‹ Le taoïsmeChapitre 43 sur 99 · Hing chin · texte numérisé non relu

Hing chin

3. On trouvera les motifs de l'interprétation de ce passage, dont j'ai discuté l'un après l’autre tous les mots en m'appuyant sur les meilleures autorités lexicographiques de la Chine, dans les Mémoires de la Société Sinico-Japonaise, 1887, t. VI, p. 5. Je me propose de revenir ailleurs, avec les développements désirables, sur le sens de « force » que j'ai attribué au mot chinois v'ouh (vulg. « chose »), afin de compléter la série des arguments sur lesquels je me fonde pour l'adopter. L’interprétation « force » ne résulte pas seulement de ce que nous apprennent les dictionnaires, mais de l'ensemble de la doctrine de Lao-tse, telle qu'elle ressort de l'examen comparé des chapitres les plus importants du Tao-teh King.

LA DÉFINITION Dl' TAO

lant partout éternelle, si ce n’est à l’idée de Dieu 1 ? Il ne s’agit évidemment pas du Dieu corporel des peuples primitifs ; ce n’est pas davantage l’Elohim de la Genèse . ni même le Jéhovah du canon biblique. Le Tao de Lao-tse exclut toute hypothèse anthropomorphique. C’est quelque chose de bien autrement élevé que le Tien ou ciel prétendu immatériel des livres de Confucius 2 ; ce n’est pas non plus le Chang-ti ou Suprême- Empereur qu’on a fait d’incroyables efforts pour assimiler avec notre notion de Dieu. Peut-on dire que ce soil la Nature universelle, la Loi créatrice des mondes ? La pensée de Lao-tse a été plus puissante encore, parce qu’elle a été plus réfléchie. Le premier chapitre de son livre, si l’on se décide à traduire par « Dieu » le mot Tao , débute ainsi qu’il suit:

Le Dieu qu’on peut définir n’est pas le Dieu éternel ;

Le nom qu’on peut prononcer n'est pas le nom éternel 3 4.

11 est inelTable, en tant que principe du Ciel et de la Terre ;

11 n’a de nom que lorsqu'il devient la Mère des Créatures ;

En conséquence, Éternel Non-Être il voulut apercevoir sa beauté parfaite ;

1. Voy. à ce sujet, les paroles de l’empereur Jin-tsoung citées par Kob. Morisson, dans ses llorie sinicæ , 1812, p. 63.

2. Ou prétend que l’empereur Ti-yih , de la dynastie de Chang, qui vivait environ quatre siècles avant Moïse, répandit en Chine le cuite des idoles, qu’il appela « Génies du Tien ou Génies célestes». Mais ce culte a été condamné par les Chinois eux-mêmes qui ont qualifié Tiyih de « prince sans Tao ». (Rob. Morrisson, View of China, 1817, p. 55).

3. Dans le résumé des théories taoïstes attribué à Tchoung-li Kiouen. de l’époque des Han, il est dit : « Le grand Tao est sans forme, sans nom, sans question, sans réponse » (Pfizmaier, Chinesische Begründungen der Tnolelue, 1886, p. 11).

4. Le Non-Ètre doit être compris ici à peu près comme l’avait compris Parménide, lorsque, voulant affirmer Dieu, il déclara qu’il ne fui jamais (o ùSé tcot’ tjv) et ne sera jamais (oOô’ k'axai) J’ai du reste l’intention de traiter ailleurs avec les développements voulus l’idée du Non-Être et du Vide à propos de la philosophie bouddhiste, et de démontrer que, dans la pensée indienne comme dans la pensée taoïste, cette idée n’a rien à faire avec la notion du Néant, telle que nous la comprenons d’habitude en Europe.

Éternel Être, il voulut apercevoir sa condition limitée :

Sa double nature s'est manifestée simultanément, mais le Verbe n'a pas été le même.

Dans sa synthèse, il s'appelle l lnsondable ;

Insondable et encore insondable, il est la porte de toutes les perfections.

Une pareille traduction du texte de Lao-tsc aurait évidemment besoin d’être justiliée par un commentaire assez explicite pour établir les motifs qui l’ont rendue possible. Ce n’est pas ici le lieu d’entreprendre un tel travail. Je crois néanmoins que c'est en procédant comme je l'ai fait, et non pas au moyen d’un simple mot à mol à coups de dictionnaire, qu’on peut arriver à fournir une idée juste du vieux système de philosophie taoïste. Dans le passage qu’on vient de lire et malgré le caractère libre de la version française, je crois avoir reproduit la pensée de Lao-tse. La discussion philologique de chaque terme viendrait au besoin confirmer ma manière devoir, et des extraits des éxégètes indigènes les plus autorisés serviraient dans bien des cas à la faire accepter.

Les deux fragments que j’ai donné du Tao-teh King , si l’on admet mon interprétation, sutlisent-ils pour faire voir dans le Taoïsme, comme l’ont voulu d’ailleurs quelques savants orientalistes, la notion de Dieu sous une forme monothéiste nettement accusée ? Le doute ne me paraît pas possible, à la condition toutefois de bien s’entendre sur ce que signifie le mot « Dieu » et sur quelle somme de développement intellectuel s’appuie, suivant les temps et suivant les climats, la conception religieuse qui porte le nom de « monothéisme » *.

1. M. Victor vou Straus, qui a développé des vues remarquables sur le caractère comparé de l'idée monothéiste dans les principales doc-

LA DÉFINITION DU TAO

L’idée de Dieu, telle qu’elle résulte de l’examen approfondi des portions intelligibles du Tcto-teh King , fait évidemment le plus grand honneur au génie de Lao-tse. Elle est énoncée sous une forme qui exclut toute hypothèse d’anthropomorphisme, et c’est probablement en vain qu’on tenterait de s’exprimer à son égard en termes plus affirmatifs et plus rigoureux. Le Tao est le principe initiateur et intelligent des êtres qui sont sortis de son sein et qui doivent l’entrer en lui ; il est la raison suprême qui règle l’évolution générale dans la Nature et donne à cette évolution une cause rationelle et une finalité logique et nécessaire 2. Dans son acception la plus ancienne, le 7ao, il est vrai, n’a pas un caractère d’unité constante : il se manifeste quelque fois par un dualisme analogue à celui qui a servi de hase à une foule de vieilles conceptions religieuses plus ou moins complètes, plus ou moins philosophiques 3. Ce dualisme, dans Lao-tse, est poussé jusqu’à la conception trinitaire du principe

trines religieuses, fait observer que les anciens Chinois n’ont pas eu de nom spécifique proprement dit pour désigner « Dieu », mais qu’ils se sont servis de qualificatifs, tels que « le Seigneur », « le Seigneur Suprême », « le Ciel ». Il prête néanmoins au Cliany-li des attributions divines dont quelques-unes 11e me paraissent guère applicables qu'au Tao de l’École de Lao-tse. (Essays zur Allyemeinen Reliyionswissenscha.fi, 1879, p. 24).

2. Lao-tse, dit Louis Buchner, « identifie la faculté intellectuelle de l’homme avec la raison de l’univers et avec l’Être suprême lui-même, et dans son système ou ne trouve pas la moindre allusion à l’existence d’un Dieu personnel ». Le même auteur ajoute : « Le Tao aime tous les êtres et pourvoit à leurs besoins ». (Force et Matière, trad. A. Regnard, 1884, p. 274). — N’y a-t-il pas là, au moins dans les termes employés par l’éminent professeur de Darmstad, quelque chose qui semble contradictoire et qui attribue au Tao de Lao-tse deux caractères essentiellement différents ?

3. Voy., sur l’ancien dualisme chinois dans ses rapports avec le fait de l’existence du Bien et du Mal, quelques vues curieuses de Ileinrich Schumacher. ( Die verborgenen Alterthümer der Chineser, 1763, §§ 58 et suiv,).

TAOISME.

créateur de l'existence. Il révèle, tant bien que mal une théorie où l’on suppose que les éléments de la création, sortis de l’unité primordiale, ont obtenu leur diversité par les forces d'un dualisme secondaire, pour aboutir finalement à leur retour vers leur source au moyen d'une synthèse caractérisée par l'expression trinitaire.

Ce n’est pas, il faut le reconnaître, dans ces sortes de spéculations, fort goûtées des Orientaux mais souvent dangereuses, qu'il convient d’admirer la profondeur de la théorie de Lao-tse. Cette théorie ne se montre nulle part aussi belle que là où elle s'offre dans toute sa simplicité, là où elle se refuse de franchir la somme de savoir à laquelle nous pouvons prétendre sur l'organisme cosmique qui produit l’évolution des mondes. C’est même dans l'aveu d’impuissance si nettement exprimé par le vieux philosophe chinois qu’il convient surtout de reconnaître la noble ampleur de sa pensée. Sans prétendre comme l’a fait Tertullien, que l'embarras qu’on éprouve à concevoir Dieu est ce qui nous donne de son existence l'idée la plus magnifique c’est à coup sûr faire œuvre bien gratuite de raisonnement que de vouloir définir l’absolu et le mesurer d’une façon quelconque avec le mètre intellectuel encore si étroit dont nous disposons. Le bon sens le plus vulgaire nous enseigne que nous ne pouvons acquérir sur la Loi suprême et initiatrice des mondes qu’une idée en rapport avec les conditions de développement rationnel spécial à la sphère d'intel-

1. Hoc est quod Deum æstimari facit, dum æstimari Don capit. (Tertullien, Apolegeticus, § 18).

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ligence au sein de laquelle nous évoluons; que cette idée, vraie en tant que manifestation intuitive et rudimentaire, doit aller sans cesse en s’élargissant, c’est-à-dire en se complétant, par la connaissance de plus en plus approfondie des phénomènes de la Nature. Lao-tse a eu le pressentiment de cet axiome fondamental sans lequel il ne saurait y avoir de base solide pour la philosophie ou plutôt pour ce qu’on appelle aujourd’hui la Science idéale ou Science de la Destinée. Il est juste de lui en savoir gré. C’est plus qu’il n’en faut pour défendre sa race du reproche d'athéisme qui lui a été adressé, reproche qui eut été juste, quoi qu’en ait dit Voltaire ’, si l’on avait dû se réduire à chercher l'idée déiste des Chinois dans l'enseignement prétendu positif de l'Ecole de Confucius.

Mais ce n’est pas seulement une aperception vraie de l’idée monothéiste qu’on peut découvrir dans le livre de Lao-tse. On y rencontre encore une pensée intimement unie à celle qu’ont eu les adeptes du Védanta brahmanique et les disciples de la grande École platonicienne surle motif nécessaire de la création. Cette pensée qui, dans le Vieux-Philosophe ne se traduit, il est vrai, que par une formule incomplète et dépourvue des corollaires indispensables pour lui assurer la portée qu’elle doit avoir, est celle du retour de tout ce qui existe dans le Tao éternel. Le Tao éternel, appelé à recevoir dans son sein — évidemment après des périodes successives d’évolution logique — les créatures qui en sont sorties 1 2, est alors qualifié de « Non-Être », et le principe des

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