‹ Le taoïsmeChapitre 91 sur 99 · Julien, Libr. cil., Préliminaires, pass · texte numérisé non relu

Julien, Libr. cil., Préliminaires, pass

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chances de succès en Chine, on profita de l’introduction du Bouddhisme pour l’obtenir. Les taosséistes n’hésitèrent pas un instant à s’approprier tout ce qui ne contrariait pas trop leurs idées dans la doctrine de Çàkya-mouni. Les «pratiques du culte et la liturgie bouddhiques obtinrent surtout une grande faveur parmi eux; et lorsque l'amalgame de Taoïsme, de Confucéisme et de Bouddhisme fut achevé, ils n'hésitèrent pas à soutenir que leur religion bâtarde était égale et même supérieure à celles de leurs concurrents.

En maintes occasions, — il faut le reconnaître, — les taosséistes se sont distingués vis-à-vis de leurs adversaires par des sentiments de tolérance dont il est juste de tenir compte ; mais on a exagéré, ce me semble, le mérite de cette tolérance. Lorsqu'ils se sont sentis forts, l’instinct de domination ne leur a pas fait défaut ; et, plus d'une fois, ils se sont montrés persécuteurs dans toute la force du terme. Ils l’ont été notamment sous le règne de Chi lloang-ti, l’incendiaire des livres confucéistes, sauf à subir une revanche, lorsque l’empereur mongol Koubilaï ordonna de livrer aux flammes les écrits de leur secte, à la seule exception du vénérable livre de Lao-tse *.

Il était, à la vérité, difficile qu'il en fut autrement. Le Taosséisme fournissait un instrument bien plutôt propre à abrutir les esprits qu’à rectifier les mœurs et à accroître les intelligences. Il fallait l’employer pour la

1. Un peu avant la réunion du concile convoqué par Koubilaï en 1286 (Voy. le Chinese Recorder and Missionary Journal , de Fou- « tcheou, t. Il, p. 64). Suivant quelques auteurs, le iivre de Lao-tse luimême n'obtint pas grâce aux yeux de l’empereur Koubilaï. En tout cas, l'édit incendiaire de ce monarque ne fut pas exécuté. (Voy. mes Variété s Orientales, p. 173).

LE l'AOSSÉISME

construction d'un vaste édifice religieux, où rien ne manquât pour la commodité et le contentement des dévots. Un clergé fut établi pour le service des temples et l’on mit à sa tête un véritable souverain pontife ; on édifia de tous côtés des monastères. Les prêtres intervinrent dans chacune des circonstances solennelles de la vie domestique : leurs bons offices furent offerts au peuple à la naissance, au moment du mariage et à l’heure de la mort. Une foule de Chinois apprirent à ne plus pouvoir s’en passer. On promit enfin aux adeptes fervents la richesse 1 et le breuvage de la longévité 2.

C’est ainsi que le Taosséisme devint une des religions les plus populaires de la Chine, et que de nos jours encore elle occupe une place dont on ne saurait nier l’importance dans le Royaume du Milieu. Les grossières promesses de ses moines, leurs cérémonies brillantes et théâtrales, tout jusqu’à leurs exorcismes, devait trouver de faciles échos dans les masses. Cela ne signifie point que les Chinois professent une foi bien solide dans l’enseignement taosséiste. Loin de là : ils sont peut-être, parmi les hommes, ceux qui subissent le plus les funestes atteintes de cette maladie corrosive qu’on appelle le scepticisme 3. L’acceptation volontaire

1. U existe chez les taosséistes unadagequi a circulé également dans notre vieille Europe et suivant lequel il est plus facile de fabriquer l’or que de le détruire « facilius est aurum facere, quam destruere » (Ion. Ionston, Naturæ constantia. Amsterdam, 1632, p. 81).

2. Plusieurs souverains Chinois ont cru à la possibilité de découvrir un tel breuvage (voy. plus haut, chap. iv), et quelques-uns d’entre eux ont, dès leur jeunesse, compromis une santé tlorissante par l’absorption de liquides recommandés par les taossés. On prétend, qu’il entrait, dans la composition de ces liquides, du pavot et de l’agaric (Castéra, Voyage dans l intérieur de la Chine, de Lord Macartney, t. IV, p. 302). — Lao-tse avait écrit : « Augmenter la durée de sa vie, n’est pas un bonheur » Tao-leh King, ch. lv).

3. k A l’époque des Tang, dit le marquis d'Hervey de Saint-Denys,

de l’absurde, en matière religieuse, ne peut manquer d’aboutir à un pareil résultat.

Suivant les intérêts du moment et les dispositions plus ou moins favorables de la foule ignorante, le Taosséisme se montra tour à tour d’une extrême rigidité de principes ou d’une complaisance sans égale. Aux époques de réaction intellectuelle, il fit également des efforts pour se mettre au niveau de la mode : il s’affirma libéral et progressif à

certaines heures. Aux époques de critique durant lesquelles tout était remis en question, les dogmes comme le reste, le Taosséisme puisa dans les philosophies de Lao-tse, de Confucius et de Çâkya-mouni de quoi fournir un aliment au besoin de discussion et d’exégèse des esprits cultivés : il se vit contraint de se livrer à l'étude, de réfléchir, de calculer ses forces, d’expérimenter ses engins. C’est ainsi que put s’accomplir parfois chez les taoïstes une certaine somme de travail intellectuel. Le travail intellectuel procure toujours quelques fruits. Même au fond des ornières où il s’était vautré complaisamment pendant des siècles, le Taosséisme profita de la sorte de ces lueurs lumineuses qui sont la récompense certaine de la recherche et de la méditation.

C’est alors que la religion fondée sur la philosophie de Lao-tse fît plus que jamais des emprunts à la grande doctrine indienne qui s’était établie à ses côtés. L’ascé-

la Chine n'était pas plus bouddhiste qu'elle n’était mahométane ou chrétienne. Le scepticisme y régnait dès lors, comme il y règne universellement aujourd’hui ( Poésies de l'époque des Tang, Introduction, p. xxxvm).

LE TAOSSÉISME

tisme bouddhique, par exemple, remplaça presque complètement l’ascétisme taoïste, dont l'économie était moins parfaite, moins bien comprise. Les croyances relatives à la vie future et à la métempsycose se montrèrent de plus en plus conformes à la manière de voir de l’Ecole du bouddha indien. On enseigna que la retraite dans les montagnes était favorable à l’obtention du salut et qu’elle transformait ici-bas les hommes en sien , c’est-à-dire en montagnards immortels. Puis on parla de la vie astrale réservée aux saints 1 . On imagina enfin une morale tirée de plusieurs sources hétérogènes et dans laquelle on trouve le plus étonnant mélange d’idées généreuses et d’insanités de bas étage. « Si l’on manque en Europe de mémoires sur la faiblesse humaine, les entêtements des sectaires, les fureurs de l’esprit de parti, les délires de la crédulité, les ridicules de la prévention, l’alliage inconcevable de la folie, de la vertu et du vice, écrivait de Chine un missionnaire qui fut à la fois un profond érudit et un écrivain français de premier ordre 2, on a raison de vouloir connaître les taossés. Leur doctrine et leurs mœurs touchent à la fois au sublime et à la démence, à l’héroïsme des vertus et aux vices les plus abjects. » Avec un tel désordre intellectuel et en l’absence de discipline dans leur prétendue culture de la philosophie de Lao-tse, le Taosséisme ne devait nécessairement aboutir qu’à la culture des théories les plus fausses et les plus abrutissantes. Aux enseignements sévères qu’il

1. De Groot, Les fêtes célébrées à Êmoui, pp. 696, 706 et 719.

2. Le P. Amiot, dans les Mémoires concernant les Chinois, t. V,

avait en majeure partie empruntés au Bouddhisme, succéda bien vite la prédication d'une loi commode, exempte d’austérités et de sacrifices, mise à la portée de tous les goûts, de toutes les intelligences1 : il y eut, là comme ailleurs, des accomodements avec le Ciel et des transactions avec ses ministres. Lao-tse avait dit que le bonheur consistait à s’affranchir des soucis et des inquiétudes. L’interprétation de ce précepte était bien simple : pour n’avoir ni soucis, ni inquiétudes, rien de mieux que de devenir riche. Il faut donc rechercher la fortune ; et pour l’obtenir, rien de mieux que de s’adresser aux prêtres qui ont l’art de fabriquer l'or artificiellement ! Grâce à leurs leçons, on pourra atteindre à un but si désirable, tout en travaillant à la conquête des passions par des jeûnes, des offrandes et par l’emploi d’amulettes ou de talismans mis en vente dans les monastères. Le grand art consiste à se rendre digne de la faveur des prêtres. Les prêtres ont, en outre, les moyens de délivrer les pauvres créatures des influences néfastes et des persécutions que peuvent leur faire subir les mauvais génies et les diables. Il faut donc avoir recours à leurs exorcismes qui sont efficaces pour rendre captifs les esprits infernaux les plus rebelles et les plus épouvantables.

Les prêtres taoïstes donnent aux croyants l’exemple d’une manière de vivre aussi agréable que possible. Il est certainement très louable de se faire anachorète,

1. Certaines sectes bouddhiques ont également imaginé une « religion commode ». Voyez à ce sujet la curieuse notice de M. S. Motoyosi sur l’école de Sin-siou, dans le Lotus , publié par là section des Iteligions comparées de la Société d'Ethuographie, t. 1, 1891, p. 25).

LE TAOSSÉISME

mais ce procédé n’est pas nécessaire pour atteindre à la béatitude. On peut être prêtre séculier ou prêtre ascétique Il n’y a aucun inconvénient à participer, dans une mesure raisonnable, aux charmes de la vie mondaine. Les ministres du culte peuvent se marier et jouir des joies de la famille. On se borne, dans ce cas, à dire qu’ils habitent « dans le feu 1 2 ». Avec un peu d’attention, il est facile de ne pas s’y brûler. Rien ne s’oppose d’ailleurs à ce qu’on soit à la fois bouddhiste, confucéiste et taosséiste, pourvu qu’on se montre également généreux envers les ministres de tous ces cultes. Chaque Chinois, même l’Empereur, revêt dans une certaine mesure ce triple caractère 3. .

De la sorte, les taosséistes sont parvenus à plonger dans l’empire chinois de nombreuses et profondes racines. Ils doivent en partie leur incroyable succès à des pratiques de magie qui ont leur point de départ dans Tchi Soung-tse, et dont on trouve le développement dans les œuvres de Weï Peh-yang, Siou-che, Li Chao-kiun et autres. Ces pratiques sont aujourd’hui fort en honneur, comme elles l’ont été aux époques les plus florissantes de la domination religieuse du Taosséisme. Leurs prêtres font usage, à la fin du XIXe siècle, d’un vaste système d’incantation et de sortilèges qui a commencé à être mis en pratique par leur fameux pontife Tchang Tao-ling et qui s’est continué par l’intermédiaire de Iveou Kien-tche jusqu’à nos jours 4.

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