LE BARBARE ABO-EL-KADER
France. Chantez-moi le bonheur de l'Espagne. La Suisse heureuse et libre n'a presque que des villages. Faut-il d'ailleurs des preuves pour se démontrer combien le chiffre des villes est sans rapport avec le degré de la prospérité publique? Qu'y a-t-il dans nos villes écloses à la fumée de la vapeur, qu'y mettez-vous, qu'y fait-on? Ici est la réponse : des fabriques, des ouvriers, des négociants. Toujours l'industrie! soit l'industrie. Réduisez tout, je l'accepte, à l'industrie, que ce soit le dénominateur commun. Mais dites-moi si l'industrie est le bonheur d'abord, si l'industrie est l'art ensuite, si l'industrie est la morale, si l'industrie est la religion.
Quelle contrée est plus industrielle que l'Angleterre? Du matin au matin, toujours, à toutes les heures, l'Angleterre travaille, veille, et construit des vaisseaux, creuse des bassins, amoncelé des villes aux flancs de ses montagnes, accouche sans cesse de populations pour remplir ces villes ; elle est le bazar du monde, l'arsenal de tous les peuples. L'universalité, rêve de quelque savant du xvi^ siècle, elle l'a réalisée à son profit en la dégageant des niaiseries de la théorie. Elle sait tout, elle peut tout, elle fait tout. Si le soleil laissait tomber un sou, l'Angleterre l'aurait; à côté du métier où l'on fabrique l'épingle, elle place une fonderie de canons. Quand l'épingle est achevée, on roule un canon derrière elle jusqu'à ce que l'épingle soit vendue. Si on ne veut pas l'acheter, le canon menace; si on préfère l'épingle d'un autre, le canon tue. Eh bien! l'Angleterre, si industrielle, si riche en chemins de fer, en villes ouvrières, l'Angleterre, qui en vingt ans a fait de quarante villages autant de villes colossales, l'Angleterre est livrée à la misère et à la prostitution. Ses enfants meurent avant l'âge, après avoir vécu de pain el
de bière pourrie. Manchester a plus de filles publiques que Paris, Barcelone et Madrid. Et je ne parle pas de Londres! Chaque riche Anglais a plus de cent pauvres à nourrir, et il ne les nourrit pas! Et je ne parle pas de l'Irlande! A quoi songe donc votre industrie? Elle n'est donc bonne mère que pour quelques-uns et marâtre pour tous les autres; et les autres pourtant sont les roues, les contrepoids, les ailes, le balancier, la graisse de leurs majestés les machines.
Mais songez-y donc : sous Elisabeth il n'y avait pas de machines, pas de docks, pas de steamers, et sous Elisabeth personne n'est mort de faim, si l'histoire est vraie et si je sais lire. A quel ordre de faits vous rattachez-vous pour croire à la monstrueuse aberration du progrés? Que de machines n'avons-nous pas pour tisser le drap, tanner le cuir, travailler les meubles, ciseler le fer et le cuivre, semer, récolter, moudre, pétrir? Cependant un habit, un chapeau, une paire de bottes, un lit, une table, sont plus chers que jamais ; el, chose odieuse à dire, qui blesse à mort le charlatanisme de ces journalistes ambitieux, reste impur d'une sacristie fermée, le pain, oui, le pain est plus cher que jamais, à calculer sur une moyenne de dix ans. Pour démentir ces faits, il faudrait être assez heureux ou assez adroit pour n'avoir pas à compter chaque jour du mois et chaque mois de l'année avec son chapelier, son tailleur et son boulanger.
Au point de vue de la prospérité publique, la venue des machines a été fatale en ce sens qu'elles n'ont pas diminué le travail, qu'elles ont fait diminuer le salaire, et qu'elles ont, par une conséquence naturelle, aggravé le mal physique et le mal moral du peuple. Ceci est net, solide et clair ; c'est un chiffre en bronze sur un monument de marbre blanc. Si
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le mal n'est pas au terme, rien n'empêche pourtant de le guérir, rien n'empêche même de tirer quelque faible utilité de ces nouveaux modes d'industrie dont la fausse intelligence a produit les malheurs que nous voyons; je dis faible utilité, et j'ai mes raisons pour parler ainsi, mes restrictions ont un poids et un titre comme mes pensées.
Passons à d'autres blessures. L'industrie, qui jusqu'ici s'était bornée à engendrer les métiers, a touché de ses mains brutales aux formes délicates de l'art, et l'art en a souffert de honte. Autrefois l'art prenait dix ans pour tisser un tapis, mais ce tapis, qui coûtait dix mille francs, n'avait son pareil que chez les rois et les princes. De nos jours il existe des machines pour façonner des tapis qu'on a pour cent francs, tapis indignes des riches, bons tout au plus pour la bourgeoisie, trop chers pour le peuple, dont les premiers tapis sont les souliers. C'est de l'art à bon marché ; et de même qu'on se procure des tapis au prix auquel revenait autrefois une serviette en toile de Hollande, on a des meubles, des cristaux, des tapisseries d'un prix vingt fois, trente fois moins élevé qu'au siècle dernier. A l'aide de la vapeur on taille le cristal, on brode la soie, on tourne l'acajou, et il y a des gens pour admirer ces produits désastreux qui, par leur influence, font perdre le goût des véritables objets d'art, éloignent les artistes, en diminuent de jour en jour le nombre, au point que dans quelques années ils deviendront à peu près introuvables en France. Ainsi disparurent les maîtres vitriers et les mosaïstes rlevant des manœuvres à la main médiocre et peu coûteuse. Ces produits dont nous parlons sont à peu près très-satisfaisants pour les classes bâtardes, également privées du goût difficile et du goût primitif, une contrefaçon fort adroite,
aiïeclanl la physionomie, la couleur, le poids, le semblant, l'ombre et le reflet du beau, mais sans âme. La main de l'homme n'a pas pressé le sein de l'œuvre. La machine ne peut donner que ce qu'elle a, le contour aigre et vif, la ligne exacte ; mais le sang, le cri, le tressaillement, la larme, l'humidité, le duvet, le geste, et surtout le défaut, le défaut! le défaut, cette admirable qualité de l'œuvre humaine, elle ne nous le donnera pas. Dans tout ce que l'homme touche il s'y empreint. La vie fait tache. Voyez les dolmen, ces pierres brutes, ces rochers à peine dégrossis; eh bien ! à la première vue, un enfant devine qu'un homme a cassé, il y a deux mille ans, les bords de ces pierres, et qu'il les a posées debout comme elles sont restées. A nos yeux, ces dolmen ont mille fois plus de prix que ces colonnes de cuivre et leurs chapiteaux froidement ciselés, sortis sans douleur d'un moule infatigable. Dans l'œuvre, ce n'est pas la beauté absolue qu'on cherche, qui frappe, qui remue, et ceci nous l'apprend d'une manière à ne laisser aucun doute; c'est l'étreinte inimitable, le souffle, le baiser vivifiant de l'homme.
Et vous voulez remplacer cela, le verbe divin, par un coup de marteau ou par un courant de gaz : j'aimerais autant croire à la possibilité prochaine de voir se reproduire l'espèce humaine au moyen de la rencontre de deux acides sous une cornue.
Les temps antérieurs à la promulgation de l'Évangile et les temps qui datent de son acceptation se sont rencontrés sur un point, et c'est celui-ci : Que la morale était une science dont le raisonnement marquait le commencement et dont le but était la sagesse. Quelques philosophes ont varié sur les règles de cet enseignement, mais aucun ne l'a nié ou n'a ra-