Tao-teh King, ch. lxxxi
les penseurs de la haute antiquité n'ont pour la plupart jamais agi autrement ; mais l’absence de toute espèce d’ordre dans l’œuvre de Lao-tse y est plus regrettable que partout ailleurs, parce que son peu d’étendue, le manque de clarté du style et l’altération évidente du texte, rendront à jamais impossible un travail de recension dont le but serait de nous faire saisir d’une manière sûre et certaine la plus haute, sinon la plus vieille manifestation de la pensée taoïste.
Ainsi qu’on l’a vu par ce qui précède, la doctrine de Lao-tse consiste à rappeler l'homme à l’état de nature, c’est-à-dire à la condition dans laquelle il se trouvait à l’origine, alors que le besoin de jouissances et les autres égarements de la civilisation matérielle n’avaient pas encore développé en lui les vices de l’envie et de l’astuce. Le souverain bien, suivant cette doctrine, consiste à demeurer dans le calme de l’âme. Pour obtenir le calme de l’âme, il faut se dégager des influences pernicieuses du monde ambiant, éteindre en soi le feu des désirs, et pousser jusqu'à ses dernières limites le sentiment de l'indifférence *.
L’idée d’attribuer à l’homme primitif une perfection qui aurait été sans cesse en s’amoindrissant avec le cours des âges, ne se rencontre pas seulement dans le Taoïsme. Elle est logique d’ailleurs dans tous les enseignements religieux qui font sortir le premier
1. Comme l'a fort bien dit M. Chantepie de la Saussaye, la morale négative de Lao-tse repose principalement sur le principe que la suprême vertu consiste à ne rien faire ( Lehrbuch der Religionsgechichte, t. I, p. 254 .
couple des mains du Créateur et qui présupposent son apparition sur la terre à l’état parfait. On la trouve formulée en termes plus ou moins explicites dans la plupart des canons religieux, et il n’est pas impossible de la mettre d’accord avec les exigences de la philosophie. Seulement une pareille idée a besoin d’un commentaire, et elle est à peu près sans valeur si elle n’est pas assise sur un système général des lois de la vie. On pourrait môme soutenir qu’énoncée sans correctif, elle amène inévitablement à des conclusions aussi fausses que malencontreuses. Son moindre inconvénient est de nier le progrès, et partant la logique de la création ; son vice capital est de plonger l'être actif et intelligent dans le dégoût de la recherche, ou, en d’autres termes de le détourner de la voie qui doit le conduire, comme disent les bouddhistes, à l'obtention de la « Connaissance ».
Le correctif serait pour le moins de faire voir que la perfection attribuée à l'homme inculte des époques primordiales a été exclusivement instinctive, tandis que chez l’homme cultivé elle est devenue libre et réfléchie. Mais il faudrait pour cela avoir tout d’abord formulé une théorie de l’instinct et de la conscience, dont il ne semble guère possible de découvrir des traces dans l’œuvre du fameux instituteur taoïste.
Loin de là, le Vieux-Philosophe voit un défaut dans l'intervention du travail de la pensée, alors môme que ce travail s’opère en vue de pratiquer le bien. La seule vertu, à ses yeux, est celle qui se produit sans qu’on y ait songé, sans qu’on possède aucun sentiment de sa valeur et de ses conséquences : « Les hommes
d’une haute vertu, dit-il, ignorent leur vertu, et c’est ainsi qu’ils ont de la vertu ; les hommes d’une vertu basse n’oublient pas leur vertu, et c’est ainsi qu’ils n'ont pas de vertu 1 ». La plupart des commentateurs pensent qu’il est fait allusion aux hommes qui 11e pratiquent le bien que dans l’espérance des avantages qu’ils peuvent en retirer ; mais ici encore, le texte original est si obscur 2 qu'on hésite à en préciser la signification.
Faute d’avoir donné à ses prémisses le développement nécessaire, la doctrine de Lao-tse, malgré les étonnants concepts qu’on y découvre, ne pouvait aboutir à des résultats pratiques : elle devait s'atrophier à son point de départ, et bientôt, corrompue, ne laisser aux générations futures qu’une source insalubre pour abreuver la curiosité des masses.
Toute chose, tout sentiment, toute idée, suivant le Tao-teh King, n’existe que par le fait de son antinomie. C’est lorsque la notion du Bien a été imaginée dans le monde que le Mal est apparu. L'homme primitif ne connaissait pas le Vice, parce qu’on ne lui avait pas encore inculqué la notion de la Vertu 3. Le Bonheur résulte du Malheur ; le malheur est caché au sein du bonheur4. Tout, dans l’univers, est né de l’Être ; l’Être est né du Non-Être 5.
Lao-tse professe la doctrine que le véritable critérium