Tao-teh King, chap
LA DÉFINITION DU TAO
pratique, aucune application religieuse ; elles ne pouvaient conduire qu’à préconiser le retour à l’état de nature et à condamner d’une façon plus ou moins formelle le travail de l’esprit et le progrès par l’activité humaine. L’histoire du Taoïsme, dans les siècles qui ont suivi l’époque de son illustre fondateur, ne prouve que trop la justesse de cette appréciation.
LA PHILOSOPHIE DE LAO-TSE
Le Taoïsme, à l’époque de Lao-tse, avait à peine le caractère d’un enseignement religieux. C’était tout au plus une philosophie pratique, associée à quelques rares maximes de l’ordre spéculatif. Les Chinois d’ailleurs ont toujours eu une certaine répugnance à se lancer dans cet ordre de recherches auquel on a donné en Occident le nom de « métaphysique ». Si l’on rencontre, dans le Tao-teh Kiny, la notion de Dieu, — qui, par parenthèse, manque à peu près complètement dans le Confucéisme, — elle y apparaît dépourvue de corollaires et de superfétations. Le Tao nous est présenté dans les termes vagues qui conviennent à la formule d’une idée fort au-dessus de nos moyens actuels de compréhension et dont il ne nous est permis de posséder en cette vie que le plus modeste aperçu. A ce sujet, il n’est peut-être pas inutile de faire la remarque que, dans aucune religion connue, ancienne ou moderne, on n’a donné preuve d’une égale sobriété de langage, lorsqu’il s’est agi de parler du Créateur du monde et de l’Eternelle perfection qui le gouverne. Le Bouddhisme lui-même n’a pu se soustraire à la tendance générale de l’esprit humain d’inventer, en dehors de ce monde, une
cour céleste et de peupler le firmament de personnifications fantastiques et théâtrales. La raison, appuyée sur l’aphorisme si incontestable de Linné, suivant lequel tout s’enchaîne dans la nature, — natura non facit sa/tns , — nous permet bien de pressentir
l’existence d’organismes supérieurs aux nôtres, intermédiaires entre l’homme et Dieu, comme elle nous en fait voir d’inférieurs à nous sur la terre; mais là, ou peu s’en faut, doivent s’arrêter nos vues ambitieuses sur l’immense domaine de l’inconnu. Et, s'il nous est licite d’imaginer des dévas ou des anges, de croire qu’il existe un nombre immense de degrés successifs sur l’échelle ascendante de la création extra-terrestre, nous nous lançons absolument sur le terrain du roman et de la fantaisie, dès que nous nous laissons aller à définir, parfois même à dépeindre, des êtres sur lesquels les données positives nous font défaut de la façon la plus absolue. L’esprit du peuple, il est vrai, se contente rarement d’une prudente réserve en pareille matière, et les fondateurs de religions ont des motifs pour ne pas considérer le sentiment des masses comme une quantité négligeable. C’est parce que le Taoïsme primitif n’a pas assez compté avec lui, qu’il n’a pu se transmettre d’âge en âge, après la mort de son grand instituteur, et qu’il a fallu bientôt après ouvrir très large la porte aux personnifications merveilleuses et imaginaires dont les taoïstes modernes ont tiré de si beaux bénéfices en spéculant sur la crédulité des masses.
S’il est vrai que la pensée du Taoïsme primitif ait su éviter l’écueil d’une déification anthropomorphique et d’une mythologie compliquée pour lui servir de cadre,
LA PHILOSOPHIE DE LAQ-TSE
il y a quelques motifs, — insuffisants je l’avoue, mais non sans valeur, — de croire que, dans ses manifestations originelles, elle chercha, elle aussi, à se construire un édifice cosmogonique. Le Révérend J. Edkins, qui trouve des traces d’une cosmogonie dans le livre de Lao-tse, la considère comme celle des premiers Chinois. Il en signale la présence rudimentaire dans le 42e chapitre du Tao-teh King , où il aperçoit la naissance du monde décrite suivant le principe de l’évolution1. C’est peut-être y voir beaucoup ; car ce chapitre, dont l’exégèse a passionné outre mesure plus d’un orientaliste 2, ne renferme guère que la déclaration suivant laquelle « le Tao a produit un ; un a produit deux ; deux a produit trois, et trois a donné naissance à tous les êtres 3 ». Il est vrai que cette déclaration est devenue plus compréhensive par le sens que lui ont attribuée les commentateurs indigènes. Suivant l’un d'eux, le Maître a voulu dire que l’unité primordiale se divisa en deux principes : le principe mâle ou yang , et le principe femelle ou yin ; puis que de ces deux principes une fois réunis, il résulta « l’Harmonie » représentée par le nombre trois 4.
11 est encore bien difficile d’établir dans quelle mesure il est possible de rattacher ces traces à peine visibles de la cosmogonie taoïste au système de Taï-kih qui nous présente, à l’aurore de la civilisation chinoise, une hypothèse sur la création du monde. Le Taï-kih est tout