‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 9 sur 22 · lERVAS LE BIOGRAPHE · texte numérisé non relu

lERVAS LE BIOGRAPHE

expliquer les événements qui en signalèrent le cours. Comme vous le voyez, Jervas a divisé son livre par chapitres, ayant soin d'écrire en léte de chacun l'adresse de ses victimes. S'il n'a pas mis toutes les lettres de leurs noms, il en a si peu retranché, que les suppressions sont dérisoires. Ainsi qui ne lirait pas miss Thompson dans le même nom ainsi orthographié :

Miss Th-mps-n, 19, Derners-Street.

(( Celle dame s'est montrée l'été dernier à Brighlon ; elle a chanté avec grand succès sur le théâtre de celle ville. Elle a un corps imposant, — commanding figure. — Son teint est beau, mais marqué de rousseurs; elle a une jolie petite bouche, de belles dents et un nez aquilin charmant; ses cheveux sont presque bruns. Seulement elle est trop grasse et sa poitrine excède toute dimension. Elle s'habille trèsélégamment, et consomme un grand luxe de queues traînantes, répétant cet adage, qu'elle lient de ses protecteurs pris dans la marine : que le vaisseau muni de bonnes voiles arrive toujours à bon port. »

» She dresses very elegantly, and always wears a greal » profusion of lappets, always repeating the adage she lear- » ned from lier boatswain keepers, that the ship, wilh good » sails, Avill ahvays reach a good port. »

— Jusqu'ici, à la rigueur, je ne vois guère d'outragé que la langue anglaise, m'écriai-je.

— Continuons, me dit M. Templeson.

Harriet B-rn-by, Little-Castle-Street, Oxford- Market. « Elle a un beau teinl, une taille charmante; et, quoi-

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qu'elle n'ait encore que vingt-deux ans, il y en a déjà six qu'elle s'est vouée au culte de Vénus. »

— Ceci devient plus explicite. Ktait-ce une de celles que Jervas avait vues dans le voisinage de Covent-Garden?

— Du tout; et nous entrons, vous semblez le deviner, dans l'odieuse supercherie de Jervas. Il donne ici la ligure, l'adresse et la biographie d'une actrice, qui n'était peutêtre qu'excessivement compromise par sa légèreté. Il faut en dire autant de celle-ci, que n'oublia pas non plus notn; biographe.

Mistriss Sm-th, 7, Burleujh-Row, near Portman-Square.

« Son mari est employé à la Banque, où il est depuis dix heures du matin jusqu'à trois. Pendant ces cinq heures d'absence , mistriss Sm-th reçoit les hommages de deux officiers, l'un de la marine royale, l'autre employé dans le service de terre. Comme ils appartiennent à deux armes qui se jalousent, elle a soin de ne pas les faire se trouver ensemble.

— Et ensuite :

Miss Arnold, Church-Street^ 17,

« C'est une charmante actrice ; elle chante bien, mais elle médit encore mieux. Pourquoi n'a-t-elle pas les cheveux aussi longs que la langue? »

Miss Baudy, Marybone-Street.

« La danseuse d'Angleterre la plus naïve dans ses propos. C'est elle qui dit un jour en plein foyer de théâtre : « Ce

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» que c'est que les préjugés 1 on se lave les mains, jamais » les pieds. »

Miss Gilbert, Clément' s-Lane .

(( Qui est restée pendant quinze jours absente du théâtre de Covent-Garden par suite du malheur dont elle fut frappée. Un voleur s'étant introduit chez elle pendant la nuit, lui vola, devinez quoi? Son talent? Non. Son amant? Non. Son râtelier ! »

Mistriss Cliftoriy King-Street.

« Un astre! une planète! Mais comme toutes les planètes, mistriss Clifton a ses constellations; ce soleil de Covent- Garden a d'innombrables taches sur les épaules. »

Miss Kendall, Hart-Street, 4.

(( Les plus jolies jambes que jamais chanteuse ait laissé voir. Qu'il est fâcheux que ces charmantes jambes montent trois ou quatre fois plus haut que la voix de miss Kendall ! »

— J'avoue, dis-je en interrompant M. Templeson, que toutes ces reines de théâtre devaient étrangement souffrir de se voir ainsi mettre à nu aux yeux du public.

— La moins blessée ne fut pas, poursuivit M. Templeson, miss Perdila, ainsi nommée de son vrai nom ou de son nom de coulisse. C'était une délicieuse créature, il m'en souvient. Elle avait à peine dix-huit ans quand elle parut sur le théâtre de Covent-Garden, qui fut émerveillé de tant de jeunesse jointe à tant de beauté. Ce qui ne contribua pas peu à la mettre en vogue, c'est le voile mystérieux jeté sur sa vie. On no savait d'où elle venait, quel était son pays, quels étaient

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ses parenls, Persuiuie ne riiccuii)[)ugii<iil uu llicàlrc, pL'l•^ullllc ne la ramenait chez elle. On broda de l'or sur cette toile obscure. Perdila fut un instant la (ille d'un prince royal; on lui donnait une duchesse pour mère. Jugez si la curiosité fut éveillée! Chaque jour on inventait une histoire ou un roman pour augmenter l'attrait répandu autour d'elle. Des princes lui avaient offert leur main, qu'elle avait refusée parce qu'elle avait le projet de se vouer entièrement à la religion dés qu'elle aurait atteint l'âge de dix-neuf ans. Perdita se plaisait au milieu de ces propos enivrants. Ln maladroit vint briser cette glace diaphane, sans autre but que celui d'ajouter une page de plus à de scandaleuses révélations. Ce maladroit fut Jervas.

Tenez, lisez avec moi ce qu'il écrivit sur Perdita.

« Perdita, ton nuage d'encens s'est évanoui; ta divinité est remontée au ciel avec la ceinture de Vénus, le voile de Diane et tous les attributs de la mythologie. Perdita, lu n'es qu'une obscure mortelle ; ton père n'était ni Jupiter, ni Enée, il n'était pas même duc; c'était tout simplement un garde de nuit de Dublin, et le watchman avait pour femme une marchande de poisson. Comme nous ne voulons pas laisser croire que tu es logée dans l'Olympe, où tes flatteurs t'ont souvent placée, nous dirons que tu as un logis plus que modeste à Newman-Street, en attendant mieux. »

Vous comprenez de quelle douleur fut saisie Perdita, quand elle sut ce que Jervas avait publié d'elle dans sa List of Cotenl-Garden ladies; Perdita, qu'il n'avait jamais vue! Elle en fut dangereusement malade. La pitié publique essaya de la consoler, mais la pitié du monde est peut-être plus redoutable encore que son ironie. Perdita reparut au théâtre,

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mais dépouillée de son auréole. Elle tomba au rang des aclrices ordinaires de Covenl-Garden. Sa chute fut le signal d'une nouvelle existence pour elle; elle eut des amants, elle en eut beaucoup, et de ce moment sa vie se confondit avec celle de tant d'autres femmes de sa profession. La goutte d'eau avait d'abord été une perle ; la perle redevint une goutte d'eau.

N'ayant pas signé de son véritable nom sa trop fameuse brochure, Jervas jouit pendant plus de six mois des avantages précieux de l'anonyme. Du fond de la boutique de son libraire, il entendait tenir les propos les plus étranges sur celui qu'on présumait en être l'auteur. C'était un comédien qui, pour se venger d'avoir échoué à Covenl-Garden, avait écrit tant d'odieuses pages contre ses camarades. C'était une puissante lady dont l'amant avait été enlevé par une danseuse ; le théâtre entier expiait la faute de la danseuse coupable; on nommait la lady, on désignait la danseuse; rien n'était plus avéré; rien, jusqu'au jour où un fat, entrant dans la boutique du libraire, s'écriait : — Marchand ! demain, je l'apporterai des nouvelles de ton auteur favori ; si lu tiens à éditer sa peau, tu l'auras, sur mon âme! Je lui ferai l'honneur de le luer demain avant midi. Je daigne me battre avec lui ; nous l'avons enfin découvert J'écrirai sa biographie, et tu la mettras en tôle de ses œuvres complètes. Il se nomme James CroAvn ; c'est un petit, maigre et noir; il élail écrivain à bord d'un vaisseau de la marine royale; son père esta Newgate ; sa mère fil, l'an passé, un voyage d'agrément à Bolany-Bay. Assez sur son compte. Marchand I vends-moi douze exemplaires de la dernière édition de son livre. Le libraire souriait, échangeait les douze exemplaires contre de

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belles gainées, et il courait (Misuilc prendre les mains du glorieux Jervas. Une autre fois, c'élait un journal des comédiens qui coulenail le récit circonstancié de la fin tragique de l'auteur de la List of Cor eut -Garde n ladies. a Hier, vers onze lieures de la nuit, au moment où de riches équipages couraient vers le palais du duc de Somerset , tout illuminé pour le bal, l'infâme folliculaire, dont le nom ne s'écrit pas, était précipité du haut du pont de Londres dans la Tamise par de courageuses mains. Justice est faite! >)

Jervas était régulièrement tué en duel ou assassiné une fois par semaine.

Quand on sut qu'il était l'auteur de ce livre si souvent attribué à d'autres, il arriva qu'il fut beaucoup moins menacé qu'auparavant, soit qu'on lui attribuât une bravoure dont il était loin, sans être lâche pourtant, soit qu'il fallût de toute nécessité s'avouer le protecteur d'une de ces belles outragées en prenant en main leur défense. Les rangs des champions s'éclaircirent.

Enfin on savait son nom, sa demeure, sa position.

Un matin qu'il songeait sur son oreiller à la perspective dorée qui s'ouvrait devant lui, et au bout de laquelle son regard intérieur découvrait des mondes de félicité et des éditions sans fin de son livre, on cogna à sa porte tout discrètement, et on demanda d'une voix douce si M. Jervas voulait être assez complaisant pour ouvrir à un domestique de milady Jackson.

Jervas sauta à bas du lit, s'habilla à la liàte et courut ouvrir à un petit domestique noir qui lui remit en s'inclinant un billet armorié comme l'écusson des trois royaumes. Après en

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