Lao-tse, Tao-teh King, part, i, cliap. 3, et pass
précicr lo travail intellectuel qui a servi de préparation à l’œuvre entreprise dans le Tao-teh Kincj ? J’hésite à le penser ; mais ils me semblent de nature à nous convaincre que ce travail a réellement existé et qu’il était devenu nécessaire par suite delà dégradation dans laquelle le polythéisme des hautes époques tombait de jour en jour davantage. Ony voit se dessiner les premiers contours d’une révolution intellectuelle contre un culte grossier, puéril, et à tous égards insuffisant, ré~ volution suscitée pour répondre aux tendances inquiètes et spéculatives des esprits éclairés. La Chine, au VIIe siècle avant notre ère, cherchait évidemment une voie : elle se tournait tantôt vers le monothéisme, tantôt vers le panthéisme, sans arriver à découvrir une formule de nature à satisfaire ses aspirations religieuses et philosophiques. Lao-tse apparut à une de ces heures solennelles où s’émancipent et se transforment les idées des peuples. Les aperceptions de cet illustre penseur étaient immenses, mais le milieu où il les avait acquises n’offrait pas les conditions voulus pour les élaborer. Son isolement de parti pris ne lui permettait pas d'avoir des collaborateurs. Les enseignements si pratiques de Confucius, son contemporain et son rival, lui retiraient en outre l’utile concours des masses. Ses doctrines ne devaient réellement produire une école qu’après avoir été dénaturées de fond en comble. L’idiome dont il faisait usage prêtait aussi, peut-être plus qu’aucun autre, aux malentendus et aux inconvénients de la logomachie. Ses aphorismes pouvaient être compris d’une foule de manières différentes, et souvent même ne se présenter à l'esprit que sous uneformeabsolument
LES ORIGINES DU TAOISME
sophistique et paradoxale. La lecture du Tao-teh King amène au premier abord à cette sévère conclusion. Ce n'est qu'en usant à force et parfois même en abusant des procédés de l'exégèse et de la critique qu'on parvient cà donner un sens raisonnable à certains passages qui, sans cela, seraient dépourvus de toute signification sérieuse et compréhensible.
Le Taoïsme, quelque soient ses origines et la valeur de sa première élaboration, n'en est pas moins une doctrine extraordinaire qu’on doit considérer comme la plus haute formule de l’esprit chinois dans l’antiquité ; et si le Bouddhisme n'avait pas été introduit en Chine quelques siècles plus tard, il est probable que la doctrine de Lao-tse, au lieu de venir misérablement échouer entre les mains des taossé, aurait été reprise en sous œuvre par des hommes capables de l’éclaircir, de la compléter et d’en faire le point de départ d’une puissante création philosophique pour les peuples de race Jaune *. Le Taoïsme a laissé une trace remarquable dans l'arêne de l’esprit humain ; et s’il a manqué des conditions nécessaires pour avoir une influence continue sur la civilisation chinoise, il n'en compte pas moins parmi les plus remarquables tentatives du génie asiatique pour comprendre les lois de la nature et résoudre le problème de l'origine des êtres et des fins de la création.
1. Nous étudierons ailleurs certaines analogies qui rapprochent le Taoïsme du Bouddhisme, et qui ont probablement facilité l’introduction de cette dernière doctrine chez les Chinois.
LA VIE DE LAO-TSE
Malgré les légendes pour la plupart grossières et puériles dont certains auteurs indigènes ont environné l’histoire de Lao-tse, l’existence réelle de ce philosophe ne saurait être un objet de doute. Le Tao-teh King, qui a fait passer son nom à la postérité, parait également d'une origine incontestable. Il faut regretter néanmoins que les données authentiques qui nous ont été transmises sur l’écrivain et sur le livre soient à bien des égards insuffisantes.
La source la plus sûre d'information à laquelle il soit possible de recourir est certainement la notice consacrée à Lao-tse par Sse-ma Tsièn. surnommé l’Hérodotede la Chine1. Ce célèbre historiographe, dont la critique et la véracité sont reconnues par tous les sinologues, vivait au uc siècle avant notre ère, c’est-à-dire environ trois cents ans après l'époque qui nous préoccupe. On était alors au début de la renaissance des lettres si éprouvées durant le règne terrible de Chi Iloang-ti, le fameux incendiaire des livres 2. Bien qu'une foule d'ouvrages aient échappé à l’édit de destruction rendu
1. 'Soy., sur ce grand historien et ses >se-ki, Ma Touan-lin. Ue«liien toung-kao, livr. cxci ; le P. Amiot, dans les Mémoires concernant les Chinois , t. 1, n. SI : Abel-Rémusat. Souveaux Mélanqes asiatiques,
t. II, p. 132.