Tao-teh King, ch. xliii
grande famille dont le souverain est le père ; elle a vécu de longs siècles dans des conditions de paix intérieure relativement assez tolérables, mais le progrès s’y est manifesté d’une façon lente et presque toujours peu fructueuse. Près de quarante siècles se sont écoulés aux bords du lleuve Jaune, sans que la notion de « liberté » ait pu s’y faire jour: non seulement on n’en a pas compris la valeur, mais on n’a pas même découvert un mot qui puisse en fournir la signification *.
Il est facile de voir que Lao-tse, chez lequel le respect des institutions monarchiques était bien moins profond que dans l’esprit de son fameux rival, n’avait pas de motifs pour préconiser l’utilité des rites et en recommander la pratique. Aussi Siehhoeï1 2 n’a-t-il pas hésité à soutenir, dans son commentaire du Tao-teli King, que « l’urbanité est ce qu’il y a de plus faible dans les vertus sociales et qu’il est impossible de descendre plus bas. »
1. Parmi les 42,718 caractères contenus dans le Kang-hi Tse-tien, ouvrage communément désigné comme Dictionnaire de V Académie de Péking, il n’y en a pas un seul qui veuille dire « liberté «, et cependant ces signes représentent à peu près le matériel de tous les mots employés dans la littérature chinoise.
2. Cité par Julien (Le Livre de la Voie et de la Vertu , p. 141).
LES SUCCESSEURS IMMÉDIATS DE LAO-TSE
Si l’on peut dire avec assurance que la personne de Confucius s’est identifiée avec la nation chinoise au point de se confondre avec elle, il en est tout autrement de Lao-tse et de sa doctrine. Lao-tse est resté seul, incompris, en quelque sorte étranger dans le pays qui Ta vu naître. Il eut sans doute de son vivant, et peutêtre davantage après sa mort, des admirateurs enthousiastes, de prétendus disciples ; mais son œuvre n’a pas été continuée et, qui pis est, elle a été d'àge en âge victime de la plus déplorable parodie. A la fin de sa carrière, la légende lui fait quitter la Chine, où il semble qu’il s’était égaré. Six siècles avant notre ère, il fut certainement dans son pays un astre lumineux, mais un astre semblable à ces étoiles dévoyées sans doute, qui filent, s’éclipsent et disparaissent.
Il serait néanmoins excessif de contester la valeur philosophique et même morale de quelques uns des écrivains chinois qui ont prétendu marcher sur les traces de ce maître. Il y aurait en outre injustice à confondre plusieurs d’entre eux avec les charlatans de bas étage qui, pourdes motifs plus ou moins inavouables, n’ont pas tardé à greffer sur son nom un système de
croyances et de pratiques religieuses aussi grossières que stériles. Ce serait enfin se livrer à une entreprise un peu hâtive que de risquer sans de grandes réserves une appréciation d’ensemble sur une école dont les écrits sont pour la plupart inconnus du monde savant en général et des orientalistes en particulier. Nous ne possédons pas même aujourd’hui une nomenclature tant soit peu complète des écrits qui se rattachent à l’Ecole du Tao-teh King.
Dans de telles conditions, la prudence ne permet pas de prononcer un jugement sur le travail intellectuel qui s’est accompli chez les successeurs immédiats de Laotse, et nous sommes réduits à signaler, à titre essentiellement provisoire et sans aucune prétention de méthode, les indices qu’il a été possible de recueillir sur le caractère des principaux écrivains que les bibliographes indigènes classent parmi les philosophes taoïstes de la période antérieure à Tère chrétienne.
Le plus ancien ouvrage qu’on mentionne à la suite du Tao-teli King est un livre composé par le garde de la barrière où s’arrêta Lao-tse, quand il quitta la Chine des Tcheou pour se rendre dans les contrées occidentales. Ce livre intitulé Kouan-yin tse 1 aurait été découvert au XIIe siècle, mais son authenticité est incertaine, et l’on pense qu’il a été fabriqué par un taossé de l’époque des Tan g, ou même par un
1. Le titre de cet ouvrage a été changé par la suite. Sous celui de Wen-chi tchin King, il a été commenté par Tchiu Pao-yih, qui vivait sous la dynastie des Soung (Wylie, Notes on C/iinese Literalure, p. 174).
LES SUCCESSEURS IMMÉDIATS DE LAO-TSE
compilateur plus moderne que les princes de cette dynastie.
En dehors de ce livre d’une origine suspecte, l’histoire littéraire de la Chine appelle tout particulièrement notre attention sur deux écrivains qui ont vécu l’un et l’autre environ deux cents ans après la mort de Lao-tse. Le premier, Lieh Yu-keou, autrement appelé Lieh-tse, llorissait au commencement du IVe siècle avant notre ère ; le second, Tchouangtcheou ou Tchouang-tse , serait plus moderne d’un petit nombre d’années.
On attribue à Lieh-tse un livre qui reçut en l’an 742, par la grâce d’un décret impérial, le titre de Tchounghiu tchin King « le Livre traditionnel véridique du Vide profond 1 », et plus tard, en 1007, par une autre faveur du môme genre, celui de Tchoung-gu tchi-teh tchin King « le Livre traditionnel véridique du Vide profond et de la Suprême Vertu » 2.
Quant à Tchouang-tse, dont le nom est encore plus célèbre chez les Chinois que celui de Lieh-tse, il est auteur d’un ouvrage intitulé Nan-hoa tchin King, c’est-à-dire « le Livre traditionnel véridique de la Fleur du Sud. » Souvent réédité, non-seulement en Chine mais encore au Japon, il a été l’objet de nombreux
1. Le P. Prémare traduit ce titre par « le Livre du Vide et de l'incorporel » (Annales de Philosophie chrétienne , série VI, 1874, t. VIII, p. 16 n.).
2. Wylie, loc. citât. — lia paru de l’œuvre de Lieh-tse une traduction allemande dont j’ignorais l’existence lorsque j’ai composé le présent ouvrage, et qui manquait dans toutes les bibliothèques de Paris. Je ne suis parvenu à la parcourir que lorsque la présente publication était sur le point d'être entièrement imprimée. Cette traduction a pour titre : Der Naluralismus bei den alten Chinesen, oder die sæmmtlichen Werke des Philosophen Licius, übersetzt und erklært von Ernst Faber ; un vol. in-8.
commentaires, et la plupart des lettrés en ont fait une étude approfondie 1 .
Les écrits de ces deux philosophes, d’ailleurs remarquables à plus d’un titre, ont le défaut de manquer de plan et d'abuser trop souvent des jeux de mots. Ce sont des recueils d’anecdotes parfois spirituelles, souvent bizarres et ennuyeuses, entremêlées d’aphorismes philosophiques et de subtilités de toutes sortes. On y rencontre aussi d’assez fréquents récits de conversations engagées entre ces maîtres et leurs disciples, et quelques extraits d’anciens ouvrages taoïstes qui auraient pour l’histoire de la philosophie chinoise un intérêt considérable, s’il ne subsistait des doutes sur leur authenticité. Enfin on peut y lire le récit de plusieurs entretiens de Lao-lse avec Confucius, qui, eux aussi, ont le défaut d’être probablement apocryphes.
Dans l’un de ces entretiens rapporté par Tchouangtse, on voit reproduites les critiques que, suivant le grand historiographe Sse-ma Tsièn 2, le créateur supposé du Taoïsme adressa au fondateur de l’Ecole dite des Lettrés; mais les termes mis dans la bouche des deux philosophes ne sont pas précisément les mêmes.
Lao-tse reproche à son orgueilleux rival de jeter le
1. Je possède plusieurs éditions différentes du Nan-hoa King, dont une a été publiée au Japon avec un commentaire perpétuel. C’est de cette édition japonaise que j’ai tiré les divers passages de Tchouaug-tse qu’on trouve mentionnés dans cet ouvrage. Je me suis servi également de la version anglaise due à AI. Fréd.-H. Balfour (Shanghai, 1881), mais je n’ai jamais fait d’emprunt à sa version sans recourir au texte original pour en vérifier l'exactitude.