‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · lERVAS LE B10(;RAPHE · texte numérisé non relu

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avoir pris connaissance, non sans rougir de fierté et de contentement, il dit au petit noir :

— Veuillez dire à milady Jackson, votre noble maîtresse, que je serai chez elle dans une heure.

Le page noir s'inclina de nouveau et partit.

Que peut me vouloir une si grande dame? se demandait Jervas en endossant son plus bel habit, en se couvrant de son linge le plus fin , en allant acheter des gants blancs chez le parfumeur voisin. Je pressens quelque radieuse surprise ; je suis en trop beau chemin de prospérité pour craindre de me tromper. Il y a du bonheur dans l'air. Bonne chance , Jervas !

Un cabriolet de place le descendit à la porte d'un hôtel situé à l'extrémité de Londres, dans un quartier d'une tranquillité somptueuse. L'impression de respect qui frappa Jervas en traversant une cour de marbre noir rabattit la fumée de vanité qui l'aurait peut-être compromis devant la reine de ce palais. De chambre en chambre, il se sentit graduellement plus disposé au respect ; enfin , quand il fut introduit dans l'appartement où on le pria d'attendre et de s'asseoir, il avait complètement changé d'avis sur la cause probable de l'invitation qu'il avait reçue. Toute idée de galanterie s'évanouit dans son esprit, quand il fut en présence d'immenses tableaux de Rubens, représentant des descentes de croix, et qu'il se vit dominé par un plafond de Philippe de Champagne, qui figurait une assomplion de la Vierge, portée par des anges. Pour achever la transformation de ses idées, il découvrit, quelques pas plus loin , un bénitier d'argent massif et une bibliothèque toute composée d'ouvrages de religion. Il se serait presque agenouillé, quand il vit venir vers lui une jeune

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pt grande dame, vêtue de noir, marchant à petits pas, et dont le visage, d'une blancheur céleste, était caché par un voile sombre.

— Monsieur Jervas, dit-elle à mon ami, en soulevant son voile et en le faisant asseoir près d'elle, vous avez écrit un livre dont l'Angleterre vertueuse vous aura une éternelle reconnaissance.

— Milady...

— Un livre hardi peut-être parle choix du sujet, mais qui fera plus de bien aux bonnes mœurs que les sermons de tous nos évêques.

— Milady...

— Vous avez arraché le masque au vice, et vous en avez montré la laideur. Quel beau livre que le vôtre ! Aussi l'ai-je fait relier en or et monter en pierres fines,

— Milady , je suis plus lier que le roi d'Angleterre s'il venait de conquérir la France.

— Ayez-vous arrêté quelque projet d'existence? demanda lady Jackson avec un ton de douceur qui faisait pardonner l'indiscrétion de la demande.

— Aucun, milady.

— Vous n'avez pas de goût pour les armes?

— Fort peu, je vous l'avoue.

— Vous préférez la carrière studieuse des lettres, je le vois, et d'ailleurs un succès décide; celui que vous avez obtenu vous impose l'obligation d'écrire.

— Si tout le monde avait votre indulgence, milady, j'hésiterais moins à suivre votre conseil.

— J'espère, continua lady Jackson, que vous apporterez, dans le noble exercice de cette profession, la décence et

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l'honnêteté du sage, du moraliste et du philosophe. On attend beaucoup de vous.

— Vous avez une trop haute opinion de mon talent, milady.

— Je présume, poursuivit lady Jackson, que vous avez en tête quelque grand ouvrage sur lequel vous comptez beaucoup, un poëme dans le goût de celui de Milton, par exemple ; vous avez le front religieux, poétique.

— Je n'ai point tant de vanité, répliqua Jervas qui n'en avait jamais eu tant dans sa vie.

— J'ai besoin de vous mettre vite au courant , monsieur Jervas, du motif qui m'a inspiré la résolution un peu hardie de vous faire venir chez moi, si je ne veux pas vous laisser croire que ce que je vous ai dit jusqu'ici ne m'est pas dicté par une stérile admiration pour votre beau talent. Écoutezmoi, monsieur Jervas : — Il est d'usage dans notre illustre famille que nous ayons toujours à notre charge un écrivain célèbre qui nous dédie ses livres. Voulez-vous être cet écrivain? Vos honoraires seront de dix mille livres par an. Ce sera à vous de mériter cet emploi s'il vous convient de le remplir auprès de nous.

— Votre proposition me comble d'honne.ur et de joie, milady; mais quel livre vous dédierai-je?

— J'y ai déjà pensé. Parmi mes aïeules il est une sainte peu connue, qu'on nommait Nancy. Mon grand désir serait que vous fissiez ressortir dans votre beau style les mérites innombrables de cette sainte; je vous fournirai tous les détails de sa pieuse vie ; venez chaque jour ici, je faciliterai votre travail; ma voiture est à vos ordres; elle sera à votre

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porte quand vous le désirerez. Cela vous convienl-il, monsieur Jervas?

Jervas était porté au troisième ciel. Il promit d'écrire la vie de sainte Nancy et s'engagea à la dédier à lady Jackson, dont il prit congé en lui baisant respectueusement la main.

La renommée avait pris Jervas sous son aile : son livre , dont la forme était réellement alors une étrange nouveauté, avait mis en feu toute la haute société de Londres. Les uns, comme je vous l'ai déjà dit, voulaient faire une pension viagère à l'auteur, les autres l'assassiner aux premières brumes d'hiver; les moins irrités parlaient de le bétonner en pleine rue. Ceux dont Jervas avait le plus à craindre étaient les protecteurs immédiats de toutes ces femmes de théâtre immolées par lui. Jusqu'ici cependant , ces vengeances sourdes ne s'étaient manifestées que par les menaces anonymes dont il a déjà été question ; lady Jackson l'engageait beaucoup à les mépriser. Son livre se vendait toujours par centaines d'exemplaires.

H avait déjà touché une assez for^e somme de sa généreuse protectrice, et son Histoire de sainte Nancy était achevée.

Quand ce merveilleux livre fut imprimé, lady Jackson, pour honorer son historien, donna, à son intention, une fête longtemps méditée. C'était pendant la dernière semaine du carnaval. On n'était reçu que déguisé et masqué : on souperait à minuit, Jervas seul et lady Jackson avaient le visage découvert. Toutefois lady était costumée en vestale et Jervas en moine, travestissements tout à fait dans les goûts mystiques de la maîtresse de la maison. Quand Jervas entra dans le salon, chaque invité alla le saluer et le complimenter; tous

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