LE BARBARE ABD-FL-KADER
C'est y rentrer et le contenir fermement que de faire remarquer ici que, sauf des nuances puériles, civiliser c'est convertir. Civilisation, conversion, même. mot. L'homme civilisé est l'homme converti. Convertir un Arabe, c'est l'amener à chan^^er ses idées sur ses devoirs envers ses semblables; la civilisation est exactement cela. Un Arabe converti ne tuera pas l'homme d'une religion différente de la sienne; l'Arabe civilisé s'impose la même tolérance. Travailler, acquérir, se perfectionner, devenir bon par le lien des rapports, meilleur en les étendant, hospitalier par le commerce, généreux par la pensée d'être secouru un jour, est la conséquence de la conversion ; et que demande de plus la civilisation? On chercherait inutilement une différence entre ces deux choses. Convertir, c'est le mot civiliser habillé en prêtre.
Sous peine d'abus dans les termes, civilisation signifie absolument bonheur. De quel droit dès lors enlèverait-on à un peuple les profondes habitudes enracinées dans sa mémoire et dans son cœur pour en planter d'hostiles à son existence? Et de quel droit plus abusif encore ne partiraiton pas, si on le désorganisait violemment lorsqu'il s'estimait heureux de l'état où il vivait depuis des siècles?
Or les Arabes n'ont manifesté aucun désir d'échanger leurs mœurs patriarcales contre les nôtres, qui le sont si peu. Satisfaits d'un repas, vous voulez qu'ils mangent trois fois par jour comme nous; ils se nourrissent de légumes et boivent du lait, et nous allons les exciter à consommer nos productions et à s'enivrer avec nos vins; une toile bleue ou blanche suffit à les vêtir, et notre intention est de les habituer à porter nos étoffes luxueuses, nos habillements incom-
modes; leur cabane est faite de branches de palmier, et nous les tourmenterons pour qu'ils se construisent des maisons de pierres; ils aiment le repos sous leur climat ardent, et nous cherchons à leur inspirer l'élernelle inquiétude, le perpétuel déplacement du commerce; ils se contentent de l'équité, et nous voulons y substituer la justice. Est-ce de cette manière que vous vous proposez de les civiliser, de faire leur bonheur? Ne dites pas que j'exagère. Que voudriez-vous, si vous ne vouliez cela? Quel démon vous pousserait à épuiser le trésor et l'armée, si votre pensée était de civiliser sans rien changer? Quels profits rapporterait votre interminable conquête si, après dix ou vingt ans de sang répandu par nous, les Arabes se trouvaient au même point qu'au commencement de la guerre, par suite de notre profond respect pour leurs institutions?
Soyons francs; vous voulez les civiliser sur notre beau modèle, et les rendre aussi parfaitement heureux que nous.
Les Arabes ne connaissent aucune maladie, et nous leur en inoculerons dix-huit mille environ des nôtres ; il n'existe pas de prison sur tout le sol de l'Afrique, nous leur ferons connaître les prisons civiles, les prisons correctionnelles, les prisons cellulaires et les prisons solitaires. Voyez déjà : Ben- Aïssa, le serpent du désert, est au bagne! Ils ne paient qu'un tribut insignifiant; ils auront à payer l'impôt sur chaque objet que l'œil verra, que la main touchera, que le palais goûtera ; ils remuaient la terre une fois par an, ils laboureront du matin au soir pour acquitter la liste civile et pour contribuer à payer le milliard du budget. L'homme de l'Atlas fendra du bois ou moissonnera au soleil pour que le ministre ait en France une voiture commode, l'académicien des palmes