IE RÊVE
— Après? après? dit vivement madame Geoffrin.
— Oh! réprit Amélie, cette fois j'étais bien certaine que le bruit n'était pas produit par mon imagination exaltée, il était réel. J'entendais distinctement descendre, avec précaution, mais j'entendais descendre, et je ne pouvais plus supposer dès lors que ce fussent les domestiques, car ils auraient bien remonté dans leurs chambres, mais ils ne fussent certainement pas descendus au milieu de la nuit.
« Ce que je distinguais c'était le bruit des pas de trois ou quatre hommes. Ils atteignaient le palier, ils s'arrêtèrent devant une porte. Autant que j'en pus juger, ils tinrent là conférence. J étais éperdue, haletante, collée contre ma porte, que je m'attendais à voir attaquer de minute en minute. Je vécus deux siècles durant les quelques instants qui s'écoulèrent...
— Ces hommes causaient entre eux alors? demanda le docteur.
— Oui, répondit Amélie.
— Et que se disaient-ils?
— Je ne pouvais entendre distinctement ; les paroles étaient échangées à voix très basse; cependant je pus surprendre quelques phrases, qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire.
— Ainsi, disait l'un des hommes, nous serons venus ici pour rien, et tandis que les camarades feront le grand coup là-bas, nous ne nous serons pas seulement amusés ici?
— Eh! répondit un autre, ces serrures sont plus solides que celles de Brest I
— Ensuite, continua Amélie, l'homme prononça encore quelques paroles à voix plus basse, mais je n'entendis plus qu'un bourdonnement confus. Je saisis au passage des mots isolés comme ceux-ci : « Tard... le jour... mère... rien ici... là-haut... porte de la petite...
— Non, demain, dit enfin celui qui paraissait être le chef.
Puis, comme répondant à une volonté éuergiquement exprimée par les autres :
— Eh bien! tout de suite, ajoula-t-il, mais faites vite!
— Au même instant, j'entendis le bruit causé pat plusieurs morceaux de fer qu'on devait poser sur les dalles du carré.
« J'étais là dans un état d'anxiété que je ne saurais dépeindre. Encore je voulus appeler, mais encore la terrible réflexion que c'était vouer à la mort ou Ferdinand ou l'un de nos serviteurs arrêta le cri prêt à aillir de mes lèvres. Collée contre la porte, n'osant tenter un mouvement, je demeurai immobile, foudroyée, paralysée par la terreur.
« J'entendais un outil de fer essayant de forcer la serrure de la porte de la salle. Au même instant la porte sur laquelle j'étais appuyée éprouva une légère secousse et un bruit sec m'avertit qu'une fausse clef cherchait à faire jouer le pêne.
« Que se passa-t-il alors en moi? je ne puis me l'expliquer encore. Il me semblait qu'un cercle de fer rouge entourait ma tète. On ne doit pas souffrir plus quand la raison vous abandonne.
« Qu'allais-je faire? je l'ignore... M'élancer sans doute dans la chambre de ma mère, crier, appeler, nous perdre tous, lorsque tout à coup un son aigu retentit, déchirant le silence de la nuit.
« Ce coup de sifflet parut impressionner vivement les bandits, car ils cessèrent subitement leur travail. Ils semblèrent écouter, un second coup de sifflet retentit encore; je les entendis ramasser précipitamment leurs outils et descendre avec une agilité extraordinaire. Quelques secondes après, je n'avais pas changé de situation, j'étais toujours appuyée contre la porte, mais j'avais la certitude que le péril était passé.
— Mais pourquoi alors n'être pas accourue près de moi? dit madame Geoffrin.
— J'allais le faire, ma mère, répondit Amélie. Je respirais plus librement, et machinalement je rentrais dans ma chambre, quand il me sembla voir briller une lueur à travers les rideaux de ma fenêtre. Encore sous l'impression de la terreur profonde que je venais d'éprouver, je m'élançai, j'écartai les rideaux...
— Et? dit Ferdinand en voyant sa sœur s'arrêter subitement.
Amélie était redevenue extrêmement pâle, et elle ensevelit son visage dans ses deux mains comme si elle eût craint que ses yeux ne rencontrassent quelque hideux tableau.
— Qu'avez-vous donc vu? demanda le docteur.
— Oh ! murmura Amélie, c'était horrible!
— Parle vite, chère enfant, contie-nous tout, dit madame Geoffrin avec une anxiété nouvelle et en attirant sur sou épaule la tête de sa Clic bien-aimée.
Amélie lit uu effort pour surmonter l'émotion qui s'était emparée d'elle.
— Notre jardin était sombre, reprit-elle, mais là-bas, à droite, dans la direction des maisons de la rue de la Victoire, je vis briller uu grand feu rouge par une fenêtre ouverte. Ou eût dit que toute une pièce était embrasée, puis se détachant sur cette lueur rougo, des ombres circulaient.
« Alors... Oh! je n'oublierai jamais celai... c'était affreux !...
« C'était un rôvo, n'est-ce pas, ma mère?... Je crus voir une femme agenouillée, des enfant* près d'elle, puis uu sabre nu au-dessus de sa tête... El tout à coup le sabre s'abaissa, la femme tombal... Je crus entendre un cri, je crus voir ruisseler le sang, et les enfants, eux aussi, tombaient frappés..
Une ronde de soldats passait.
« Folle, je reculai; je voulus appeler, mais il me sembla que ma langue était paralysée... Uu mot écrit en caractères de feu dansait autour de moi dans la chambre; ce mot était celui de chauffeurs!... Eûfin je fis un effort, mais mon pied glissa, je tombai...
« Depuis ce moment, ajouta Amélie après un court silence, je ne me rappelle plus rien, mais absolument rien. »
Madame Geoffrin, Ferdinand et le docteur se regardaient tous trois avec des expressions de physionomie différentes. Ferdinand et le docteur paraissaient se comprendre et échanger une série de pensées mystérieuses, madame Geoffrin était stupéfaite, elle ne savait que croire. Mariette et Joseph, qui avaient tout entendu, se tenaient à peu de dislance du lit; Joseph faisant de gros yeux et parlant bas à la carriériste, laquelle ouvrait une bouche énorme.
Quant à Amélie, replongée dans les pensées qui la faisaient si cruellement souffrir, elle avait les sourcils contractés et le front chargé de nuages.
— Où! dit-elle enfin, tout cela est un affreux rêve
n'est-ce pas maman? Je n'ai pas vu ces horribles scènes.
— Eh I sans doute, dit vivement le docteur. Voua avez soupe sans en avoir l'habitude, et rien ne charge plus l'estomac que les repas du soir; et puis vous allez boire de l'eau pure; mais l'eau de Paris est exécrable, chère enfaat; vous aurez eu une mauvaise digestion, et vous savez que rieu n'engendre le cauchemar comme une digestion pénible Je m'expliqua parfaitement ce qui s'est passé. Vous avez lu en maogeant ces abominables histoires dont les journaux sont remplis. Cela vous aura monté la tête, vous vous serez assoupie sans vous en apercevoir, puis le malaise causé par la digestion pénible vous aura réveillée. Encore sous l'impression des cauchemars qui vous avaient assiégée, vous aurez pris une lumière ordinaire pour une lueur sinistre, vos rêves pour d'horribles réalités. La peur aura fait son effet, qui, joint à l'embarras de votre estomac, lequel embarras avait surexcité votre système nerveux, vous a causé une sorte de petite congestion qui heureusement a
mni-TAPiN
i'i lie même-. C'est bien simple... Allons, je vous quille, maintenant que vous aile/, mieux. Du calme. du repos, ne reparlez plus de tout cela, n'y pensez plus suitout... Eh! eh! laisse/, les vilaius rêves de côté, vous ôles entourée d'assez ai niables el excellentes réalités.
lissant Ferdinand par le bras, le docteur l'entraîna vivement :
— Ft voilà pourquoi votre fille est muette! murmura-t-il à son oreille. I! ne faut pas que votre sœur puisse eroire à la réalité de ce qu'elle a vu, sans cela l'impression sérail trop profonde; elle demeurerait flagrante, et il lui faut un calme absolu pour la remettre.
Ferdinand lit signe qu'il avait compris.
— Venez-vous avec nous, madame.? demanda Corvisarteu engageant, du geste, madame GeofiYiu à quitter la chambre.
L'excellente mère comprit que le docteur voulait lui parler, et après avoir embrassé sa fille, elle se dirigea vers la porte du cabinet de toiletle, sur le seuil de laquelle paraissait l'attendre Corvisart. En voyant venir madame Ge< flan, le docteur s'effaça pour la laisser passer devant lui, mais à peine eut-elle quitté la pièce :
— Ahl dit-il comme quelqu'un qui se souvient, j'oubliais ma trousse.
Et il revint précipitamment -vers une petite table placée près du lit el sur laquelle se trouvail tout ouvert l'un de ces étuis de cuir garnis de petites fioles, tels qu'eu portent d'ordinaire les médecins. Amélie était étendue sur sa couche el ses yeux suivaie.nl machinalement le docteur. Mariette était alors à l'autre bout de la chambre, que madame Geoffrin venait de quitter. Corvisart se pencha -vivement vers Amélie, comme pour remonter le drap sur l'un de ses bras demi-nus :
— Dans votre rêve, dit-il à ^voix basse et en parlant rapidement, la vue de l'horrible scène que vous nous avez racontée était-elle la seule et unique cause de l'émotion terrible que vous éprouviez?
Amélie regarda le docteur avec des yeux démesurément ouverts; un nuage pourpre s'étendait sur son visage.
— Vous ne me comprenez pas? demanda Corvisart. La jeune fille ne répondit pas. Corvisart se pencha
vers elle plus encore :
— Puisqu'il faut que je m'explique nettement, reprit-il, je vous demande, chère enfant, si parmi les voix que vous avez entendues à travers la porle, ou que. du moins vous avez cru entendre, vous n'avez
ié reconnaître un oi ri...
' lie, de cramoisie qu'elle était, devint d'une Lvide. Sa mata, sai issant celle du docteur, t avec une force extraordinaire.
Je ne me tromp le médecin.
ae Amélie ne ré
vous avez cru reconnaître la voix ■(>iuni j . conlinua-t-il.
m: : butia la jeune fille avec un soupir de
doul r,
— Et... clans celui qui menaçait la pauvre femme...
: lie eu porl int les ma n
__ \ iien qu
- 7. plus à co emar, cl repose
un puis il lil un pi s
•mai :
: . une voix émue, répétez-moi
encore que ;
— y us le répéterai tant que vous le vou-
drez, par la raison toute simple que c'est effectivement un rêve dont vous avez ressenti les effetsl
— Vous ne me trompez p:
— Pourquoi voulez-vous que je vous trompe?
— Ainsi c'est un rêve ! dit Amélie avec un soupir de soulagement.
— Eh! oui, un cauchemar! Allons, n'y pensez plus et reposez-vous. Buvez cela, chère enfant!
El prenant une des petite tioles-que Joseph avait rapportées, le docteur en versa quelques gouttes d un verre d'eau sucrée qu'il présenta à la malade. Amélie prit le verre cl en but le contenu.
— Celait un rêve ! répéta-l-elle en se laissant retomber sur sa couch".
Le docteur lui adressa un doux sourire, puis il traversa la pièce et passa dans le cabinet de toilette.
— Madame et M. Ferdinand sont dans la salle à manger! dit Joseph, qui attendait là.
Le docteur désigna du doigt une autre porte située à gauche et qui, on le devinait à sa disposition, devait donner sur le carré.
— C'est cette porte dont la -serrure est abîmée? demauda-t-il à voix basse.
— Oui, répondit Joseph, on a voulu la forcer, j'en réponds.
tJNE CONSTATATION
Le docteur quittait Joseph, et il allait s'engager dans le couloir, quand il parut frappé par une réflexion subite. 11 s'arrêta et, revenant sur ses pas, il conduisit le valet dans l'embrasure de la fenêtre donnant sur la cour.
— Tu vas descendre exploier le vestibule, examiner la porte d'entrée de la maison et celle donnant sur le jardin, dit-il.
— Oui, citoyen! répondit Joseph.
— Examine avec attention, surtout, vois s'il n'y a aucune empreinte de pieds dans la terre du jardin, s'il y a une empreinte, respecte-la. S: tu trouvais des traces d'effraction aux portes du rez-de-chaussée, tu le constaterais. S'il n'y a aucune trace de cette nature, regarde le sol du jardin devant la maison et assure-toi s'il a éi à, afin de savoir si l'on est entré de ce côté ou par la cour.
— Oui, citoyen.
Eh bien, d cteur, [u i faites-vous donc? demanda madame Gcoll'rin en apparaissant.
Je donnais une consultation à Joseph, répondit en souriant le médecin.
Et adressant un sig le d'intelligence au valet, il madame Geoffrin dans la salle à manger. Fcrdii était là inquiet. ■.. rêveur.
— Ce n'est rien ce qu'a Amélie, n'est-ce pas de demanda vivement mad i'Yiu.
Non, 'les c,.!'i anls et du repos, i sari. Q iriex cerise sur un mor-
■ ilorme.
p : mi! Et vous croyez que c'est uu, rôva
qui aura nu...
—.'Mai? interrompit le docteur. Je crois
lilé.
ilit.
Comment? dit- [ue vous disiez tout a
i pour tranquilliser ^oa
— \ 'elle n'a |
endu tout s aracouti 1 M
litsdans c nuit!
— Demandez a Joseph, qui ne peut ouvrir ni U [,,„t, ,, celle du cabinet de toiletle do
votre fille, par la raison toule simple qu'où a lenlé de li s forcer cette nuit.
Madame Geofl'riu fil uu geste d'efi'roi.
— Mais celte scèue de massacre à laquelle elle croit avoir assisté.
— Elle y a assisté en effet! Cette nuit, dans la maison dont le jardiu est mitoyen avec le vôtre, on a,
ue je le disais à voire fils, assassiné doux niéna-
, lëa mères eldcux enfants,! , !t qui a commis ces crimes?
— El a! les chauffeurs, toujours les chauffeurs!- iii Corvisatt av e colère. C.'quim'ej. contre , c'est qu'ils ont un médecin dans leur b tndW
— Comment! dit madame Geoffrin avec stupeur, êles-vous certain...
— De ce que je vous dis? Que trop certain, chère dame. J'ai été réveillé ce malin p ir les msgistrats qui m'envoyaient quérir pour aller constater le crime : j'ai tout vu, j'ai inspecté tous les corps, ceux des femmes, ceux des hommes et ceux des deux petits enfants.
— Deux maris, deux femmes et deux enfants assassinés! répéta madame Geoffrin en levant les hras au ciel!
Puis, changeant de ton brusquement et ramenée à d'autres pensées, par l'égoïsme si naturel de sa tendresse maternelle :
— Mus si Amélie n'a pas rêvé, reprit-elle, si elle a bien eutendu ce qu'elle a cru entendre, c'étaient des assassins qui étaienl dans celte maison, ici? .
— Tout le fait supposer, répondit le docteur,
— Des assassins ! El ma pauvre fille aurait pu... Oh! docteur, ue me donnez pas une telle pensée!
— Mais, dit Ferdinand en se rapprochaut, si ce sont des bandits qu'Amélie a entendus cettenuit, comment ont-ils pu s'introduire dans la maison? chaque soir les portes sont soigneusement fermées, et il n'y a eu aucune '.entative d'atfraction.
— C'est ce que Joseph nous dira tout à l'heure, car je l'ai envoyé explorer le rez-de-chaussée.
— C'est ce que je puis vous dire tout de suite, docteur, répondit Ferdinand; car je viens de descendre à l'instant pour aller examiner la porte donnant sur la cour et celle ouvrant sur le jardin.
— Eh bien?
— Elles ne portent pas la moindre trace de violence..
— Vous les avez examinées?
— Minutieusement.
— Et les fenêtres de la cuisine, celles du vestibule?
— Rien non plus ; les contrevents sont solides, et ils n'ont point été touchés.
— On est entré cependant.
— A l'aide de fausses clefs, alors.
— Ou d'intelligence dans la place, dit le docteur en baissant la voix.
Ferdinand fit un geste de dénégation.
— Oh! dit madame Geoffrin, y pensez-vous, docteur? Mais ce serait accuser ceux qui nous entourent. Mariette et Joseph sont d'excellents serviteurs, M irielte est avec moi depuis quinze années; elle a élevé ma fille. Joseph est à notre service depuis douze ans ; mon mari avait en lui une confiance absolue; ce sont des serviteurs fidèles; j'ai traversé avec eux les terribles aunées par lesquelles nous venons de passer, et ils nous ont donné les témoignages du plus sincère attachement. Les laisser accuser serait de l'ingratitude.
— Eh! fit Corvisart avec impatience, je n'accuse ni Marielle ni Joseph; mais vous avez eu d'autres domestiques, entre autres le cocher que vous avez chassé ces jours derniers.
— Jérôme?
— Oui ; pourquoi esl-il sorti de chez vous ?
— C'est mou tils qui l'a renvoyé.
— Il soignait mal les chevaux, dit Ferdinand. Je lui en ai fait l'obscrvalion, et, comme ses réponses étalent inconvenantes, je lui ai donné sur-le-chuinp. sou compte.