‹ Le taoïsmeChapitre 65 sur 99 · Tao-teh King, ch. lvi · texte numérisé non relu

Tao-teh King, ch. lvi

Saint-Jean d’Acre : « Un frère de l’ordre des frères Prêcheurs, nommé frère Yves Le Breton, qui remplissait les fonctions d’interprète parce qu’il savait le sarrasinois, un jour qu’il allait à l’hôtel du Soudan, vit une vieille femme qui traversait la rue, portant à la main droite une écuelle pleine de feu et à la gauche une jarre (phiole) pleine d’eau.

« Frère Yves, dit Joinville, li demanda: « Que « veux-tu de ce faire ? »

« Elle li respondi qu’elle vouloit dou feeu ardoir paradis, que jamais n’en fust point, et de l’yaue esteindre enfer, que jamais n’en fust point. »

« Et il li demanda : « Pourquoy veus-tu ce faire ? »

— « Pour ce que je ne vueil que nulz face jamais bien pour le guerredon (la récompense) de paradis avoir, 11e pour la poour (peur) d’enfer; mais proprement pour l’amour de Dieu avoir, qui tant vaut, et qui tout le bien nous puet faire 1 ».

J’ai cité cette anecdote parce qu'elle soulève une remarque qui ne me paraît pas sans importance dans les études de critique religieuse. L’idée d’accomplir le bien sans compter sur une rémunération quelconque est, âmes yeux, une idée fausse, une idée qui décèle une certaine somme d’hypocrisie, surtout si elle est présentée sans développement, comme nous la trouvons dans le livre de Lao-tse. Elle devient, au contraire, vraie et excellente, lorsqu’on l’énonce comme la vieille femme de Saint-Jean d’Acre ou mieux encore comme l’ont formulée plusieurs pères de l'église chrétienne. L’homme

I. Natalis de Wailly, Histoire de Saint-Louis, de Jean, sire de Joinville, chap. lxxxvti, (édit. Didot, 1874).

intelligent, quoiqu’on puisse dire, ne peut se dispenser lorsqu’il agit de poursuivre un but. Vouloir atteindre à un but, c’est vouloir une récompense. Le point important, c’est que le genre de récompense ambitionnée ne ravale pas l’être sensible à ses propres yeux. Il est des récompenses que les âmes fortes et honnêtes peuvent légitimement ambitionner. On doit pratiquer le bien en vue d’obtenir en salaire cette satisfaction à nulle autre comparable d’avoir obéi à la volonté de Dieu, ou, en d’autres termes, de s’ètre montré travailleur ardent cl laborieux sur le grand chantier de la Nature universelle. Le Vieux-Philosophe a eu tort de prétendre qu’il ne fallait pas même désirer le Tao *.

Un éloquent historien de la vie de Jésus a dit qu’une loi terrible, — la loi du talion, — avait pesé sur toute l’antiquité, et que Çâkya-mouni seul, avant Jésus, avait parlé de la mansuétude 1 2. Il est juste d’ajouter que Lao-tse, lui aussi, a enseigné aux hommes à rendre le bien pour le mal, et cà venger les injures par des bienfaits 3. Les commentateurs du Vieux-Philosophe développent cette idée d’une façon qui en affaiblit peut-être la portée, en ce sens qu’ils montrent le sage aussi indifférent aux égards qu’au mépris, aux faveurs qu’aux mauvais traitements dont il est l'objet. Sentir l’injustice dont on est victime et la pardonner implique une

1. T ao-teh-King , ch. xxxvu. — Voy. aussi le commentaire de Sieh-hoeï, cité par Julien (Le Livre de la Voie et de la Vertu, p. 136).

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