Sse-ma Tsien, Sse-ki, liv. xlvii, p
LF. TAOÏSME
soulevés, il est vrai, par un savant sinologue anglais *, sur l’exactitude de cette déclaration énoncée en termes formels par le grand historiographe Sse-ma Tsien, dans ses « Mémoires » que l’on considère avec raison comme une des sources les plus sûres de l’histoire ancienne de la Chine. Le même sinologue a repoussé également le témoignage du célèbre annaliste Ngeou Yang-sieou qui, à son tour, n’a pas hésité à écrire que le travail d’expurgalion de Confucius n’avait pas seulement porté sur des suppressions de stances de vers, mais qu’il avait même consisté dans des changements de mots ou de caractères.
Des déclarations empruntées à de pareilles sources ne sont pas de celles qu’on ébranle aisément, et l’affirmation de l’illustre écrivain qualifié par les sinologues du titre « d’IIérodote de la Chine » pèsera toujours d’un grand poids sur le verdict de l’érudition au sujet des origines et du mode de composition du Chi King.
L’ouvrage qu’on appelle communément en Europe le « Livre sacré des Annales » ou la « Bible des Chinois », n’a pas été plus heureux. Le père Amiot a fort bien remarqué qu’en le publiant on avait eu bien moins l’intention de transmettre à la postérité un livre d’histoire qu'un recueil de maximes réunies dans un intérêt gouvernemental. Les documents qui ont servi à le composer n’avaient évidemment pas ce caractère ; mais on a transformé de parti pris ce qui était primitivement un corps d’annales en un véritable traité d’économie politique. Pour parvenir à ce résultat, Confucius dût
1. Voy. M. J. Legge, daus se6 Chinese Classics, t. IV, part, i, p. 2 ; cf. Mémoires concernant les Chinois, par les missionnaires de Péking, t. VIII, p. 193.
LES ORIGINES DE TAOÏSME
réduire de moitié le texte du Chou King qui se composait de cent chapitres, afin de n’y comprendre que les choses qui pouvaient servir aux intérêts de sa propagande *.
Les livres publiés par l’école dite des Lettrés étant à peu près les seuls qui soient parvenus jusqu’à nous dans des conditions satisfaisantes d’authenticité 1 2, on comprend combien il est difficile de connaître l’état intellectuel de la Chine primitive, dont ils ne nous font envisager qu’une seule face. Cependant tout espoir de projeter la lumière sur l'évolution philosophique et religieuse de la haute antiquité chinoise n’est pas absolument perdu ; et bien que Confucius se soit attaché à faire disparaître jusqu’à la moindre allusion au Taoïsme, lalecture même de ses propres ouvrages nous révèle des traces de croyances bien différentes de celles qu'on peut rattacher à l’ensemble de la doctrine préconisée par les King. Ce sont ces croyances qui, de plus en plus discréditées dans les classes supérieures de la nation, avaient sans doute provoqué la réaction dont le Tao-teh King nous donne un si remarquable exemple.
Bien que nous manquions encore de preuves suffisantes pour l’établir d’une manière définitive, il y a lieu de croire qu’il existait, en Chine, avant le siècle de Lao-tse, une véritable littérature taoïste. Les écrits des
1. Le P. Amiot, dans les Mémoires concernant les Chinois t. II, pp. G2 et 6ü. — La version tartare du Chou King faite par l'empereur Kicn-Ioung est intitulée Dasan-i-bilkhé, c'est à dire « le Livre du Gouvernement. »
2. Les Chinois possèdent un assez grand nombre d’ouvrages qui sont donnés comme des productions littéraires et philosophiques des temps antérieurs à Confucius ; mais la plupart d'entre eux sont des écrits apocryphes qui n'ont parfois de véritablement ancien que le titre, de sorte qu'il est bien difficile de reconnaître ceux où ont pu se conserver des échos de traditions populaires anciennes et d’ailleurs perdues.
successeurs immédiats de ce philosophe, ceux de Lieh Yu-keou et de Tchouang-tcheou en particulier, renferment des citations d’anciens auteurs qui professaient évidemment des opinions subversives aux yeux des partisans de la doctrine de Confucius. Les passages cités de ces auteurs sont peut-être parfois apocryphes ; mais il est probable qu’ils renferment des idées très répandues chez les Chinois des premières dynasties1. Tandis que les Confucéistes venaient soutenir les avantages du principe autoritaire, de la hiérarchisation de la société, de la réglementation rigoureuse de la famille, des mœurs et tout particulièrement du cérémonial et de la politesse, la réaction taoïste leur opposait 1 esprit de réforme avec une tendance assez marquée vers le scepticisme 2. Les écrits des continuateurs de Lao-tse sont émaillés de fines ironies, de critiques mordantes qui démontrent leur caractère indépendant et parfois même un peu révolutionnaire. Tandis que Confucius et ses disciples pouvaient exprimer librement leur pensée, on sent que les successeurs de Lao-tse étaient guindés pour énoncer la leur. Les anciens Taoïstes n’ont, évidemment pu vivre, en présence de leurs puissants rivaux, que parce qu’ils comptaient de nombreux appuis dans le peuple.
C’est donc par la critique de certains passages des King et par l’examen d’un petit nombre de fragments d’anciens écrits taoïstes mentionnés par les successeurs
1. On rapporte qu’il existait encore en Chine, dans le siècle qui suivit celui de Confucius, des livres de la haute antiquité où était enseignée la doctrine de la Ta Tao ou de la» Grande Voie ». Le philosophe taoïste Tchouang-tse prétend les avoir vus. ( Mémoires concernant les Chinois , t. IX, p. 290).
2. Voy., à ce sujet, les vues ingénieuses de M. Ernest Faber, dans la China Review de 1884-83, pp. 233, 239 et pass.
LES ORIGINES DU TAOISME
immédiats de Lao-tse qu’on pourra se former d’abord une idée de la religion populaire des premiers Chinois, et subsidiairement du mouvement de protestantisme religieux qui devait préparer l’éclosion de la philosophie du Tan-teh King.
Malgré les efforts de Confucius pour effacer les vestiges de la vieille religion chinoise, et plus encore ceux de la réaction taoïste, il est facile de reconnaître d’une part que les cinq King proprement dit n’appartiennent pas à un seul et même courant d’idées, et de l’autre qu’il aété impossible à leur compilateur de cacher une foule de particularités qui trahissent l’existence, chez les Chinois primitifs, d’un vaste polythéisme
Un des cinq King , tout au moins, le Yih King ou « Livre des Transformations », en dépit des incertitudes qui subsistent sur sa provenance, sa nature et son contenu, semble appartenir à un système moral et religieux très distinct de celui de Confucius. On rapporte que ce livre échappa au décret incendiaire rendu par l’empereur Chi Hoang-ti, sur la proposition de son ministre Li-sse, parce qu'il servait à l’enseignement de la magie fort en honneur à cette époque. Il est probable aussi qu’il a été sauvegardé de la destruction par ce fait qu'il se rattachait dans une certaine mesure
1. M. Edkins a remarqué qu'un certain nombre d'idées considérées comme taoïstes, se rencontraient également dans l’œuvre de Confucius (China Review, 188-l-So, p. 11). La plupart de ces idées me semblent appartenir au travail intellectuel primitif qui devait produire par la suite la doctrine renfermée dans le Tao-teh King ; et si on les rencontre dans les ouvrages publiés par Confucius, c'est parce qu’il était à peu près impossible à ce célèbre moraliste de ne pas y laisser transpirer quelques-unes des notions philosophiques et religieuses qui étaient celles d'une grande partie du peuple chinois à l’époque de ses prédications.
Il)
à la doctrine taoïste devenue celle de l’État, sous la courte mais mémorable dynastie des Tsin
Le Yih King est obscur, — je pourrais presque dire inintelligible, — pour les Chinois aussi bien que pour les Européens. La signification primitive de ses trigrammes, où l’on veut découvrir des préceptes de philosophie morale et pratique, a été plusieurs fois perdue, et la manière dont les plus anciens commentateurs les ont expliqué laisse du doute dans l’esprit des savants indigènes comme dans celui des orientalistes. Le peu que nous pouvons comprendre de ce livre bizarre et énigmatique suffit sans doute pour lui assigner une origine différente de celle des autres King , mais ne nous en dit point assez pour établir qu’il renferme des affinités certaines avec les théories fondamentales du Taoïsme, ou du moins du Taoïsme tel qu’il nous apparaît avec le livre de Lao-tse.
Ce que nous savons de l’ancienne religion polythéiste de la Chine est, d’autre part, trop rudimentaire pour que nous puissions y trouver la preuve de l’hypothèse relative à des précurseurs de Lao-tse. Il semble toutefois que l’étude de cette religion, en nous faisant connaître l’état intellectuel des premiers Chinois, nous prépare avantageusement à envisager sous son véritable jour le sujet qui nous occupe. Et nous pouvons, je crois, espérer des résultats de cette étude, à la condition de parvenir à dégager le polythéisme originaire de la Chine des superfétations modernes qui sont l’œuvre des
1. Plusieurs commentaires du Yih King ont été classés parmi les livres taoïstes dans le Catalogue de la Bibliothèque Impériale de Péking. (Yoy. Sse-kou Tsiouen-chou kien-ming mouh-loh, liv. xiv, pp. 64-65).
LES ORIGINES DU TAOÏSME
taossé. Un tel travail d’élagation est des plus délicats, je le reconnais. Il semble que les prétendus sectateurs de la philosophie de Lao-tse ont tout fait pour en altérer le caractère original et pour introduire dans leurs habitudes religieuses une multiplicité de pratiques et d’objets d’adoration à la fois sans logique, sans mesure et sans connexité réelle avec le véritable Taoïsme *.
Le mythe de Pan-liou , par exemple, qu’un savant orientaliste a cru pouvoir identifier avec celui du Manou indien 1 2, a été mis au lieu et place du Tao sous les Han orientaux, c’est-à-dire 56 à 220 ans après notre ère. Il n’en est question ni dans les « Mémoires » de Sse-ma Tsien, ni dans les autres historiens officiels. On ne saurait donc le considérer, — du moins dans la forme sous laquelle les auteurs indigènes nous le présentent, — comme une tradition authentique de la Chine primitive. Il n’est cependant pas impossible que ce mythe ait été emprunté à des sources anciennes.
Un auteur de la dynastie des Soung, nommé Lo-pi, en parle au début de son ouvrage intitulé Lou-chi3 ; mais cet ouvrage, malgré une certaine célébrité dont il jouit en Chine, n’a de valeur historique que dans de très rares endroits, et il convient de le considérer comme un écho des légendes malsaines recueillies longtemps après la mort de Lao-tse par les écrivains taosséistes. Dans le passage en question, Lo-pi présente d’abord un récit de la création conçu d’après un système cosmogonique dont on rencontre des traces dans le Yih Ring, et