit-il à la jeuna-rille, vous vous sentez dégagée, n'est-ce pas? La respiration est plus libre, la tète moins serrée. Donnez-moi votre main, mou enfant. Un peu de fièvre, mais ce n'est rien. Du repos, du calme, et nous n'y penserons plus.
— Mais, dit madame Geoffrin, que s'esl-il passé ? qu'as-tu donc ressenti?
— Est-ce que, tu as eu peur cette nuit? demanda Ferdinand.
— Peur? répéta Amélie en frémissant.
Elle était redevenue fo4 pâle et ses mains se prirent à trembler.
— Parle, réponds-nous, reprit madame Geoffrin mue par une nouvelle inquiétude.
— Voyons, Amélie, dis-nous tout, ajouta Ferdinand,
— Sans doute, dit le docteur. Quoiqu'il vous soit arrivé, chère enfant, vous n'avez plus rien à craindre maintenant.
— Oh ! lit Amélie en enfermant sa tète dans ses mains. quelle nuit affreuse 1
— Mais que s'est-il passé? reprit madame Geoffrin.
— Interrogez-la, souffla le docteur à l'oreille de la mère, saus quoi le désordre qui règne dans son esprit l'empêchera d'ex primer ses idées d'une manière suivie.
Madame Geoffrin prit les mains d'Amélie.
— Hier au soir, dit-elle d'une voix caressante, nous avons passé la soirée dans ma chambre; lu le le rappelles?
— Oui, ma mère répondit la jeune fille.
— Ton frère avait fait de la musique: tu étais heureuse, lu ne souffrais pas alors?
— Oh ! non, m i mère!
— Il était minuit quand Ferdinand nous quitta poui remonter chez lui. Les domestiques étaient couchés, el lu voulu i iimo de chambre et me mettre au lit; lu te souvien
— Pai tailement !
— No i s longtemps ense ifin lu me quittas pour gagner ta chambn , -lu quelle h iure il était alors?
— Il était uue heure du maliu, mam 'U, dit A d'une \
— En t vivement Ferdinan I, momi -tu fait?
Amélie co n visage de ses deux mains.
— Attendez, dit la jeui oui, ji i
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pris mie lumière et j'allai regarder dans le cabinet de toilette pour voir si quelquefois Mariette n'avait pas eu la pensée de me préparer à souper ; mais elle l'avait oublié sans doute, car mes regards ne rencontrèrent pas la moindre collation. Je songeais à me coucher quand mon estomac, criant de plus en plus famine, je me déterminai à aller chercher des provisions iiîce.
« Je traversai donc le couloir et je me rendis d'abord dans la salle à manger. La, je pris une assiette, un verre, une carafe d'eau; puis je passai dans l'ol où je pri~ des confitures...
— Apïèsî après?... dit madame Geoflïin en voyant sa fille s'arrêter.
— Fort embarrassée, reprit Amélie, car, outre toutes mes provisions, j'avais eucore un bougeoir à tenir,
; un journal que j'avais trouvé dans la salle et dont je m'étais emparée pour me distraire, je revins pas, étouffant le bruit de mes allées et venues afin de ne pas t'éveiller, bonne mère, et je regagnai le cabinet de toilette, dans lequel -je posai mon soupsr sur ma petite table.
< (l'installant convenablement, je commençai mon repas avec un appétit magnifique!, et j'entamai la lecture de mon journal. Comme rie coutume, la feuille t remplie d'histoires de chauffeurs.
.« Ou racontait des histoires horribles et on que les assassinats les plus affreux se commet! i .1 non-seulement autour de Paris, mais à Paris n Oa affirmait qu'aux Halles, en plein jour, un jeune vaitélé arrêté etinsulté par le peuple furieux parce que, avait-on prétendu, il ressemblait à l'un des portraits représentant les chefs des chauffeurs. Ou disait que les bons citoyens devaient veiller sur eux. Les chauffeurs, traqués de toutes parts, avaient reflué daus la capitale comme dans le lieu le plus capable de les cacher et de leur offrir un refuge assuré. Je lus là, avec un vif intérêt, deux colonnes de réflexions sur cette bande de monstres sanguinaires.
« Le fameux Rémouleur, l'un des chefs, avait été manqué, disait-on, la semaine précédente, dans la rue Saint-Lazare, dans un endroit que j'ai reconnu à la description pour être situé à deux pas de notre maison. Cela me fit frémir, et dès lors me remit en mémoire tous les récits que j'avais entendu faire sur cette bande infernale.
« Impatientée de l'effroi que je commençais à ressentir, je rejetai le journal et je m'efforçai de donner un autre cours à mes idées. Je pensai à toi, ma mère, à mon frère, à Caroline, mon amie que j'avais quittée si triste hier malin, sans pouvoir connaître la cause de sa tristesse. Bref, j'étais parvenue à me distraire et je continuais mon repas, que j'avais aux deux tiers achevé, lorsque le silence profond qui régnait autour de moi fut troublé tout à coup.
— Oh! mon Dieu! dit madame Geoffrin en levant les bras vers le ciel.
— Quelle sorte de bruit entendais-tu? demanda Ferdinand.
— Un bruit de pas assourdis par la distance. J'écoutai plus attentivement, et je distinguai mieux encore le même bruit, qui me sembla celte fois provenir de la cuisine située sous le vestibule.
« Tu te souviens, ma mère, poursuivit Amélie, dont les idées paraissaient devenir de plus en plus nettes, tu te souviens que tu avais chassé avant-hier Jérôme, notre coch«, en lui reprochant d'inlroduire des amis dans sa chambre après que nous étions couchés et en l'accusant de voler des provisions à la cave pour souper là-haut avec ses invités?
— Sans doute, et cela est vrai ! dit madame Geoffrin.
— Les reproches que tu avais faits à Jérôme en le mettant à la porte m'étaient restés présents dans la pensée. Eu entendant ce bruit, que je crus parti de la
cuisine, je me rappelai toute cette affaire, et, que Mariette ei Joseph me pardonnent, je les accusai involoulairein 'ni, de continuer ce genre d'existence reproché à .Jérôme.
— Ahl mademoiselle! firent à la fois les deux do-
A,mél hua du geste.
« Laissez-moi dire, poursuivit-elle, puisque main- <> j'ai reconnu mon erreur.
— Continue! continue! dit vivement Ferdinand.
— Convaincue que je ne me trompais pas, Ji'éc plus attentivement ; mais le bruit avait ee&sé. Je
■npée, me dis-je en reprenant mou r terrompu.
« Mais je ne portais pas la seconde bouc] lèvres que le même bruit qui avait éveillé mon i1 .lion retentit de nouveau, toujours dans la direction de la cuisine.
« Ah! dis-je en me levant et obéissant toujours ■'* la même pensée, cette fois, je sui.3 certaine d'avoir entendu!
« Je m'approchai de la porte donnant sur le carré et j'écoutai, retenant mon haleine; mes soupçons se changèrent aussitôt eu certitude, car des pas réguliers, retenus, comme le sont ordinairement ceux de gens qui craignent d'être entendus , devinrent Uès distiÈets pour mon oreille. Il était positif qu'on montait l'escalier de pierre du premier : je ne pouvais plus en douter.
« Je vous assure qu'alors je ne ressentais aucune crainte. Absolument dominée par la pensée que j'allais surprendre nos domestiques en faute, je j?qsai la main s ir le premier verrou de ma porte et je le fis glisser avec une extrême précaution. On montait toujours.
« C'est cela, me dis-je, ils vont regagner leurs chambres : ils ne savent pas que je suis là, que je vais les surprendre! c'est ainsi qu'où obéit aux ordres de ma mère! »
« J'appuyai la main sur le second verrou et j'allais le tirer également lorsqu'un bruit de verre cassé retentit soudainement : c'était évidemment la petite lanterne de l'escalier accrochée au mur, que l'on avait heurtée, fait tomber et brisée; mais tous les domestiques connaissaient parfaitement l'endroit où était accrochée cette petite lanterne, comment pouvaieulils s'y être heurtés, même dans l'obscurité la plus profonde, eux qui devaient avoir tant d'intérêt à ne faire aucun bruit? Puis, cet accident arrivé eût dû exciter leur rire, et je n'entendais rien. Mais si ce n'était pas eux, alors qui était-ce donc qui s'étail introduit che'. nous? Ces réflexions m'avaient traversé l'esprit dix fois plus vile que je ne mets à vous les dire. Oh! chère mère, si tu savais ce que je souffris alors!
— Pauvre enfant! s'écria madame Geoffrin.
— Après? après? demanda le docteur, qui depuis quelques instants semblait prendre au récit d'Amélie un intérêt plus vif.
— Oh! continua Amélie, j'eus peur ! tout mon saBg se portait à mon cœur et j'étouffais! Un bourdonnement assourdit mes oreilles... mes yeux se voilèrent... En un instant toutes les pensées que m'avait suggérées la lecture du journal me revinrent à l'esprit; je me pris à trembler, et d'un geste rapide, sans me rendre compte de ce que je faisais, je repoussai les verrous dans leur gâche.
— Mais il fallait venir me prévenir! dit madame Geoffrin.
— Il fallait m'appelerl s'écria Ferdinand.
— Il fallait nous sonner, mademoiselle ! ajouta Joseph.
— Je fus sur le point de réveiller toute la maison, poursuivit Amélie, mais une réflexion me retint : je me rappelai que dans l'affaire du Cro-issy, jugée dernièrement, les chauffeurs avaient posé une sentinelle
année dans la cour et à chaque porte, avec mission de tuer tous ceux qui s'élanceraient pour sortir. Je venais de lire que la semaine dernière, à Étampes, dans une expédition faite par la bande de Jean le Roux, il y avait eu deux personnes tuées en tentant seulement d'appeler au secours.
« J'eus peur, si je te réveillais brusquement, ma mère, que tu n'appelasses sur-le-champ mon frère et les domestiques, et que, les chauffeurs étant alors dans l'escalier, tu ne fusses cause de la mort de Ferdinand, de Mariette et de Joseph.
« J'étais donc toujours là, écoulant avec une anxiété profonde; mais je n'entendais plus rien. Tout paraissait être de nouveau plongé dans le calme le plus parfait. Je respirai plus librement en me demandant si je ne m'étais pas trompée, si j'avais bien réellement entendu des pas, si je n'étais pas le jouet de quelque illusion trompeuse... Je passai dans ma chambre pour voir l'heure.
« Et quelle heure était-il? demanda le docteur avec un intérêt de plus en plus marqué.
— Deux heures du matin.
— C'est bien cela ! murmura-l-il.
Puis, reprenant à voix haute :
« Après? demanda-t-il.
— Tremblante et incertaine, continua Amélie, je ne savais que croire, quel parti prendre, quand le retentissement sourd de plusieurs pas me donna la preuve qu'on redescendait maintenant l'escalier du second étage. La terreur me saisit de nouveau... cepeudant je ne perdis pas encore la tète : j'avais conscience de la situation....