Sanscrit : Madhyamika
degrés *, qui conduisent à 1 état absolu. Du moment où l’on est parvenu au Juste-Milieu et qu’on a atteint à l’Harmonie, tous les êtres du Ciel et de la Terre naissent dans l’intervalle. Comment pourrait-on démontrer que cela ne répond pas à l’idée bouddhique ?
Tao-tsioüèn, étonné, dit avec joie : J'ignorais cela dès l’abord ; désormais je le saurai.
Sou Tse-yeou répartit en riant : Pas précisément. Le monde à coup sûr n’a pas deux Tao : il y a néanmoins des différences dans la manière de comprendre le gouvernement des hommes. Si, par exemple, il n’existe pas de règles de politesse entre le prince et le sujet, entre le père et le fils, il en résulte des désordres. Pour la dignité des Lettrés, il ne suffit pas qu’ils connaissent les règles de la politesse sociale, s'ils ignorent la Loi- Su| même (le Tao). Il n’en est pas moins vrai que si un sage qui habite les montagnes et les forêts, se nourrissant du fruit des arbres et s’abreuvant de l’eau des ruisseaux, a su conserver dans son esprit le sentiment du Tao
1. Eu chinois : louh-to, c’cst-à-dire les « six degrés » de perfectionnement qui permettent à l’être de parvenir a « l’autre rive »
I pàramita ). Ces six degrés ou vertus cardinales sont : 1 . pou-chi « la charité » comprenant tous les sacrifices de soi-même, c’est-à-dire l'abnégation la plus absolue (dâna) ; — 2. tchi-kiaï « l'observance » des trois devoirs ( trividha dvara ) qui consiste à conserver la pureté du corps, celle du langage et celle de la pensée (f zila) ; — 3. jin-juh •< la résignation », c’est-à-dire la patience à supporter les insultes et l’exclusion de toute idée de vengeance tkchânti ) ; — 4. tsing-tsin « la persévérance », entraînant l’idée de la force d’âme qui permet de ne point s’arrêter en chemin dans la poursuite de la Connaissance ( virya ) ; — 5. chen-ting « la solidité dans la Contemplation » c’est-àdire l’état dans lequel l'esprit arrive à se dégager de toutes les influences extérieures, de tous les désirs et même du sentiment de l’existence, pour assurer à l’àme son libre et complet essor ( dhyâna ) ; — 6. tchi-hoei « la sagesse », renfermant la conscience du caractère illusoire de tout ce qui appartient au uioude de la forme (pradjnâ'i. — Bien que ce dernier dégré soit le plus haut, suivant le Leng-kia King Isanscr. Langkâvatdra SiUra), la Méditation est le premierde tous. (Cf. Ping-tse tuui-pièn, t. XCIX, p. 1 ; San-tsang f'ah-sou, livr. xxvii, pp. 3 et 8).
LES COMMENTATEURS DE LAO-TSE
parfait, quand bien même ce serait un homme capable d’être un Maître Céleste » il se produirait des désordres, du moment où on le chargerait de gouverner le peuple. Les sages de l’antiquité pratiquaient le Tao, en conservant leur cœur dans le Juste-Milieu, mais ils n’intervenaient pas d’une manière inopportune aux lois de leur pays. En agissant ainsi, ils se montraient dignes de leur situation.
Tao-tsiouèn fit alors une révérence et dit : « Il n’est pas possible de mieux raisonner 1 ».
A cette époque, continue Sou Tse-yeou, je me mis à commenter le livre de Lao-tse. Chaque fois que j’avais terminé un chapitre, je montrais aussitôt mon travail à Tao-tsiouèn qui s'empressait de me dire : « Tout cela est conforme à l’enseignement bouddhique ! »
Après avoir demeuré cinq ans à Yun, je m’en retournai dans le Nord (à la capitale). Tao-tsiouèn lui aussi changea de résidence. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis cette époque. Il a paru différentes interprétations du livre de Lao-tse, et de temps à autre aussi le sens de certains passages a été déterminé dans ces ouvrages 2. Je n’y ai rien rencontré qui ne puisse s'accorder avec le Bouddhisme ; mais il ne s’est trouvé personne, parmi les hommes de mon temps, avec qui je puisse commun iquer ma pensée à cet égard.
Plus tard j’ai revu Tao-tsiouèn et je lui ai montré
1. C'est ici que se termiue le passage ouais daus la traduction de Julien.
2. Julien traduit : « Vingt ans se sont écoulés depuis cette époque. .J'ai revu et corrigé coustainnieut luon commentaire de Lao-tseu, et je n'y ai jamais trouve un seul passage q ie je ne pusse faire accorder avec la doctrine de Bouddha ». Le Livre de la Voie et de la Vertu , Préliminaires, p. xliii.
CE TAOISME
mon travail ; c'est ainsi que je me suis décidé à écrire une postface au livre de Lao-tse \
Dans la suite de la notice, on raconte qu’une copie du commentaire de Sou Tsc-yeou, confiée par celui-ci à son frère ainé Tse-tchen, tomba par hasard entre les mains de son auteur en 1111. Tse-tchen y avait mis cette annotation : « Si ce commentaire eut existé à l’époque de la Guerre des Royaumes, on n’aurait pas eu à déplorer les malheurs causés par Changyang et par Han-feï ; si on l’eut possédé au commencement de la dynastie des Ilan, Confucius et Lao-tse n’auraient fait qu’un dans l’esprit public ; le Bouddha et Lao-tse n’auraient pas fait deux ! »
J’ai cru utile de reproduire cette notice consacrée au commentateur Sou Tse-yeou cl d’y ajouter le passage important dont Julien a omis de nous fournir la traduction, parce qu’elle m’a parue propre à donner une idée succincte, mais au fond parfaitement exacte, de la manière dont les anciens éxégètes chinois ont compris les affinités du Taoïsme avec le Bouddhisme. Ces vieux interprètes de Lao-tse ont peut-être expliqué convenablement les pensées originales de ce philosophe, — ce dont je doute, par parenthèse ; — mais à coup sûr ils n’ont pas compris grand’chose au Bouddhisme, ou du moins ils n’en ont aperçu que les petits côtés. S’ils ont été conduits à trouver identiques les deux doctrines, c'est parce qu’ils ont été le jouet de quelques-unes de ces expressions obscures et à multiple entente qui ne se
1. Julien traduit seulement la première partie de cette phrase et omet la seconde : « J’eus ensuite l’occasion de revoir Thsiouen et je lui montrai mon commentaire ».
LES COMMENTATEURS DE LAO-TSE
rencontrent que trop souvent dans le Tao-teh King ‘.On verra, par la suite, que cet ouvrage renferme des pensées puissantes et d’une valeur extraordinaire, surtout si l’on tient compte de l’époque et du milieu où elles se sont produites, mais que ces pensées n'y apparaissent qu’à l’état embryonnaire et dans un désordre qui ne permet à aucun titre d’y découvrir une conception tant soit peu complète des lois delà Nature universelle et de la Raison. Le texte fondamental du Taoïsme laisse échapper plusieurs éclairs de génie qui font honneur à l'antique imagination chinoise ; mais ces éclairs ont été à tous égards insuffisants pour éclairer le monde. C’est à peine s’ils ont laissé une trace lumineuse de leur passage dans les annales philosophiques de l’Extrême- Orient.
1. Voy. à ce sujet, tes observations de M. le pasteur Wilhelm Kotermund, dans sa thèse inaugurale intitulée Die Ethik Lao-tse's mit besonderer Bezuguahme auf die buddhistische Moral, Gotha, 1874. p. 20 et pass.
l'AOÏSME*
LA DÉFINITION DU TAO
La doctrine dont Lao-tse est le plus illustre représentant a été nommée Taoïsme , parce que c’est sur l'idée exprimée par le mot Tao que repose l’ensemble de son système. Ce mot chinois, qu’on a rendu littéralement par « Voie », mais qui a bien d’autres significations, est à peu près intraduisible. Il est intraduisible, — je l’ai dit ailleurs ’, — d’abord parce qu’il répond à des nuances d’idées dont nous n’avons pas l’équivalent exact en Europe, ensuite parce qu’il n’a pas été suffisamment défini par les taoïstes eux-mêmes, de sorte qu’il prête et a prêté d’àge en âge à une foule d’interprétations differentes. Le mieux, en pareil cas, serait peut-être de le conserver sous sa forme originale, comme l’ont proposé d’ailleurs quelques orientalistes1 2 ; mais ce procédé n’a d’autre résultat que d’éluder la difficulté au lieu de la résoudre, et il faut essayer, je crois, d’en donner sinon la synonymie, du moins une explication dans des
1. Dans les Mémoires de laSociété Sinico-Japonaise,t. VI, 1887, p. 5.
2. Carlo Puini, Il Buddha , Confucio e Lao-tse , p. 479. John Chalmers, The Spéculations of the OUI Philosopher, 1868, lntrod., p. xi. — Yoy. égalemant les remarques de M. von Plaenckner, bien qu’il ait donné à sa traduction allemande du Tao-tek Klnij le titre de Der Weg zur Tugend, Introduction, p. x et suiv.
termes aussi précis que possible. La preuve de l’embarras exceptionnel que présente l’intelligence de ce mot se manifeste par la multiplicité de valeurs qu’on lui a attribuées, non seulement dans les écrits des orientalistes mais aussi dans ceux des éxégètes asiatiques.
J’ai déjà mentionné les longues et ardentes discussions qui ont été ouvertes par les anciens missionnaires catholiques en vue d’établir la présence, dans les anciens livres de la Chine et en particulier dans celui de Lao-tse, de traces importantes d’emprunts faits à la Bible, et même de réminiscences de certains dogmes religieux qui auraient pénétré de toutes parts l’ancien continent aux premiers âges du monde. Je ne crois pas à propos de m’étendre ici sur ces débats sans issue qui, bien qu’engagés par des hommes très experts dans la connaissance du chinois, n’ont pas été placés par eux sur le terrain rigoureusement scientifique. Il s’agissait, en effet, bien plutôt, pour ces missionnaires, de servir un intérêt religieux que celui de la critique et de l’éxégèse ; et, sur la pente dangereuse où ils n'ont pas craint de se lancer, il était évident qu’ils arriveraient à des conclusions aussi aisément contestables qu’éphémères. Je ne me dissimule pas que le système qu’ils ont mis en avant est loin d’être absolument abandonné ; et nous devons nous attendre à le voir de temps à autre repris en sous œuvre et défendu comme il l’a été depuis eux, d’époque en époque, par des savants plus ou moins autorisés. A une date encore assez récente, plusieurs orientalistes n’ont pas craint de revenir sur les problèmes qu’ils avaient posés, et de soutenir la présence d’idées juives et chrétiennes dans les anciens
LA DÉFINITION DU TAO
King et dans l'œuvre fondamentale de la philosophie taoïste.
Le nom de Lao-tse était connu depuis longtemps en Europe par les travaux des missionnaires de Péking, mais on s’était médiocrement intéressé à sa doctrine, bien qu’on prétendit qu’elle reposait sur la notion d’un Etre Suprême en trois personnes lorsqu’en 1823 Abel- Rémusat parvint à appeler d’une façon toute particulière l’attention sur ce philosophe. Dans un mémoire lu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 1 2, ce savant orientaliste donna la traduction de quelques phrases du Tao-teh King et essaya de démontrer que ce livre renfermait des idées à bien des égards identiques à celles de Platon et de Pythagore. Il alla plus loin. Non seulement il admit qu’on y rencontrait la croyance en un Etre Suprême, mais il crut y découvrir l’idée du Aéyo;, dans le triple sens de « Souverain- Etre », de « Raison », et de « Parole ». Le mot Tao , suivant lui, répondait sans conteste à l’idée platonicienne du Verbe qui a disposé l’univers, à la raison universelle de Zénon, de Cléanthe et des autres stoïciens, et à l’Etre qu’Amélius disait avoir été désigné sous le nom de Raison de Dieu par un philosophe qu’Eusèbe croit pouvoir identifier avec Saint-Jean 3.
1. Montucci, De stvdiis sinicis (Berlin, 1808, in-4), p. 19, et Remarques , philologiques sur le voyage de M. Deguignes, p. 64 ; le P. Amyot, dans les Mémoires concernant les Chinois , t. 1, p. 300 ; Grosier, Description générale de la Chine, (Paris, 1*85, in-4), p. 552.
2. Publié d’abord par extrait dans le Journal asiatique, lre série t. III, p. 3, puis dans les Mémoires de i Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. VII, p. 1. — Voy. également les Mélanges Asiatiques du même auteur, t. I, p. 88.