‹ Le taoïsmeChapitre 11 sur 99 · Tchoung-hiu tchin King, édit, jap., liv. n, p · texte numérisé non relu

Tchoung-hiu tchin King, édit, jap., liv. n, p

3. J'ai fait paraître la traduction de la première partie de cette antique géographie chinoise dans les Mémoires du Comité Sinico-Japonais (tt. IV à IX ; l’impression de la seconde et dernière partie commencera cette année.

sans doute la plus vieille géographie du monde, ne renferme pas seulement le nom des Génies spéciaux aux différentes montagnes de la Chine, mais on y trouve de curieuses indications sur les cérémonies pratiquées en l’honneur de chacun d'entre eux. Ces cérémonies comprenaient le plus souvent, — mais non point toujours, — des sacrifices d'animaux et des offrandes de riz et de vin. On les accomplissait sur des tertres artificiels environnés d’une plate-forme qu’on nivelait avec soin. Des objets en jade, des tablettes votives de différentes formes, ou bien des sceptres fabriqués avec une pierre précieuse comptaient au nombre des offrandes ; et c’est sans doute dans l’intention de les faire parvenir aux génies qu'on les enterrait à la fin du service sacré. On trouve, dans le même livre, des traces de danses religieuses pratiquées avec le concours d’armes et de divers instruments de musique.

La forme attribuée aux Génies des montagnes et des eaux était presque toujours fantastique. Ces sortes de divinités tenaient à la fois de l’homme et des animaux. Leur demeure favorite était dans les gorges inaccessibles des montagnes ou dans le gouffre des rivières. Lorsqu’ils paraissaient aux regards des humains, le vent souillait avec fureur, la pluie tombait à torrents ; autour d’eux apparaissaient des lueurs extraordinaires.

Le Chan-haï Kim/ nous apporte un autre genre de faits très intéressant pour l’étude des origines religieuses et politiques des Chinois. On y trouve le polythéisme primitif associé aux annales de leurs premiers empereurs. La légende des filles de Yao, par exemple, données toutes les deux en mariage par ce prince à son

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successeur Chun et transformées plus tard en génies tutélaires de la rivière Siang, se rencontre dans la vieille géographie. Ce ne sont donc pas les seuls taossé qu'il faut rendre responsables, comme on le fait d'ordinaire, de toutes ces aberrations religieuses qui placent si bas le culte primitif de la Chine et rendait inévitable l’éclosion d'un système cosmogonique fondé, si non sur la connaissance des choses de la nature, du moins sur un remarquable travail de raisonnements purs ou à-prioriques, tel que nous en présente l’œuvre du philosophe Lao-tse.

Dans les conditions actuelles des études sinologiques, le polythéisme de la Chine anté-confucéiste ne parait pas être sorti de l'état le plus grossier et le plus rudimentaire. On n'aperçoit pas l’idée de synthèse qui a pu provoquer sa formation, si tant est qu’une idée générale ait jamais présidé à ses premiers développements. Tel qu’il nous apparaît aujourd'hui, il n'indique rien de plus que le balbutiement d’un peuple encore embarrassé dans les langes de son berceau. Rien en effet ne nous autorise jusqu'à présent à attribuer une plus haute valeur intellectuelle à la forme religieuse quenous rencontrons aux âges primordiaux de la race Jaune. Aucune des conceptions philosophiques qui se produisent dans le Tao-teh King d’une façon aussi puissante, — on pourrait dire aussi audacieuse, — ne se révèle, même à l’état embryonnaire, dans l’histoire de l'antiquité chinoise. On n'y trouve pas la moindre idée de la métempsycose, à côté des créations purement fantaisistes du polythéisme primitif. En revanche, il y est souvent question de métamorphoses dont la

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conception exige moins d’efforts d'intelligence que celle de la renaissance on de la transmigration des âmes. Les livres indigènes renferment de nombreux récits de ces métamorphoses qui sont racontées de la façon la plus naïve, sans que leurs auteurs éprouvent le besoin d’en signaler la nature enfantine et imaginaire. La plupart de ces récits revêtent en outre une forme bizarre et à peine dégrossie qui exclue tonie sentimentalité et toute poésie. Le progrès de la civilisation devait nécessairement les faire tomber en discrédit et provoquer une réaction. Cette réaction se traduisit sans doute bien plus par les théories du Taoïsme que par renseignement purement moral et au fond très conservateur de Confucius. 11 nous est toutefois bien difficile d’en apprécier le caractère et la portée, car les ouvrages qui auraient dû nous instruire à son égard sont en général perdus ; et ce n’est guère que dans les œuvres des philosophes postérieurs de plusieurs siècles à Lao-tse que nous pouvons en découvrir quelques indices. Malgré leur insuffisance, malgré les doutes qu’ils provoquent, ce sont évidemment ces indices qu’il convient d’examiner pour éclaircir tant soit peu le problème des origines à jamais obscures de la conception taoïsle.

Un ouvrage intitulé Yin-fou King, de beaucoup antérieur à celui de Lao-tse et renfermant un premier aperçu des idées de ce philosophe, passe pour avoir été composé par l’empereur Hoang-ti, dont les historiens chinois placent l’avènement à la fin du XXVIIe siècle avant notre ère. Cet ouvrage, — si tant est qu’il ait jamais existé, — a été perdu, et celui que l’on possède aujourd’hui sous le même titre est considéré comme

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apocryphe. La composition de celui-ci remonte cependant à une époque au moins aussi ancienne que le XII0 siècle et pourrait bien être une production de Li-tsiouèn, auteur du VIIIe siècle, auquel on doit en outre un traité sur l’art militaire. Ce Li-tsiouèn avait-il eu à sa disposition des documents sur le Taoïsme plus anciens que le Tao-teh King ? On l’ignore. Son livre est néanmoins considéré comme une œuvre de mérite, et le savant exégète Tchou-hi n’hésite pas à lui accorder une place parmi les monuments de la littérature nationale de la Chine 1 . Quoiqu'il en soit, ce n’est pas avec un ouvrage aussi suspect qu'il est possible de rien établir au sujet du Taoïsme primitif ; et le Yin-fou King ne cessera sans doute point d’être relégué au rang des livres apocryphes ou légendaires.

Il est cependant certain que bien longtgmps avant la renaissance des lettres sous la dynastie des Han, la tradition considérait Hoang-ti comme un précurseur des idées taoïstes. Le philosophe Lieh Yu-keou qui Il orissa it au commencement du IVe siècle avant notre ère et que l'on désigne comme le successeur immédiat de Lao-tse, a consacré à ce prince un chapitre spécial de son ouvrage, dans lequel il est fait allusion à ses théories morales et politiques. Le livre de Lieh Yu-keou, comme je l’ai dit, est assez généralement considéré comme authentique ; mais il est probable qu’il ne l'est qu’en partie. Les passages relatifs à Hoang-ti seraient-ils apocryphes ? Je suis tenté de le croire, bien qu’il me manque des éléments de contrôle indispen-

1. Wylie, Noies on Chinese Literalure, p. 173 ; cf. Sse-kou tsiouenchou kien-ming mouh-loh , liv. xiv, p. 57.

sables pour me prononcer en connaissance de cause. Rien n’autorise à dire que Lieh-tsc ait connu l’œuvre attribuée au fondateur de la monarchie chinoise, et encore moins qu’il en ait donné des extraits ; mais il n’est pas invraisemblable qu’il ait eu à sa disposition des documents déjà fort anciens à son époque et auquel la voix populaire attribuait alors une royale origine. A moins que Lieh-tsc, qui était un esprit fantaisiste à son heure, ait inventé de toutes pièces les opinions qu’il prête à Hoang-ti, dans l’unique espoir d’obtenir pour ses doctrines l’appui d’une personalité considérable et très vénérée chez ses compatriotes.

Ontrouve notammentdans le Tchoung-yu tchin King , dont on ne possède pas encore de traduction, le récit d’un voyage fait en rêve par l’empereur lloang-ti, où il est bien difficile de ne pas reconnaître des analogies avec le système gouvernemental préconisé par le philosophe Lao-tse. Ces idées auraient été aussi celles du saint empereur A’ao, que Confucius nous représente comme pénétré de principes tout à fait différents. C’est du moins ce que raconte un autre philosophe de la même époque, Tchouang-tcheou ou Tchouang-tse, qui, lui aussi, fait mention d’un pays imaginaire auquel il donne le nom de Kien-teh koueh « le Royaume où l’on édifie la Vertu '. »

Un ne lira peut-être pas sans intérêt le récit du voyage de Iloang-ti au pays de Hoa-siu, où perce l’ironie si caractéristique et souvent si paradoxale qui se rencontre à chaque instant dans l’œuvre de Lieh Yu-keou.

1. Nan-hoa Kiiirj, chap. Chan-inouh (édit, jap., t. VI, p. 4o .

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Suivant le commentaire exégétique de l'édition dite Keou-i , l’idée que renferme le voyage à Hoa-siu est la même qu’on rencontre dans le Chan-mouh pièn de Tchouang-tse. Le système suivant lequel Iloang-ti gouverna l’Empire changea du tout au tout pendant son règne : il débuta par le sentiment et finit par le nonsentiment; il commença par l’action et termina par le non-agir 1 .

Bien que, dans la pensée chinoise, le saint homme ne rêve point, Iloang-ti eut un songe, durant lequel il voyagea dans le royaume de Hoa-siu 2. C’est un pays situé à une distance tellement considérable qu’on n’y parvient ni en barque, ni en char, ni en marchant à pied. Les Génies seuls peuvent s’y rendre. Ce royaume n'a pas de chef et se gouverne spontanément. Le peuple n’y a pas de désirs ; il ne sait pas aimer la vie, il ne sait pas détester la mort. Il en résulte qu’il ne souffre pas des fins prématurées. Il ne sait pas s’aimer soi-même ; il ne sait pas détester autrui. En conséquence, il est sans amour et sans haine. Il ne sait pas tourner le dos et se révolter ; il ne sait pas aller au-devant (de quelqu’un) et obéir. De la sorte, il n 'éprouve ni avantage ni infortune. Il n’y a absolument rien qu’il chérisse ; il n’y a absolument rien qu’il redoute. Il entre dans l’eau et ne se mouille pas ; il entre dans le feu et ne se brûle

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