Rapportée à la fin de la section Tien-yun
avec Confucius et par approuver sa doctrine. Il est fort à craindre que le récit de cette conversation ne soil tout à fait apocryphe et imaginaire.
Il faut citer enfin, dans ce même ouvrage, une conversation de Lao-tse avec un nommé Peh-kiu qui demandait à son maître la permission de voyager dans les différentes provinces de la Chine pour y répandre sa doctrine. Inutile de dire que Lao-tse dissuada de ce projet son trop zélé disciple. Cette conversation est néanmoins intéressante au point de vue des théories politiques et sociales du vieux philosophe.
Les progrès de la sinologie nous apporteront peutêtre d’autres documents dont on pourra tirer parti pour compléter tant bien que mal la biographie de Lao-tse ; mais il est peu probable que nous apprenions jamais quelque chose de précis sur le seul point que certains critiques avaient à cœur d’élucider : le dernier voyage de Lao-tse dans. l'Ouest. Et cela pour une bonne raison, c’est, que ce voyage tient bien plus à la légende qu’à la réalité historique. Il est probable d’ailleurs que quand bien même nous en connaîtrions de point en point l’itinéraire et le terme, nous serions encore bien loin d’y trouver les moyens de contenter ceux qui espèrent y découvrir un témoignage d’antiques relations d’idées entre le monde chinois et le monde européen.
ITT
Un sujet fort utile à traiter pour l’étude du Taoïsme serait l’histoire du texte même auquel se rattache cette doctrine. On y réunirait des indications bibliographiques aussi exactes que possible sur les anciens manuscrits qu’on a découverts, sur les éditions successives qui ont été publiées, et sur les écrits des principaux commentateurs. Nous sommes malheureusement encore bien loin de posséder les informations nécessaires pour entreprendre un pareil travail d’une façon satisfaisante, et nous ne pouvons faire mieux, ce me semble, que d'en tracer une courte ébauche où nous grouperons un petit nombre de faits acquis, de façon à servir comme d’un point de départ pour des recherches ultérieures plus complètes et plus explicites.
A l’époque de « la persécution des lettrés », sous le règne du puissant monarque Clii Hoang-ti, de la dynastie des Tsin (221 à 209 avant notre ère), plusieurs ouvrages qui faisaient partie des canons moraux et religieux de l'École de Confucius furent condamnés à la destruction, et un édit terrible prononça les peines les plus sévères contre ceux qui chercheraient à en conserver des copies. Cet évènement, rapporté dans
les histoires de la Chine, a fait penser à bien des auteurs que les principaux monuments de la littérature chinoise avaient péri durant cette période néfaste. Nous savons aujourd’hui que les pertes ont été moins considérables qu’on ne l'avait cru, ou du moins que c’est à d'autres causes qu'il convient d’attribuer la disparition de beaucoup d’ouvrages célèbres de l’antiquitô chinoise. Tous les livres antérieurs à l'invention de l’imprimerie ont été plus ou moins condamnés à être anéantis, et les fréquentes révolutions de la Chine suffisent pour expliquer comment un grand nombre d’entre eux ne sont pas parvenus jusqu’à nous, sans qu'il faille y voir le fait de la rigoureuse prohibition du fameux autocrate de la famille des Tsin.
En ce qui concerne le livre de Lao-tse, l’édit incendiaire rendu sur le rapport du ministre taoïste Li-sse. auquel les lettrés chinois ont voué une odieuse mémoire, n'a certainement pas eu pour effet de le faire disparaître *. L’intention de Chi Hoang-ti, en ordonnant de brûler certains livres de l’antiquité, était de faire oublier les phases glorieuses de l'histoire antérieure à l’avènement de sa maison et le prestige dont Confucius avait entouré le nom de quelques princes des âges semi-légendaires de la monarchie chinoise.
1. Dans le Catalogue des livres qui survécurent au règne de Clii Hoang-ti, catalogue composé par Lieou Hiang et par son fils Lieou Hia, vers la fin du ier siècle avant notre ère et publié par l'historiographe Pan-kou dans les Annales des Han \Tsien-Han chou), on voit énumérés 40 ouvrages taoïstes, formant ensemble 993 livres. Ce fameux catalogue a été reproduit, à l’époque des Soung, et publié sous le titre de Han I-wen-tchi kao-tching (Cf. le Catalogne raisonné de la Bibliothèque de l’empereur Kien-loung. édition abrégée, liv. vin, p. 18 v°).
Or la doctrine de Lao-tse, d’ailleurs fort célèbre en Chine bien des siècles avant la dynastie des Tsin. était justement, dans les mains de Chi Hoang-ti, une force inappréciable pour amoindrir la portée de l’enseignement confucéiste ; et nous savons, par les annales les plus authentiques, que le puissant despote n'hésita pas avoir, dans le Taoïsme, sinon, un auxiliaire utile pour l’accomplissement de ses desseins, du moins un instrument efficace pour déconsidérer une école hostile à ses ambitieux projets.
Non seulement les partisans de la philosophie taoïste ne partagèrent pas le sort des sectateurs de l’Ecole de Confucius, mais ou leur permit de conserver le premier des King de cette école, c'est-à-dire le Yih King ou « Livre des Transformations », parce que ce livre paraissait se rattacher à la doctrine de Lao-tse 1 par des liens sans doute équivoques, mais en tout cas fort étrangers à la politique d’annexion et d'autocratie absolue que poursuivait le grand monarque de la dynastie des Tsin.
C’est pendant les désordres qui suivirent la mort de Chi Hoang-ti, désordres qui furent loin de cesser à l’avènement des Han, que l’ouvrage du philosophe Lao-tse semble avoir un moment disparu. Le fait d'ailleurs n’est pas clairement établi. Sa disparition, s’il est vrai qu’elle ait été constatée, ne dura pas longtemps, puisque, dès le milieu du 11e siècle avant notre ère, nous le voyons élevé au rang de livre canonique {king) par un édit de l’empereur King-ti.
1. Voy. l'intéressante étude de M. Ernst Faber, dans la China Review de 1884-85, p. 242.
Durant les temps qui suivirent le règne de ce prince, il n'est pas impossible que le Tao-le/i King ait été perdu de nouveau, car l'authenticité du texte de Ho-chang Kouny et de son commentaire, sur lesquels nous aurons occasion de revenir, est loin d'être démontrée. Il y a môme des motifs pour croire que les éditions auxquelles on a attaché le nom de l’exégète Ilo-chang Koung. loin de nous fournir les interprétations de ce savant, ne nous présentent qu’une œuvre apocryphe dont la date n'est probablement pas plus ancienne que la dynastie des Tang *.
De nouvelles recherches démontreront-elles que le texte de Lao-tse n'a pas cessé d’être entre les mains des taoïstes, depuis le décret de l'empereur King-ti , qui en faisait une sorte de livre sacré ou « traditionnel » ? .le l’ignore. Il restera sans doute pendant longtemps une certaine incertitude à cet égard, parce que les auteurs chinois manquent presque toujours de précision dans les renseignements qu’ils nous fournissent sur de tels problèmes bibliographiques, et parce qu’ils ont la malheureuse habitude de reproduire côte à côte les témoignages historiques les plus autorisés et les récits les moins sérieusement établis sans prendre soin de nous signaler la valeur profondément inégale des uns et des autres 1 2. Celte observation n’a pas
1. Cette dynastie commença à régner à la Chine en l'an 618 de notre ère. (Voy. A. Wylie, Noies on Chinese Lileralure, p. ITi).
2. J'ai eu l'occasion de reconnaître l'absence infiniment regrettable de tout sentiment de critique historique chez une foule de savants chinois, d’ailleurs fort renommés, en étudiant ce qu'ils ont écrit sur l’histoire du Chan-hdi King, antique géographie chinoise dont je publie une traduction complète dans tes Mémoires du Comité Sinico- Japonais.
LF, TEXTE DF TAO-TEH RING ET SON HISTOIRE 4o
pour but d’ébranler la confiance des sinologues dans l'incontestable authenticité du Tao-teh King, mais seulement d’inviter les critiques à tenir compte des altérations qui ont d’ailleurs été constatées d'une façon précise dans certains passages du « Livre de la Voie et de la Vertu ».
Les mots Tao-teh King , qui forment le titre sous lequel on désigne le seul livre original que nous possédions de Lao-tse, ont préoccupé les philologues et les exégètes de la Chine. Doit-on supposer que ces mots ont été choisis par l’auteur lui-même pour désigner son ouvrage, et qu’ils datent de la sorte de l’époque où il a été composé ? Cette hypothèse est inadmissible, d’abord parce que l’idée d’affecter un titre à une composition littéraire ne parait pas remonter à des temps aussi anciens ; ensuite parce que les mots Tao-teh King- ont toutes les apparences d'un titre inventé après coup, soit par des disciples, soit par des admirateurs du célèbre contemporain de Confucius '. Le document le plus autorisé, parmi ceux qui nous font connaître dans les temps anciens la personne et l’œuvre de Lao-tse, la notice contenue dans les Sse-ki du grand historiographe Sse-ma Tsièn (ne siècle avant notre ère), se borne à nous dire que Lao-tse rédigea un ouvrage dans lequel il donne l'explication du
i. L’expression tao-teh est toutefois fort ancienne, car on la rencontre dans le Yih King qui e=t non-seulement un des plus vieux monuments de la littérature chinoise, mais encore, — ce qui n'est pas sans intérêt pour le sujet qui uous occupe, — un livre fondé suides idées qui sout peut-être plus intimement liées aux origines du taoïsme qu'à celle- du confucéisme, bien que le célèbre moraliste de Lou ait placé le Yih King eu tête de la série des livres canoniques de l'antiquité chinoise. (Cf. le Peï- wen-y un-fon y au mot teh .
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Tao , mot qu'on a traduit par « Voie », et de la Teh , mot qu’on a rendu par « Vertu » 1 ; mais il ne nous dit pas qu’à son époque on désignait cet ouvrage sous le nom de king « livre canonique », précédé des mots tao-teh. Ces mots, d’après un critique assez généralement estimé, d’après Sieh-hoëi, auraient été employés parce que le livre de Lao-tse, divisé en deux parties, débute dans la première par le signe tao et dans la seconde par le signe teh 2. Ce procédé de dénomination des livres anciens ne se rencontre pas seulement dans l’antiquité chinoise ; et chacun sait que les différentes parties de la Bible, par exemple, sont désignées en hébreu par le premier mot qui a été employé pour leur composition 3. En outre, le nom de king, que les sinologues rendent d’habitude par « livre canonique », ou par « livre sacré », signifie « quelque chose qui a passé d’àge en âge », ou « qui vient des lemps anciens » ; et ce nom a été plutôt décerné par la postérité à certains ouvrages d’une importance exceptionnelle pour la philosophie morale ou religieuse que choisi par les auteurs eux-mèmes pour servir à l’appellation de ce qu'ils avaient rédigé. C’est ainsi que les écrits de Li.ch-tsc et de Tchouang-tse, les deux plus anciens représentants du Taoïsme après Eao-tse, on! reçu leur intitulé à une époque comparativement moderne, à la suite et en conséquence d’un décrel impérial. Enfin, les Annales des Han citent trois copies