‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 18 sur 22 · LE BARBARE ABD-EL-KADER · texte numérisé non relu

LE BARBARE ABD-EL-KADER

vertes à son collet, le gendarme une riche buffleterie, un gendarme qu'il n'aura jamais la douceur de voir 1 II sera enfin citoyen français, cet honneur si cher à tous les titres, et par conséquent aussi civilisé, aussi heureux que nous.

On doit commencer à comprendre le tort vraiment grave des Arabes à notre égard, nous portés de si bonnes intentions pour eux.

Si nous ne devons pas porter le bonheur aux Arabes, diton, nous les gratifierons du moins de l'immense avantage du progrès; car il est avéré, vous n'en doutez pas, que nous sommes en plein progrés depuis... dépuis le progrès. Nous datons du progrès comme les mahométans datent de l'hégire. Le progrès nous déborde, je l'avoue ; seulement je demanderai où il est. Je l'admire, mais je tiens un peu à le connaître. Quoi! la vapeur? les chemins de fer? les mécaniques appliquées à toutes les industries, aux plus hautes comme aux plus chétives? Aller de Paris à Marseille en un jour, moudre le grain trois cents fois plus vite qu'autrefois, n'estce pas une révélation nouvelle? Je ne le trouve pas.

Eh quoi ! ces vaisseaux qui sillonnent les mers, les fleuves, qui coupent comme avec un diamant la vitre des lacs, qui laissent en passant des villes à la place des forêts, ces coups de théâtre de la civilisation , ces changements à vue du progrès ne suffisent-ils pas pour vous convaincre de l'immense amélioration introduite dans les conditions de l'existence? Non î tout brutalement, non ! Quel profit y a-t-il pour l'individu à aller en moins de temps d'un point à un autre, s'il part de la douleur pour arriver au désespoir? A quoi bon le trajet, à quoi bon sa rapidité? Le bonheur est-il de courir? Sommes-nous des oiseaux? Sommes-nous le vent? A ce

compte, quand nous irons en une heure du pôle austral au pôle boréal, nous n'aurons plus rien à souhaiter. L'àme pourtant va encore plus vite que le corps; d'un coup de son aile invisible elle touche aux limites de la création, et elle n'en revient pas moins triste et malade. Supposez au corps la vélocité de la pensée, et vous ne l'aurez pas doté d'une satisfaction nouvelle, d'une joie auparavant inconnue. Quel esprit faux et barbare, quel sophiste industriel, quel méchant métaphysicien, a donc confondu une question du ressort des mathématiques et une question morale, qui n'a rien à démêler avec le piston d'une machine et l'évaporalion de l'eau? Tenez en garde les peuples contre ces monstrueux novateurs, ces hérésiarques sordides, plus dangereux que les athées, dont les doctrines du moins s'arrêtaient devant la contradiction et composaient avec le supplice. Tout est bon, tout est séduisant dans les projets, dans les promesses et surtout dans les paroles de ces philosophes venus on ne sait d'où, moitié banquiers, moitié missionnaires, propageant leurs doctrines avec leurs prospectus, et se réservant des actions dans la fructification de leur évangile. Mais qu'on m'apprenne donc l'avantage qu'il y a à parcourir en un jour toutes les contrées du monde, si je dois voir dans toutes l'homme de Job, l'homme né de la femme, l'homme destiné à vivre peu et à mourir dans la douleur?

Des villes, dites-vous, s'élèvent où ondulaient les forêts, des populations respirent là où planait l'espace : encore une question matérielle prenant la place d'une question morale. Un peuple est-il heureux à raison du nombre de villes enfermées dans les limites de son territoire? Mais l'Espagne, fautil vous le rappeler, a cinq ou six fois plus de villes que la

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