‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · LA SIGNA RIU · texte numérisé non relu

LA SIGNA RIU

souriant el sans perdre toutefois de vue les travailleurs ; je remarque seulement que vous avez laissé votre gaieté en France.

— La traversée m'a fatigué; elle a été longue et pénible.

— Une bonne nouvelle vous rendra la santé, tt cette nouvelle est que nous avons vendu pour deux cent mille francs de tètes de noirs au dernier voyage de la Galathée. Poussez ce colïre avec le pied, et vous entendrez sonner les gourdes.

M. Malbieu ne daigna pas même se procurer cette si douce satisfaction de négrier. Deux cent mille gourdes, répéta-t-il macbinalement.

— Outre les têtes de noirs, continua la jeune Africaine en allumant un petit rouleau de tabac et en le pinçant avec beaucoup de grâce entre ses lèvres; outre les tètes de noirs, j'ai revendu trois mille bœufs que j'avais eus presque pour rien à la suite d'un pillage. J'ai été payée en guinées; jetez les yeux au fond de celte calebasse. Cette graine vous plaît toujours, n'est-ce pas?

Aucune parole de satisfaction ne sortit des lèvres de M. Mathieu, qui, après une longue pause, se leva du siège de jonc qu'il occupait près du hamac de lasignarre,ellui dit :

— Vous ne me parlez que de noirs, de gourdes, de bœufs, de guinées. ..

— Et de quoi vous parlerais-je?

— Où estToby?

— Je croyais que vous aimiez toujours l'or.

— Où estToby?

— Toujours le commerce des noirs.

— Où est Toby?

— Toby! Toby! Comme il vous est survenu tout à coup

LA SIGNARRE. l79

de l'îillacliemont pour Toby! Vous le regardiez à peine avant votre départ. Toby s'est embarqué pour le haut du fleuve, pour Galam. Il est allé chercher de l'or, puisque c'est ce qui réjouit le plus son père.

— Vous mentez, Katy !

— Faites tomber ces stores, répondit froidement l'Africaine en sortant l'autre jambe de dessous la pagne bleue qui lui servait de couverture. Il n'est pas nécessaire de faire savoir à nos esclaves que nous nous expliquons.

Les stores furent baissés.

— Je mens, dites-vous; et vous avez raison. Toby n'est pas à Galam.

— Il est en France! s'écria M. Mathieu ; il est à Paris!

— Est-ce bien là un motif pour vous emporter? Eh bien, soit! Il est à Paris.

— Il a changé de nom ; il s'appelle Tristan.

— Vous me l'apprenez, mon cher mari.

— N'est-ce pas vous qui lui avez conseillé ce changement de nom?

— Moi ! Et dans quel but?

— Le sais-je?

— Et vous n'avez pas d'autre raison pour vous mettre en colère ?

— Vous me faites espionner par votre fils.

— Qui est aussi le vôtre, s'il vous plaît. Allons, vous plaisantez. Vous habitez la Provence, et vous supposez que j'enverrai Toby vous espionner à Paris.

— Pourquoi, reprit M. Mathieu, qui ne voulait pas rompre la conversation et qui se plaçait sur des charbons ardents en la continuant; pourquoi l'avez-vous envoyé à Paris?

180 LA SIGNARRE.

— Ne faut-il pas qu'il voie le monde où il figurera un jour? Ne sera-t-il pas voire licrilier? avec plus de cinquante mille livres de renie, ne sera-t-il qu'un planteur grossier?

— J'aime mieux qu'il ne soit qu'un planteur grossier, répliqua M. Mathieu, qui avait pâli en entendant Katy appeler Toby son héritier, qu'un libertin, qu'un duelliste en France, à Paris.

Katy eut l'air de glisser avec indiiïérence sur les remarques philosophiques et morales de M. Mathieu, tandis qu'au fond elle cherchait à former un sens complet de toutes les demiphrases qu'il laissait imprudemment tomber.

— Après tout, dit-elle en imprimant à son hamac une faible agitation, l'éducation et l'avenir de Toby sont votre affaire autant que la mienne. Je suis fâchée seulement que vous l'ayez traité, dans cette conversation que nous venons d'avoir à son sujet, avec une excessive dureté, mon ami. Je vous pardonne cependant, car vous avez été bien aimable pour moi. Montrez-moi ces jolis cadeaux de France.

Tandis que M. Mathieu se levait pour ouvrir ses malles, Katy sauta en bas du hamac, courut nu-pieds à l'une des croisées pour en soulever le store, et fit un signe; ce signe fut compris. Katy s'habilla ensuite en un clin d'œil. Elle passa une robe sous le tissu clair de laquelle elle parut tout aussi peu vêtue qu'auparavant.

— C'est beau! c'est charmant! c'est délicieux! dit-elle en prenant des mains de M. Mathieu les parures qu'il lui avait achetées en France. Elle en garnit ses cheveux , ses mains; elle attacha à ses chevilles des bracelets de perles; elle essaya chaque ceinture, se parfuma, courut à la glace, et laissa voir la joie la plus enfantine, quoiqu'elle eût déjà près de vingt-

I,A SKJNAHHE. I8t

huit ans. Mais Katy ne différait pas des créoles ou des autres femmes de sa race; toujours enfants jusqu'au moment où la décrépitude arrive, l'àgc mûr ne leur est pas connu. Enfance ou vieillesse. Et l'on comprend que par goût elles prolongent le plus longtemps possible la première de ces deux périodes. D'ailleurs, on leur donne si peu le temps d'être enfants avant le mariage, qu'elles ont (juelque raison de vouloir l'être après. Elles sont quelquefois mariées à dix ans. C'est à cet Age que Katy avait été mère de Toby, qui en avait dix-huit à ce dernier voyage de M. Mathieu en Afrique.

— Vous m'avez fait votre cadeau, voici le mien, s'écria Katy, en ouvrant la porte de la case à un beau jeune homme.

— Toby est ici !

— Oui, mon père, depuis un mois. Je me suis embarqué à Brest.

Le père et le fils s'embrassèrent avec peu d'entraînement, malgré la surprise que leur avait ménagée Katy, la plus intéressée des trois, il est vrai, à ce que la rencontre eût le caractère d'une surprise.

Parmi les Européens établis aux colonies, et obligés pour leur commerce d'avoir deux résidences distinctes, l'une en deçà, l'autre au delà de l'Océan, il en est peu qui n'aient aussi deux ménages particuliers. Mariés légitimement en Europe, ils n'en sont pas moins mariés en Amérique ou en Afrique avec des femmes de couleur. Aux deux bouts de leur existence voyageuse, ils sèment leur paternité et leur fortune. En Europe, ils ont la femme blanche, la filiation légale, l'or réduit en capitaux; dans. les colonies, ils ont la mulâtresse jaune, les enfants mulâtres, les sucreries et les cours pleines d'esclaves. Souvent ces doubles unions s'ignorent réciproque-

182 LA SIONARRF.

ment; mais si, d'un colé, la loi assure à l'inlimilé légitime le bénéfice de l'héritage et du nom, de Tautre, il est des moyens pour balancer l'absence de celle loi. A la moindre manifestation qu'un Européen laisse échapper, de réaliser sa fortune pour retourner chez lui, la mère et les enfants menacés s'emparent d'un bien que la distance rend toujours illusoire à réclamer.

M. Mathieu était absolument dans celte position. A des conditions différentes, il était marié en Europe el en Afrique, bigamie permise, que ses deux femmes avaient ignorée complètement jusqu'ici.

VIll,

Quelques jours après celte explication entre M. Mathieu et Katy, celle-ci pria son fils de l'accompagner dans une promenade sur l'eau. Huit noirs s'attelèrent à une longue corde et firent remonter le fleuve à la pirogue, à travers les détours sans fin qu'il décrit. La mère et le fils étaient tranquillement assis à l'arrière de la légère embarcation. En moins d'une heure ils furent au milieu des solitudes multipliées qu'offre un dédale d'îles peuplées d'oiseaux splendides et silencieux.

— Toby, dit alors avec un ton d'indifférence la langoureuse Katy, votre père n'est pas content de vous. Il m'a demandé ce que vous étiez allé chercher à Paris, au lieu de rester ici à travailler pour lui.

— Je suis trop riche pour n'être qu'un régisseur d'esclaves, répondit Toby, et trop fier pour ne pas chercher à savoir si je vaux plus ou moins qu'un Européen.

LA SIGNARllE. 183

— Vous avez tort, Toby, de vouloir sortir de votre condition. Ces richesses ne vous appartiennent pas ; un jour M. Mathieu les emportera en France, et il ne vous laissera que le regret de les avoir follement désirées.

— Je croyais que nous y avions des droits, vous sa femme, moi son fils. Nous ne sommes donc rien pour lui?

— Peut-être.

— Qui donc a dit cela?

— L'usage. Voyez Aglaë qui a eu six enfants de son mariage avec M. Stephen de la Rochelle. M. Stephen partit il y a dix ans avec tout ce qu'il avait gagné, et il n'est plus revenu. Il vit avec sa femme d'Europe, et il ne songe plus à celle d'ici. Voyez Julia, elle a eu le même sort. J'en aurai un semblable. Les femmes de couleur sont nées pour le plaisir de nos seigneurs les colons.

— Vous ne dites pas que Julia s'est affreusement vengée.

— Abattez donc ce pélican, Toby.

— Mais, ma mère, il est à une lieue de nous, mon fusil ne porterait jamais si loin.

— Enfant ! la vengeance est trop loin de nous souvent comme ce bel oiseau. H n'est pas toujours raisonnable d'y penser, ajouta Katy en laissant tomber sa petite main brune dans l'eau qu'elle frôla au courant de la pirogue.

— D'ailleurs, reprit Toby, M. Mathieu n'est pas marié en Europe.

— Vous avez raison, Toby. Mais parlons de vous. Vous avez eu des duels à Paris ?

— Qui vous en a parlé? Oui, deux ou trois assez malheureux.

184 LA SIGNARUE.

— C'est mal, Toby, car il n'y a pas de tkicl sans amour à voire âge.

Toby ne répondit pas.

— Vous aimez donc les femmes blanches, vous aussi? Prenez garde, Toby! Et quel Age a celle que vous aimez?

— Je ne l'ai jamais demandé à sa mère.

— Ni à son père non plus, bel amoureux?

— Je ne connais pas son père.

— Il était sans doute absent?

— Je crois que oui. Je n'ai pas eu le temps de prendre tant d'informations en une seule saison passée à Paris.

— Et dites-moi, Toby, cette jeune blanche est-elle jolie ?al-elle la taille fine de nos créoles ;"est-elle fière comme elles?

— Voulez-vous en avoir une idée exacte, répondit Toby, heureux de toutes ces questions que sa mère lui adressait. Elle me ressemble comme une sœur jumelle.

— Ah! vraiment, dit Katy, elle a vos traits?

— Elle est bien mieux, vous le supposez aisément. Mais elle a ma manière de regarder; elle a mon son de voix, et quelque chose de lenl dans toute sa personne comme moi.

— C'est singulier I interrompit Katy, en buvant une calebasse de lait froid que lui tendit une petite négresse. C'est singulier! Vous m'avez apporté là un joli petit roman d'Europe. Vous me redirez tout cela plus en détail, n'est-ce pas, Toby? Maintenant, dit-elle à ses esclaves, descendons le fleuve; embarquez-vous.

Emportée par le courant rapide du fleuve, la pirogue franchit en quelques minutes le trajet qu'elle avait fait en deux ou trois heures, et elle s'échoua devant la case même d'où elle était partie.

LA SIUNARRE. 185

M. Mathieu avait résolu de renoncer pour toujours à sa vie de planteur et de négrier depuis qu'il l'avait comparée, la dernière fois qu'il était allé en Europe, avec la vie si douce de sa famille au milieu de laquelle il s'était trouvé si heureux. Les charmes de la société européenne n'étaient pas les seuls motifs qui l'engageaient à prendre cette détermination. Mathilde occupait sa pensée. II savait que non-seulement il avait promis à sa fille de lui donner un mari qui assurât son avenir, mais il avait obtenu d'elle la promesse qu'elle ne songerait point, pendant son absence, à se lier par une affection qu'il n'aurait point autorisée. Ces difficultés dont il avait entouré la vie de Mathilde lui pesaient sur le cœur. Il rougissait d'amasser tant d'obscurité autour de son autorité paternelle, qu'il aurait voulu exercer en faveur de sa fille avec la largesse de ses vastes moyens de fortune et l'élan généreux de son bon naturel. La prudence, la peur, lui liaient les mains. Sa mulâtresse surveillait ses moindres actions; il n'ignorait pas qu'elle bondirait comme un tigre sur son passage, s'il tentait de s'en aller en emportant ses richesses. Parfois il était résolu à tout abandonner, à quitter l'Afrique, pauvre comme il y était descendu, plutôt que d'y passer le reste de sa vie. Cette pensée était chassée par une pensée contraire. Sans fortune, comment marierait-il sa fille? A force de plonger dans cet océan de doutes et de contradictions, il s'arrêta à des demi-moyens qui concilieraient tout, pensait-il avec confiance. Il ne vendrait que la moitié de ses propriétés, et il abandonnerait l'autre moitié à sa mulâtresse,

186 LA SIGNARRE.

en lui juraiil loulcfois ([u'il ne rolournail en Europe que pour donner (quelques soins à sa santé altérée, qu'il reviendrait sitôt qu'elle serait rétablie.

Katy ne lui donna pas le temps de lui exprimer son projet. Un soir qu'assis devant sa case, il regardait les noirs qui quittaient leurs travaux, pour rentrer dans leurs huttes de paille, elle s'approcha de son banc, et elle lui dit en souriant :

— Je sais à quoi vous pensez dans ce moment.

— A quoi donc, Katy?

— A retourner encore en Europe.

— Pour quelques mois seulement; cependant je ne vous quitterais pas sans regret, et il faudrait que j'y fusse forcé.

— Je n'en doute pas. D'ailleurs, vous n'avez pas de famille en Europe ; vous n'y êtes pas entouré de soins comme ici. Si nous vous y accompagnions? qu'en pensez-vous, mon ami?

— Vous ne pourriez pas vivre, Katy, dans le climat si froid de la France.

— Alors vous devriez vous borner à emmener Toby seulement.

— Mais Toby me représentera pendant mon absence.

— Vous retournerez donc bientôt?

— Mais je l'espère bien, dit M. Mathieu, que toutes ces questions importunaient, malgré la douceur avec laquelle elles lui étaient adressées.

— En ce cas, ajouta Katy, puisque vous voulez que votre fils vous remplace, je lui achèterai, avec les gourdes et les guinées qui sont dans mon coffre, des terres à cultiver et deux ou trois cents lûtes de noirs dont ilira trafiquer à la Jamaïque l'an prochain.

LA SIGNARRE. 187

— Nous risq marions encore tout cet argent! s'écria M. Mathieu, surpris de la proposition. La traite est devenue si dimcile!

— Mon ami, reprit Katy avec encore plus de bonté, notre métier est de toujours risquer; nous avons gagné deux millions pour nous; mais notre fils n'a encore rien acquis pour son compte; prèlons-lui cinq cent mille francs, et qu'il travaille, puisque vous ne voulez pas qu'il vive en France de ses revenus. Aviez-vous le projet de faire valoir cet argent en Europe et de l'emporter avec vous dans ce dernier voyage? Si cela vous plaisait...

— Ce ne serait que tout autant que cela vous conviendrait, Katy.

— Eh bien ! vous l'emporterez cette fois.

— Kaly, vous ne pensez pas assez à vos intérêts ; si je venais à mourir en roule, avant mon retour? Non, je n'emporterai que la moitié de cet argent. 11 me serait pénible de vous laisser sans ressources.

— Que vous êtes bon! peu m'aurait suffi. Du reste, puis- (]ue vous serez bientôt de retour, à quoi bon cette préoccupation? Cependant, puisque cela vous plaît, vous placerez, en deux voyages, cet argent en France.

— Oui, bonne Katy.

— J'ai une grâce maintenant à vous demander, mon ami ; quand vous serez en France, sachez un peu le rang qu'occupe une famille dans laquelle Toby a remarqué une jeune personne dont il me parle sans cesse. Puisqu'il l'aime beaucoup, pourquoi ne la demanderiez-vous pas pour lui? Votre fils est un homme admirablement beau, et il sera votre unique héritier, il y a lieu de le croire.

188 LA SIGNARRE.

— Comment voulez-vous, Katy, que je prenne des informations sur une famille dont vous ne me dites pas le nom seulement?

— La jeune personne s'appelle Mathilde , et sa mère M'"'= Lussac.

Quand M. Mathieu naviguait sur l'Océan, si on lui eût dit : Les mille noirs qui sont dans la cale de votre vaisseau se sont envolés, il n'eût pas été plus étonné que d'entendre les dernières paroles de sa femme, la signarre.

Il regarda Katy jusqu'au fond des yeux. Elle était calme.

Mais le regard de M. Mathieu, qui n'était pas une réponse, mais une question, avait révélé des abîmes à Katy, qui, prenant la grosse main de M. Mathieu dans la sienne, lui dit :

— Voyons, mon ami, vous avez été jeune, comprenez la jeunesse; faites cela pour votre fils; une fois marié, il n'aura plus de passion, et il sera heureux, et nous le serons aussi.

— J'ai d'autres vues sur lui, répliqua M. Mathieu, et je ne crois pas que votre projet s'y rattache beaucoup. Cependant, je verrai... je pèserai vos raisons, je parlerai à Toby... mais j'ai besoin de repos; nous reprendrons notre conversation demain... un autre jour... quand il vous plaira... Bonsoir, Katy.

— Embrassez-moi donc, s'écria Katy, et pensez à ce que je vous ai dit. Bon sommeil, mon ami.

M. Mathieu s'était à peine retiré dans sa chambre, que Katy courut de case en case, rampa sur une traînée de corps endormis, appelant tout bas : Diane! Diane 1

Enfin une vieille négresse lui répondit : Madame , je suislà.

— Bien ! suis-moi, Diane ; j'ai besoin de te parler.

LA SIGNARRE. l89

Diane se leva en silence, marcha sans bruit sur le sable et s'enfonça avec sa maîtresse dans les profondeurs d'un bois de mangliers. Elles allèrent ainsi sans se parler l'espace d'une demi-lieue.

Arrivées au milieu d'un carrefour que la lune éclairait de ses rayons obliques, elles s'assirent toutes les deux dans les hautes herbes, face à face; et l'esclave attendit que sa maîtresse daignai lui parler. Ses yeux de fée brillaient comme ceux d'un tigre. Elle semblait la personnification de la vieille Afrique, pleine de poisons, de silence et de superstitions.

— Diane! lui dit la signarre en lui passant au cou le riche collier de corail que M. Mathieu avait rapporté d'Europe, c'est toi qui as vengé Julia de l'abandon de son mari.

— Je te comprends, ma fille, répliqua Diane, et J'en ai vengé bien d'autres. Que te faut-il? des paroles ou des sachets?

— Quelque chose de plus actif et de plus sûr. Sais-tu toujours composer celte liqueur de tamarin que les Européens aiment tant?

— J'en sais distiller une aussi douce que le miel et enivrante comme le rhum.

— Et qui va au but?

— Comme une flèche.

— Fais ton œuvre, lui souffla dans l'oreille Katy.

— C'est bien, ma fille. Nous avons ici tout ce qui nous est nécessaire; la lune, les bois de mangliers, et des crocodiles qui dorment dans les mares. Viens voir mon vieil ami.

Katy et Diane firent quelques pas; celle-ci écarta ensuite des jonca plantés au bord d'une eau dormante, et lui montra

190 LA SIGNARRE.

do son doigt desséché un énorme crocodile couché dans les nénuphars. Maintenant va reprendre ta place, et chante pendant que je travaillerai.

Kaly s'assit et chanta ainsi que la vieille Diane le lui avait recommandé.

Diane reparut bientôt, et dit à Katy que dans trois jours elle lui remettrait dix flacons de la liqueur de tamarin.

— Et sera-t-elle comme je la désire?

— N'en fais pas l'essai sur toi.

Une heure après Kaly reposait auprès de M. Mathieu.

Lorsque M. Mathieu se fut convaincu, par neuf mois de séjour en Afrique, qu'il n'éprouverait aucun obstacle de la part de Katy s'il tentait de partir pour l'Europe avec la moitié de sa fortune, il songea sérieusement à mettre son projet à exécution. Elle s'était montrée si docile, si facile à croire à l'espérance d'un prochain retour, qu'il commençait cà regretter de ne lui avoir pas tout simplement manifesté l'intention d'emporter d'un coup avec lui tout ce qu'il possédait. La réflexion pouvait changer plus tard les dispositions de Kaly ; et cette autre moitié de sa fortune, laissée comme gage de retour, courrait alors grand risque de ne jamais se joindre à la première moitié. Cependant il fut assez généreux pour ne pas la réclamer tout de suite.

Selon son habitude, M. Mathieu devait passer en Europe sur une des nombreuses goélettes dont il s'était tant servi jusqu'ici pour faire la traite des noirs. Celle qu'il avait desli-

L\ SrONARRE. 19 1

née à celle (Icrnièrc Iraversée élail mouillée on rade loul auprès d'un brick de l'Étal en station sur la cùte, pour empêcher le commerce infâme par lequel s'était précisément signalée la goélette de M. Mathieu. Rien ne la désignant cette fois à la justice répressive des lois, elle achevait ses préparatifs de dépari avec la plus grande liberté. Sous sa mâture élégante elle laissait échapper son corps svelle et robuste.

M. Mathieu respirait de joie à chaque réparation nouvelle qui rapprochait l'heure du départ. Endn elle arriva. On embarqua l'eau douce; la goélette tira au large ; elle mcllrait à à la voile le lendemain, au point du jour.

Un mois avant cet événement, qui allait séparer M. Mathieu de sa famille de couleur, Katy avait envoyé son fils Toby aux îles du Cap-A'ert, pour faire quelques achats de graines dont elle disait avoir besoiii pour sa ferme. Elle avait sans doute mal calculé le temps, car Toby ne se trouva pas là quand la goélette fut sur le point d'appareiller.

— Je suis fâché, disait M. Mathieu à Katy pendant les quelques heures de la nuit qu'il avait encore à passer avec elle, que Toby soit absent. J'aurais désiré l'embrasser avant de partir.

— Je lui exprimerai ces regrets, répondit Katy, et le pauvre enfant sera encore plus désolé que vous, quoique vous n'ayez pas eu pour lui, avouez-le, toute la bonté d'un père généreux.

— De quelle générosité ai-je manqué?

— Vous savez fort bien qu'il vous a demandé la permission de retourner en France.

— En France! en France! pour s'y marier, n'est-ce pas?

— Sans doute.

192 f,A Sir.NARRF.

— Avec je ne sais qui ! avec une femme qu'il a vue une fois. Faire deux mille lieues pour un roman 1

— Cependant vous lui aviez promis de l'emmener avec vous, il y a six mois.

— Ma promesse était une défaite. J'espérais qu'avant mon départ il aurait changé d'avis.

— Fn cela, vous vous êtes trompé, mon ami. L'éloignemenl et le temps ont accru sa passion. Toby est malade.

— Eh bien ! je lui écrirai, dans quelques mois, de venir me trouver en France, si sa conduite avec vous est satisfaisante.

— Dans quelques mois, n'est-ce pas?

— Oui, Katy, mais pensez plutôt à vous que je quitte malgré moi...

— Je n'en doute pas, mon ami ; mais puisque nous nous reverrons dans moins d'un an, pourquoi ce chagrin?

— Un an, n'est-ce rien, Katy?

— C'est beaucoup trop, mon ami; mais je me résigne en pensant que ce voyage est indispensable à notre fortune. V^ous la mettrez à l'abri de tout accident.

— Je l'espère, Katy.

— Vous êtes un honnête homme et je vous aime, comme femme, autant que je vous respecterais si j'étais votre esclave. J'ai prévu toutes les incommodités du voyage. Vous aurez sous la main, dans un coffre arrangé par moi, chaque objet dont vous vous êtes créé une habitude. Je veux aussi que vous ayez quelquefois, en France, un souvenir de votre famille. J'ai fait emballer avec soin des bouteilles do la liqueur de tamarin que vous aimez tant.

LA SIGNARRE. 19?)

— Merci, bonne Kaly. Comment reconnaître ces allentions...

— En revenant le plus tôt que vous le pourrez.

— Ma foi, dit le négrier en lui-même, je commençais à m'altacher à cette négraille-là. Elle est vraiment intéressante.

Katy était charmante, penchée au bord de son hamac et à la clarté de la lumière qui l'éclairait du fond de la case. Elle se balançait en parlant à M. Mathieu ; et à chaque balancement elle regardait, par la porte tout ouverte à la fraîcheur de la nuit, si rien ne se montrait à l'horizon au delà du brick de l'Étal et de la goélette en panne pour attendre M. Ma- .thieu.

M. Mathieu s'endormit.

Katy alors sauta du hamac, parut au seuil de la case, et frappa dans sa main.

Diane, la vieille négresse, parut.

— Sont-ils partis? lui demanda Kaly.

— Oui.

— Étaient-ils deux cents?

— Oui.

— Criaient-ils bien fort?

— Oui.

— Ont-ils pu être entendus par les gens du brick de l'État?

— A coup sûr.

— Va-t'en.

Katy ne cessa toute la nuit de regarder à l'horizon. Dès que l'aube se fit, elle éveilla M. Mathieu, et lui dit :

— Partez! il est temps; voilà le jour.

Apres les plus sincères embrassements, M. Mathieu quitta

10 4 I.A Sir.NARRE.

le rivage ol inoiUa à boicl de la goëlello, (|iii fil voile aussitôt et disparut dans la brume du matin.

— Vn qui part ! l'autre qui arrive ! s'écria Katy en distinguant parfaitement, à peu de dislance de la côte, le petit bâtiment sur lequel son fils Toby revenait des îles du Cap-Vert.

Allons, j'ai du bonheur, murmura presque en chantant la mulâtresse; le vent, qui est contraire à mon mari, hâte l'arrivée de mon fils. Méchant, qui croyez vous jouer de Katy et me traiter comme Aglaë, moi qui ai été votre esclave avant de devenir votre femme; moi qui ai centuplé vos richesses, qui ai supporté pendant dix-huit ans vos caprices! -M'abandonncr parce que je ne suis plus aussi jeune et parce que je vous ai fait riche! Mais, en vérité, sa goélette ne file, pas mal. Je crois cependant que le brick de l'Etat irait encore plus vile.

Tandis que Katy s'entretenait ainsi avec elle-même, Toby arriva et courut vers sa mère.

— Toby, lui cria-t-elle dès qu'il fut à la portée de la voix, avez-vous vu votre père en passant?

— Comment ! mon père ?

— Eh, oui ! puisque vous avez passé bord à bord de son navire.

— Quel navire?

— Celui qui s'en va ; là, tenez.

— Mon père s'en va ?

— Sans doute.

— En Europe?

— En Europe.

— Et il ne m'emmène pas, comme il me l'avait promis?

— Il vous aura oublié. Ce sera pour le prochain voyage.

LA SIGNARRE. 195

— Tl ne reviendra plus, c'est moi qui vous le dis.

— Pourquoi avez-vous celte pensée?

— C'est une certitude. Oh! n'avoir pas un vaisseau pour le suivre et le couler bas.

— Vous vous emportez, mon fils.

— J'ai une idée. Je vais faire courir ce brick après lui.

— Enfant! Est-ce que l'État se charge de venger les mulâtresses délaissées et les enfants auxquels les pères manquent de parole?

— Vous avez raison; Tinfàme voyagera en toute sûreté!

— Allez plutôt trouver le capitaine de ce brick et dites-lui : Capitaine, celte goëielte qui part a à bord deux cents noirs qu'elle conduit à la Jamaïque.

— Il ne me croira pas.

— Dites-lui : Vous avez entendu des hurlements cette nuit, n'est-ce pas? Il vous répondra : Oui. C'étaient les noirs qu'on embarquait; vous lui direz à voire tour : au surplus, allez avec vos gens dans la ferme de M. Mathieu, et vous reconnaîtrez que deux cents noirs sont absents.

— Ma mère ! je vous rapporterai cet homme et je vous le jetterai aux pieds comme quand j'ai tué un lion. Adieu!

— Toby ! tâchez d'être de retour demain, mon enfant. Nous avons du monde à dîner.

Toby vola à bord du brick ; il parla au capitaine, il dut le convaincre. Dix minutes après les voiles s'enflèrent, le vaisseau s'agita, partit, et un coup de canon retentit le long de la plage.

En retombant dans son hamac, Katy murmura : Le fils va tuer le père ou bien le frère épousera la sœur. Diane, apportez-moi un verre de rhum.

196 LA SIGNARRE.

L'avance qu'avait la goélette sur le brick était de cinq lieues au moins, et en mer un pareil avantage est très-grand ; il est si grand, qu'il faut quelquefois plus de trois jours à un vaisseau d'une marche supérieure pour atteindre le vaisseau poursuivi. Ne sachant pas d'ailleurs qu'elle avait à ses trousses le brick de l'État, la goélette ne ralentissait pas sa marche; elle profitait, au contraire, de toute sa voilure pour tirer parti du bon vent qui soufflait. Il avait changé depuis quelques heures. La nuit vint, et le brick fut obligé de deviner dans l'ombre les traces du prétendu vaisseau négrier. Au jour, il avait disparu. Alors il fallut soupçonner sa roule. On la présuma, et on se dirigea sur des indices. Au bout de trois jours, on crut apercevoir la goélette. Nouvelles poursuites, nouvelle disparition; les vents variables ayant soufflé plus tôt que de coutume, le brick se trouva entre Madère et les îles Canaries, mais ayant tout à fait perdu la piste de la goélette. Tandis que le capitaine était indécis sur la roule qu'il tiendrait, sachant bien que le négrier lui était tout à fait échappé, il fut rencontré par une frégate qui allait en Afrique lui porter l'ordre de rentrer en France. Il fit voile sur Brest, sans se soucier autrement de la rage concentrée de Toby, qui maudissait le sort et aurait voulu pourchasser la goélette jusqu'au pôle.

De Brest, Toby prit la poste pour Paris, où il apprit que la famille Lussac était partie pour la Provence depuis environ un mois. Il s'y rendit.

LA SIGNARRE. 197

Quand Toby se présenta chez M™^ Lussac, il causa aux trois personnes qui étaient réunies au salon d'été une surprise différente. Malhilde pâlit jusqu'aux lèvres, Berton sentit une impression de tristesse et de dépit dont il ne put se rendre compte, M""^ Lussac seule se leva avec empressement pour recevoir un jeune homme si profondement gravé, par des actions romanesques, au fond de ses souvenirs de Paris et des charmantes soirées de la Chaussée-d'Antin.

— Monsieur Tristan, s'écria-t-elle, est-il notre voisin de campagne, qu'il a eu la bonté de venir en passant?

— Je mets trop de prix à la faveur de me présenter chez vous, répondit Tristan, pour ne pas vous avouer, madame, que je viens de bien loin pour vous saluer.

— Nous n'avons pas rencontré monsieur Tristan aux réunions d'hiver à Paris.

— Je n'étais pas en France.

— Ma mère oublie, ajouta Mathilde, que nous nous sommes très-peu montrées nous-mêmes cette année.

— Vous étiez sans doute en Allemagne? reprit M"^ Lussac, entraînée malgré elle à commettre une grave indiscrétion.

— Pourquoi aurais-je été en Allemagne? répondit Tristan en souriant.

— Comme pour continuer le voyage que vous fîtes quand vous courûtes après ce baron allemand, dont vous avez si brusquement arrêté la fuite. Eut-il au moins le temps de se repentir de sa mauvaise action avant de mourir?

198 LA SKiNARIlE.

Malhilde se lova cl sorlit.

Tristan se taisait.

— Monsieur, dit Berlon en tendant la main à Tristan, vous avez fait preuve d'un noble cœur en punissant ainsi un misérable.

— Je n'ai été que plus adroit, répliqua Tristan en effleurant à peine la main qu'on lui avait offerte. Votre maison de campagne est fort bien, madame; c'est, assurément, la plus jolie des environs.

— J'espère, dit M"^ Lussac qui avait à peine compris la diversion qu'apportait son bote à une conversation peu de son goût, j'espère que vous vous donnerez le temps de jusliiier vos éloges : on ne vient pas cbez nous pour un jour.

— J'babite Marseille; j'y resterai deux mois encore. Si madame me permet de me présenter quelquefois chez elle, j'userai de cette permission avec toute la discrétion que mérite cette faveur.

— Venez en ami. Mon mari, qui arrivera bientôt, sera enchanté de vous rencontrer ici. Voulez-vous que nous profitions du beau temps qu'il fait pour visiter notre jardin?

— Je suis à vos ordres, madame.

— Demeurez, vous, monsieur Berlon, celte chaleur vous incommoderait ; Mathildc continuera à vous faire de la musiqui;.

Resté seul, Berlon attendit avec une anxiété pénible le retour de Malhilde. Elle rentra bientôt au salon.

— Mon ami, lui dit-elle tout bas, quoique personne ne fût là pour l'entendre, je ne vous ai jamais tant aimé.

Ceux qui savent les irrégularités de la navigation n'auront pas clé étonnés d'avoir vu arriver Toby ou Tristan en Europe avant M. Mathieu, qui était pourtant parti le premier. Cet

LA SIG.NAKKE. 199

accident est chose si commune, qu'elle mérile à peine une explication.

Depuis lîuil jours Tristan partageait la société de la famille Lussac, sans avoir obtenu d'autre mar(|ue d'intérêt de la part de Mathilde qu'une attention polie. Soit que iM'"*' Lussac ne considérât plus Berton que comme un ami de la maison, soit qu'elle devinât dans Tristan un gendre qui serait plus au goût de son mari, elle eut pour ce dernier une prédilection toute particulière. Il est même probable que, Tristan s'étanl ouvert à elle sans détour, elle n'attendait que l'arrivée de son mari pour ratifier ses propres espérances et ses promesses.

Un soir qu'ils allaient se mettre ta table, ils virent entrer Narcisse, suivi de trois ou quatre matelots qui ployaient sous le poids des malles et des valises.

— Et mon père? s'écria Mathilde.

— Mon maître me suit, répondit Narcisse.

— Kt me voilà! s'écria M. Lussac en tombant dans les bras de sa famille.

Tout à coup M. Mathieu aperçoit Tristan debout et tremblant devant lui.

— Que fait cet homme ici?

— Mon ami, cet homme...

— Cet homme, interrompit M Malbieu, rouge comme le feu, c'est votre frère, Mathilde, c'est mon fils!

— Vous! ma sœur! Mathilde ! Horrible révélation ! M""" Lussac se perd dans les ténèbres de ses doutes.

— Il était temps que j'arrivasse, dit M. Mathieu.

— Monsieur, je me retire.

— Restez, Tobv. Cette famille est aussi la vôtre, si vous le

200 LA SIGNARRE.

voulez. Je redeviens votre père, ici, loin de la femme qui m'avait peint à vos yeux comme un monstre.

Mathilde avait tendu la main à son frère qui la couvrait de baisers.

M""® Lussac s'expliquait enfin la ressemblance extraordinaire de Tristan avec sa fille.

— 11 faut que cette journée, ajouta M. Mathieu, finisse comme un roman, puisque les romans vous plaisent tant, madame Lussac. Monsieur Berlon, soyez mon gendre.

Berton alla embrasser avec respect M. Mathieu, qui l'enlevant dans ses bras comme il eût fait d'un enfant, lui dit: Ah ! çà ! maintenant, tâchez d'être un peu plus gai.

— Si nous dînions! ajouta-t-il.

On se mit à table.

Mais comme le repas n'était pas fort animé malgré toutes ces reconnaissances, ou plutôt à cause de toutes ces reconnaissances, M. Lussac dit à son noir :

— Narcisse, débouche-moi quelques-unes de ces bouteilles que nous avons rapportées.

— Oui, maître !

Et après avoir fait goûter à sa famille de toutes ces liqueurs exotiques, dont les colonies étaient autrefoissi fières, il s'écria:

— Voici de la fameuse liqueur de tamarin! Il en sera bu par chacun un petit verre à ma santé et à mon bon retour.

Tous les verres s'emplirent.

On se leva pour saluer M. Mathieu, qui porta la liqueur à sa bouche.

Les cinq convives burent en même temps. Ils tombèrent morts tous les cinq.

Mon ami poursuivit ainsi son récit :

11 pouvait être six heures du soir quand nous quittâmes la côte du Cap-Vert pour gagner le large à l'aide de ce frémissement dont l'air ne manque jamais d'être agité sous la zone torride, au coucher du soleil. Notre vaisseau, d'ailleurs, ne demandait pas un grand vent; c'était une barque étroite, longue, amincie avec l'exagération si chère à l'architecture navale américaine. Tout était sacrifié à la rapidité la plus extravagante; presque point d'espace entre les deux flancs; une profondeur illusoire à cause de ce rapprochement des bordages; et, pour compléter le danger, une voile à écorner les nuages. Aussi ce poisson évidé semblait-il plutôt fait pour noyer ceux qu'il portait dans sa carcasse élastique, que destiné à les conduire à bon port. Je voudrais dire que d'éclatantes peintures nuancées d'une odorante ceinture de gou-

droii , que dos cordages soigneuseincnt tendus, que des sabords élégants , demandaient grâce pour la défectueuse maigreur de cette barque, a^stv. semblable à un kutler des Etats-Unis. Il n'en était rien. La forme avait suivi la destinée aventureuse du fond. Nous n'étions pas beau, mais nous étions fort sale.

Cependant je tenais beaucoup à la conservation de notre bateau par la raison assez naturelle que la mienne en dépendait. A la rigueur, la prudence du capitaine pouvait neutraliser l'effet de toute mauvaise chance contre nous. Cette prudence, en tous cas, n'était guère selon la science, car mon guide sur l'Océan n'avait pas prodigué autour de lui les instruments hydrographiques. Sa boussole paraissait douter singulièrement de l'existence du pôle. C'était un nègre de quarante-cinq ans environ, osseux sans que sa maigreur fût affligeante à voir comme celle des hommes de sa couleur; ayant au fond des yeux deux intelligences distinctes, toutes deux très-subliles : celle de l'homme et celle de la bête ; celle de la raison et celle de l'instinct. L'instinct pourtant était dominé par la réflexion, ou plutôt par la souffrance. Il était ridé au front depuis longtemps ; et ce n'est pas là d'ordinaire que les noirs portent les signes des longues peines : leurs bras se décharnent, leur corps se voûte, mais leur front reste uni. Mali avait en outre dans ses gestes une familiarité digne peu commune aux esclaves : il mettait beaucoup de grâce à jouer avec la barbe courte et laineuse frisée autour de son menton, ou à rejeter presque continuellement au-dessus de ses épaules les demi-manches de sa chemise en toile bleue. 11 me représentait assez fidèlement un de ces affranchis afiicains qui abondaient à Rome à l'époque de la décadence. La

INE MIT NOlKi:. '20y>

grande civilisation les avait touchés. Ils avaient la liberté, la richesse, les bains, le luxe, mais l'ennui aussi, non cet ennui personnel né d'un désœuvrement isolé, mais ce vaste ennui qui arrive comme la fièvre sur les ailes du venl.

Mali n'était plus esclave depuis longtemps; et, à vrai dire, il ne l'avait jamais été. xMainlenant il était à l'aise, la barque sur laquelle je me trouvais lui appartenait, et je lui savais sur la côte du Cap-Vert, vis-à-vis Gorée, deux belles fermes d'un très-riche produit; sans mettre en ligne de compte toutes les pièces d'or que certains envieux disaient avoir été cachées dans le sable par Mali au retour de son grand voyage. Cette dernière supposition pouvait ne pas être juste. S'il eût été si riche, il n'aurait pas continué à faire le cabotage de la côte d'Afrique aux îles du Cap-Vert, non que celte navigation soit longue, mais elle a ses dangers et ses très-grands dangers pendant l'hivernage.

Assis à côté de Mali, je m'occupais à regarder les douze mulâtresses qui faisaient la traversée avec moi sur la chétive barque. Six à droite, six à gauche, elles avaient un grand plaisir à plonger une de leurs mains dans la mer et à faire refouler l'eau jusqu'au milieu du bras, sensation agréable qui rafraîchit à la fois le corps et l'esprit engourdis par la chaleur du jour. Qu'on juge par cet exercice des mulâtresses si les bords du bateau s'élevaient beaucoup au-dessus de l'eau où nous flottions. Nous avancions peu depuis que nous avions entièrement perdu de vue l'île Corée et la grande terre, ainsi qu'on nomme le continent d'Afrique.

— Prenez garde! disait Mali aux jeunes voyageuses, un faux mouvement peut vous attirer dans l'eau, et personne de

El, pour répondre à la recommandation ironique de Mali, deux mulàlresses se dépouillaient en un clin d'œil de leurs pagnes el s'élançaient dans la mer. Les applaudissements de leurs compagnes relenlissaient sans écho dans la solitude étendue autour de nous comme un ballon de gaze que quelques blanches étoiles perçaient déjà, — lointaines épingles.

— Vous ne devez pas vous ennuyer beaucoup, dis-je au capitaine Mali, si à chacun de vos voyages vous avez d'aussi jolies et d'aussi gaies passagères.

Mali n'eut pas l'air de comprendre l'à-propos; il tenta de l'éluder en portant son attention sur la boussole qui n'avait jamais moins eu besoin d'être consultée, car nous n'allions pas du tout.

— Est-ce que toutes ces jeunes femmes vous sont connues? repris-je.

— Non, répondit Mali avec beaucoup de réserve : je les vois pour la première fois. Je suppose qu'elles vont à San- A'ago acheter des pagnes pour les revendre chez elles.

— Et vous les ramènerez?

— Je le crois.

— Elles sont fort bien ; la plus âgée n'a pas dix-sept ans. Sont-ce leurs maris ou leurs pères qui vous les ont confiées?

Celte fois Mali ne répondit pas, quoiqu'il m'eût entendu et qu'il me regardât fixement..

— Voyons, Mali, lui dis-je en posant ma main sur son épaule, ôtes-vous un saint? Vous ne buvez pas d'eau-de-vie, vous ne fumez pas, vous ne jurez jamais, et vous êtes distrait quand on vous parle des femmes.

— Moi, un saint! s'écria-t-il avec un sourire triste que je

ne pus apercevoir que parce qu'en me répondant il avait rapproché son visage du mien.

— A propos, repris-je, vous n'êtes point mahométan, ^Jali, car au coucher du soleil je ne vous ai point vu foire vos prières.

— Je ne suis point njahomélan. J'adore le vrai Dieu, me dit Mali, en me laissant voir sur sa poitrine qu'il découvrit une petite croix d'or.

— Et depuis quand vous ètes-vous converti? Il n'est pas à supposer que votre père et votre mère fussent autre chose que des adorateurs de fétiches.

— Depuis mon voyage à Sainl-Domingue, en 1789.

— Vous avez donc été esclave à Saint-Domingue?

— Oui! — iMali frappa dans ses mains, et un négrillon accourut aussitôt pour allumer la petite lampe destinée à éclairer la cellule où est la boussole.

— Oui, répéta Mali, esclave à Saint-Domingue, mais volontairement.

— Volontairement! Étes-vous bien à ce que vous dites, Mali?

— Il n'y a guère que vingt-cinq ans de cela ; y en eût-il cent mille je ne serais pas moins sûr de mes souvenirs. Je me fis esclave, oui ! je vins avec dix autres de mon pays, et nous dîmes tous au capitaine du vaisseau négrier : Nous voilà I

— Chiens 1 combien vous estimez-vous? Rien, répondîmes-nous tous les dix. C'est ce que vous valez, dit le capitaine. Embarquez-vous, il y a des coups de bâton pour tout le monde.

— Mali, ceci cachait quelque projet sinistre.

— Vous devinez donc? Le capitaine négrier ne fut pas si

fin. Et quel est celui qui devinait (juelque chose à cette époque, hormis Dieu?

— Nous étions dix, reprit soudainement Mali, et plus vite encore, dix ! nous étions cent sur un point, deux cents sur un autre, tous jeunes, je n'avais pas vingt ans, tous forts, tous résolus. Nous quittions tout pour nous rendre au bord de la mer où nous étions sûrs d'être embarqués par force; nous nous vendions nous-mêmes; le frère vendait le frère, le lils conduisait son père, la corde au cou, jusqu'au vaisseau négrier. C'était arrangé d'avance. Une fois embarqués, nous pleurions, nous regrettions le pays; quelques-uns d'entre nous, désignés par le sort, se laissaient mourir de faim, afin que la ruse ne fût pas même soupçonnée. Dix mille nègres au moins partirent à la même époque de cette manière là.

— Mais pour aller où?

— Pour aller à Saint-Domingue, labourer la terre, vivre sous le fouet, ne pas dormir, travailler toujours.

— Etait-ce tout?

— El pour tuer les blancs, ajouta Mali, avec la froideur d'un historien désintéressé.

— C'était donc une conspiration?

— Apparemment. J'ai su plus lard, continua Mali, que des hommes de notre couleur s'étaient rendus de Saint-Domingue en Afrique pour nous conseiller ce que nous fîmes. Ils nous dirent : il y a trente mille des vôtres là-bas qui vous appellent quand le vent souffle d'un côté, et qui prêtent l'oreille quand le vent souffle de l'autre. Si vous les avez entendus, allez-y et joignez-vous à eux-, et tous ensemble vous serez libres et riches en quelques heures. Vous prendrez l'argent, l'or, les belles choses, comme on prend un nid en-

dormi sous une corbeille. Mais il faudra aller doucement, doucement. Le blanc a l'oreille du ligre. Vous tuerez tout, parce que les petits deviennent grands et qu'ils en font d'autres qui sont quelquefois plus malins. C'est entendu. Autre chose : il faudra obéir une fois là-bas, et si le chef dit : Mets la tête entre la pierre et la meule pour que tes os deviennent du sucre et ton sang du tafia, tu mettras ta tète. Bien. Vous ne trahirez pas, parce que l'on vous donnerait à boire un poison qui vous ferait devenir blancs. Cette petite bouteille, c'est du sang de nos frères, les esclaves; ils vous l'envoient pour que vous en buviez chacun une goutte à leur santé, et pour que vous le remplaciez dans les mêmes bouteilles par votre propre sang quand elles seront vides.

— Ou'avez-vous donc pour prendre tout à coup cet air de mépris? dis- je au capitaine Mali. Ceux qui vous parlaient ainsi se jouaient-ils de vous?

— Parmi ceux qui nous parlaient ainsi, il y avait des blancs, me répondit Mali.

Le capitaine et moi nous restâmes une heure sans rien nous dire après cette dernière phrase.

Fatiguées de leur exercice, les mulâtresses s'étaient couchées sur le pont, et à la place qu'elles occupaient étant assises. Il leur aurait été difficile de choisir un endroit meilleur; c'était le seul. Depuis le bas jusqu'au haut, la cale, et ce mot comprend tout l'intérieur d'un bateau comme était le nôtre, était bourrée de marchandises européennes destinées à différents ports des îles du Cap-Vert. La chambre du capitaine était tout juste assez grande pour les contenir. Riches et pauvres, hommes et femmes n'avaient donc qu'un seul endroit où rester pendant la traversée, le temps fût-il beau ou ora-

geux. Je ne conseillerais pas un semblable moyen de voyager à nos délicates Françaises, qui trouvent dans les bateaux à vapeur le luxe de leurs salons : les journaux, les livres, les coussins en velours et le piano. Tout, excepté l'Océan et le ciel, cet autre océan.

— Continuez, Mali, dis-je au bout d'une beure au capitaine noir. Vous m'avez raconté le commencement d'une conspiration dont je n'ai jamais rien lu dans nos livres.

— Pendant trois ans, reprit Mali, elle marcha à son but sans que personne eût le moindre soupçon de son existence. Les négriers seuls remarquèrent, sans en tirer aucune conséquence, que le prix de la chair noire avait considérablement baissé sur les marchés.

D'ailleurs, les moyens de nous entendre étaient trop simples pour que les négociants européens, seuls personnages dont les comptoirs nous donnaient quelques craintes, découvrissent le complot. Si deux jeunes gens se rencontraient, l'un disait à l'autre : vous êtes donc encore ici? et le second répondait : et vous? cela suffisait. Ces paroles étaient ou un engagement réciproque de partir pour Saint-Domingue à la première occasion, ou bien la menace d'une délation de la part de l'un des deux interlocuteurs, quand elles ne renfermaient pas une délation double. Il n'y a pas eu beaucoup de défections malgré l'horrible sort auquel on s'exposait en se condamnant de son propre gré à un esclavage peut-être éternel. Les villages de ceux qui résistaient étaient brûlés; tous étaient punis de la faute d'un seul.

Je faisais partie, poursuivit Mali, de la première cargaison de noirs appelés à Saint-Domingue dans le but de tuer les colons. Notre traversée fut heureuse. On me débarqua au Cap

dans un grand hangar de la Calle-du-Roi, je m'en souviendrai toujours, plein d'armes de France, que des noirs arrangeaient, nettoyaient avec soin et plaçaient dans de longues caisses de chêne que d'autres esclaves portaient en chantant dans les dépôts de l'État. Le premier jour de la révolte, ces esclaves et moi nous nous rencontrâmes encore sous ce même hangar; mais, cette fois, les fusils et les pistolets n'allèrent pas dans les arsenaux.

Je fus vendu le lendemain sur la place Clugny avec trois boucauds de rhum, six tonneaux d'huile, et, je me le rappelle encore, avec huit habits galonnés provenant de la succession du marquis de Galandos, ami de M. de Cardenac, dans la maison duquel j'allais entrer comme esclave.

— J'ai vu Paris en 1809, s'interrompit tout à coup Mali ; Paris ne m'a pas semblé aussi beau que le Cap avant l'incendie.

— Aussi original peut-être, voulez-vous dire, capitaine Mali, mais aussi beau

— C'était extraordinairement beau, comme je m'appelle Mali et que je liens en ce moment la barre du gouvernail. Des équipages superbes, des chaises à bras portées par des noirs vêtus de satin d'or et ayant un diamant au front. Des hôtels avec des jardins frais comme cette eau de la mer, et pleins d'oiseaux rares volant entre de grands filets pour amuser de jeunes petites filles presque nues et poudrées en amour. Et quelle richesse dans l'intérieur de ces maisons ! Au milieu de chaque pièce s'élevait un jet d'eau dont la gerbe, après être tombée dans une coquille, fuyait autour de l'appartement entre deux rangées de fleurs éclatantes et sans parfum. On ne mangeait que dans la vaisselle [)late.

— El les femmes du Cap vous ont-elles paru aussi belles que celles de Paris?

Mali ne répondit pas tout de suite. Je l'avais encore plus gêné que la première fois, quand une question à peu près semblable lui avait été faite.

— Elles étaient encore plus belles, répondit enfin Mali douloureusement contraint dans sa voix; beaucoup plus belles. Brunes et pâles, pâles quand régnait un grand vent. Leurs cbeveux noirs flottaient alors sur leurs épaules nues qui jouaient dans leurs robes de mousseline; le pourpre du corail rougissait sur leurs lèvres. Elles ne marchaient presque pas. On les portait; nous les portions, se reprit Mali; nous les portions comme un édredon du bain à la table, de la table à leurs voitures. Vous avez dû entendre parler par vos compatriotes de la belle comtesse de Rainpol, dont l'hùlel était rue Penthièvre; sept officiers français se battirent sous .es murs de son jardin. Quatre d'entre eux furent tués. Et de la marquise de Tigrise, encore plus belle et plus coquette ; et de tant d'autres, et de tant d'autres! ajouta le capitaine Mali, toujours plus confus d'occuper sa mémoire de ces choses mondaines.

— Mais la plus belle de toutes ces femmes, c'était, s'interrompit vivement Mali, mademoiselle Uranie de Cardenac, la fille unique de mon maître, M. le comte de Cardenac. C'est lui qui m'acheta. Je ne fus pas envoyé, comme j'avais eu raison de le supposer, à l'une de ses sucreries. Il me garda auprès de lui dans son hôtel, situé au bout de la rue Dauphine. S'il m'avait mis au nombre de ses valets de chambre, je n'aurais pas eu trop à me plaindre. Sans cire humain, M. le comte de Cardenac avait des égards pour ses esclaves

de ville. Mais, soit qu'il me trouvât d'une intelligence supérieure à ceux-ci, soit qu'il me crût plus capable de servir au plan de ses études, il me réserva pour le travail de son cabinet particulier. M. de Cardenac s'occupait nuit et jour d'alchimie. 11 me fit apprendre à lire, à écrire, à compter par sa fille, mademoiselle la vicomtesse Uranie. Je crois que si cette enfant m'eût dit d'aller lui chercher un tigre vivant, je le lui aurais porté à ses pieds. Je vois encore son petit doigt rose sur le livre où je lisais, elle assise au haut d'un polit trùne, et moi accroupi sur les marches. Elle avait alors treize ans. Dieu du ciel ! que c'était là un de tes chefs-d'œuvre ! Moi, je tremblais quand je la regardais et qu'elle me regardait en riant ! quand j'avais mal fait, et que pour me punir elle retirait son pied de sa pantoufle et le posait tout nu sur mon épaule, moi je prenais ce pied et le posais sur ma bouche, et je n'étais plus un esclave, une bête à laine, une brute, je sentais du feu dans mes yeux, dans mon cœur, et de bonheur je me serais précipité du haut d'une montagne.

Nous allons avoir du vent, dit brusquement Mali en se levant, et en me quittant pour aller à la proue.

Mali avait voulu me cacher son émotion.

Quand il revint prendre sa place prés de moi, il paraissait plus calme.

— Je crois vous avoir dit, continua-t-il, que M. le comte de Cardenac s'occupait d'alchimie. C'était sa passion. Il passait ses journées enfermé avec moi dans son cabinet ; et tous deux, lui en explorateur hardi, moi, son instrument docile, nous fouillions dans les mystères de la formation des choses créées par Dieu. On s'occupait beaucoup en France, à celte époque, des phénomènes de l'électricité et du magnétisme.

Engoué de la singularité de ces systèmes, le comte m'avait choisi comme un sujet propre à subir les expériences qui s'y rallachaient. Chaque jour il m'exposait à un danger nouveau. Quand il n'essayait pas sur moi les terribles eflets de la pile vol laïque, il me faisait boire d'étranges dissolutions chimiques, dont la pensée me fait encore frémir. Ayant été lié pendant un orage à une chaîne électrique, je fus si violemment secoué que je perdis huit dents dans le fond de la bouche.

— Nous réussirons mieux une autre fois, se borna-t-il à dire. C'est à recommencer.

— Mali, me dit-il quelque temps après, il nous faut essayer du magnétisme. Notre climat s'y prête bien, surtout à l'époque où nous sommes. La nature s'ouvre. Yeux-tu que je t'endorme?

— Monsieur le marquis, lui répondis-je, je n'ai qu'à obéir à vos volontés. Endormez-moi, si vous le pouvez.

Je me plaçai dans un fauteuil, et tout aussitôt M. le comte agita ses mains ouverles sur mon visage et sur ma poitrine.

Je fermai les yeux. Le comte me dit : — Parle, Mali, que vois-tu?

— Je vois que c'est dans trois mois votre fête, la saint Louis.

— Après?

— Vous êtes à table avec tous vos amis.

— Ensuite? me demanda avidement le comte.

— Ensuite vous m'appelez et vous me dites : Mali, je te fais libre.

— Tu ne dors p£s! me dit. le comte avec fureur et en me relevant. Tu ne dors pas! tu te joues de la science; tu es un

misérable, et ta liberté, tu ne l'auras jamais. Va-t'en I Le comte n'était pas d'un caractère à renoncer si facilement à une idée, pour peu qu'elle ne ressemblât pas aux idées du commun des hommes.

Dès que son ressentiment contre moi se fut affaibli, il m'appela de nouveau dans son cabinet où je trouvai sa fille Uranie, vêtue seulement d'une robe de mousseline, mais si fine, si transparente qu'elle était encore plus rose que blanche.

— Vous savez, s'interrompit froidement iMali, qu'un noir n'était pas considéré comme un homme parles colons. Leurs femmes se mettaient nues devant les esclaves, sans plus remarquer qu'ils étaient là, que les tableaux et les porcelaines.

— N'allez pas croire, se reprit-il, qu'Uranie fût dans un état qui sortît des strictes habitudes des jeunes filles créoles de Saint-Domingue.

— Tu vas endormir ma fille, me dit le comte de Cardenac ; tu feras comme tu m'as vu faire. Mets tes mains dans ses mains, regarde-la fixement, longtemps, sans penser à autre chose qu'à elle, et quand elle sera endormie, tu m'appelleras. Je ne dois pas rester ici; ma présence serait peut-être un obstacle.

— Toi! mets-toi dans ce fauteuil, Uranie, et toi, place-toi à genoux devant elle. Il y a encore trop de jour dans l'appartement.

Après avoir diminué la clarté répandue dans la pièce, le comte se retira. Je restai seul avec Uranie. Uranie avait alors quinze ans.

Je ne sais pourquoi le comte avait choisi ce jour, mais je

21 5 l NE MUT NOIUE.

n'en avais pas encore connu do semblable par son influence sur le corps. Sans qu'un nuage cachât le soleil, nous passions souvent d'une clarté éblouissante à une demi-obscurité soudaine. Et ces agitations troublaient la vue. Il faisait beaucoup de vent, il est vrai; les arbres du jardin fléchissaient comme des toufl'es de jonc du haut de leur cime jusqu'à terre, en passant devant les croisées. Alors les petits oiseaux , efîrayés de cette ondulation immense, criaient sans chanter, et nous entendions se mêler à leurs frémissements, le pétillement de l'eau jetée par le vent contre les feuilles des branches ainsi abaissées. Il me semblait entendre dans le lointain des coups de canon et le bruit des cloches de l'église de la Providence.

Mes nerfs tremblaient, les yeux d'Uranie ne quittaient pas les miens; ses genoux touchaient ma poitrine, et son souffle me frappait le front. Je la voyais se décolorer peu à peu et perdre ses forces, ses mains se fondaient dans les miennes.

C'est que Mali était beau et jeune! Oui, jeune et beau 1 dit Mali en frappant du poing le pont de la barque, et si rudement, qu'une des mulâtresses endormies le long du bord, s'éveilla en sursaut. Mais cette ombre se replia aussitôt dans ses voiles, et Mali, qui n'avait rien remarqué, continua :

Uranie dormait et mes bras étaient passés sous les siens. J'aurais donné la liberté de ma mère, la mienne dans ce monde et dans l'autre pour ne plus me détacher de ce fantAine blanc et tendre que je pressais, que je dévorais du souffle, du regard et de la pensée; qui peut dire le temps que je demeurai dans cette extase, pendant laquelle j'éprouvais toute la férocité d'une première passion et tout l'effroi

UNE NUIT NOIHE. 215

(lu vol ({lie je faisais à une créature supérieure à la mienne en la contemplant ainsi.

Je me crus frappé d'un coup de poignard au cœur. M. le comte de Cardenac entra. J'avais oublié de l'appeler au moment où sa fille s'était endormie, ainsi qu'il me l'avait recommandé.

— Ma fille s'est donc évanouie, que tu la liens ainsi? C'est une crise nerveuse.

— Votre fille, en effet, s'est évanouie, répliquai-je au comte qui me fournissait lui-même l'excuse qui me sauvait la vie.

— Tu te trompes, Mali, me dit-il aussitôt; Uranie n'est pas évanouie, elle dort. Son affaissement est un des caractères du sommeil magnétique. Replace-la dans ce fauteuil; je vais la questionner.

Dans ce moment je bénis ma couleur, ce masque cloué sur toutes les émotions intérieures. Je m'accroupis dans un coin.

Le comte interrogea sa fille.

— Que vois-tu dans ce moment, Uranie?

— Attendez! Je vois des arbres, des champs, des savannes; je vois encore des arbres.

— Est-ce tout?

— Une sucrerie là-bas, là-kis, bien loin....

— Regarde toujours.

— Cette sucrerie est la nôtre. 01 comme le soleil descen ! ; il fera bientôt nuit.

— Regarde toujours.

— Voilà vos esclaves qui courent tous vers le bord du petit lac Salé. Qu'ils sont nombreux ! qu'ils marchent avec précau-

lion, courbés sous les grandes herbes. Ils forment une longue chaîne noire dont je ne vois ni le commencemenl ni la tin. La nuit devient plus épaisse; je n'aperçois plus le soleil à l'horizon.

Comme je me sentis glacé d'épouvante en entendant sortir ces paroles de la bouche d'Uranie, moi qui n'ignorais pas ce qu'était cette réunion nocturne des esclaves au bord du lac Salé.

— Est-ce que tu ne vois plus rien, Uranie? demanda le comte de Cardenac, sans s'arrêter aux pénibles eflbrts auxquels le sommeil magnétique soumettait sa tille. Cherche encore, ne te lasse pas. Que font ces esclaves?

— Ils se parlent à l'oreille et font mille grimaces silencieuses. Ils trempent un pied dans l'eau, puis ils le retirent; ils cassent une branche de latanier et se la passent de l'un à l'autre; ils rient dans le creux de leurs mains et ils s'embrassent ensuite à l'épaule. Mali est avec eux.

— Cela n'est pas, maître, puisque je suis ici, m'écriai-je, sans songer à l'imprudence de cette justification trop soudaine.

— Silence! Mali, me dit le comte, ne romps pas le charme. Tout ceci n'est qu'une vision sans certitude. Uranie divague, en attendant le jour où, formé par une longue habitude, son cerveau aura des illuminations claires, suivies, infaillibles.

— Il est toujours plus nuit, continua Uranie : je ne distingue plus rien, plus rien ; le lac Salé et les noirs ont disparu. Ah! mon Dieu! mon Dieu! se reprit-elle, je les vois encore; ils sont revenus ; ils ont des torches allumées à la main, ils les jettent à travers les champs qui s'embrasent. Notre sucrerie est en feu.

UNE NUIT NOIRE. 21 i

Je repliai mes lèvres dans ma bouche, s'interrompit le capilaine Mali, car la terreur, — je les apercevais — les avait faite? Manches comme du coton.

— Et toutes les sucreries, poursuivit Uranie, passent sous la llamme; c'est une plaine de feu; c'est une mer; le voilà (jui vient, qui approche jusqu'à moi. Où fuir? le feu, la llamme partout : ma robe brûle! et Mali....

— Éveillez-vous! m'écriai-je, éveillez-vous, mademoiselle Uranie !

Uranie rouvrit aussitôt les yeux, bâilla et nous dit en se détirant : — Dieu 1 quel mauvais sommeil j'ai eu. C'est l'ouragan qui m'a ainsi fatigué les nerfs.

En elîet, nous étions en plein ouragan; le Cap tremblait comme une barque sur l'eau. Je ne sais plus combien de navires français périrent dans la journée.

Malgré les terribles bouflees d'un vent qui déracinait les arbres et les faisait voltiger dans l'air comme des plumes, je me rendis le soir même à la sucrerie du comte. Là je . fis appeler tous les esclaves et leur rapportai l'étrange révélation de la fille de M de Cardenac. Quelques-uns furent consternés; ils se croyaient déjà pendus aux arbres de la propriété; d'autres prétendirent que c'était une scène arrangée entre le comte et sa fille pour épouvanter les esclaves dont ils soupçonnaient les projets sans précisément les connaître à fond. Au lieu de perdre du temps à repousser les interprétations d'un phénomène que je ne pouvais faire prévaloir, moi si surpris d'en avoir été témoin, je me bornai à précipiter le soulèvement dans la peur que nous ne fussions découverts d'un moment à l'autre. Chef de révolte de notre sucrerie, j'allai trouver les autres chefs et me mis en

218 UNE NUTT NOIRE.

cûiiimuniention (Jireclc avec eux. Nosnuils de conseil avaient toujours lion pondant les orages. Il fut arrêté que nons agirions dans un mois à daler du pareil jour de réunion. Je me souviendrai toujours (jue lorsfiue je voulus stipuler que, dans le massacre général, le comte de ('ardenac et sa fille seraient épargnés, chaque chef, à son tour, déclara qu'il demandait grâce, soit pour une femme blanche, soit pour quelques enfants, soit pour un maître constamment bon et généreux. Je vis le moment où toutes ces exceptions auraient empêché la révolution du Cap. Un des nôtres s'étant levé, s'écria qu'il fallait, ou renoncer au massacre, ou ne faire grâce à personne. La liberté était à ce prix. On jura de n'épargner personne. Dans la môme nuit, on régla aussi la destination des emplois. On voulait littéralement remplacer une autorité blanche par une autorité noire. Il fallut choisir ou accepter une fonction qu'on remplirait le lendemain même de l'anéantissement complet des colons. Hormis un chef, nous créâmes tout un gouvernement nouveau, politique, social et religieux.

— Pourquoi, demandai-je à Mali, ne nommâtes-vous pas ce chef?

— Parce que chacun de nous aurait voulu l'être.

Je me raillai d'avoir arrêté Mali au milieu de sa phrase. 11 reprit ainsi ;

— Ce fut le lendemain que le comte me dit : Toi et quatre autres esclaves vous armerez la yole et vous vous rendrez à bord de la Stéphanie de Honfleur. M. Blair est arrivé. Tu sais que c'est le jeune homme que je destine pour mari à ma fille.

Je ne répondis rien, mais je me dis : Si je l'avais su, je n'aurais pas demandé qu'il te fût fait grâce, comte de Car-

UNE KUiT NOIRE. 219

denac. — Oui, monsieur le comte, j'irai chercher M. Blair à bord de la Stéphanie.

Le vent s'éleva tout à coup; sous la- proue de notre petit bâtiment j'entendis clapoter l'eau; nous faisions route.

— Je prévois les deux événements qui suivirent, dis-je à Mali ; le comte de Cardenac maria sa fille Uranie avec M. Blair, et l'incendie du Cap eut lieu. Votre histoire est finie.

— Pas encore, me répondit Mali, le regard arrêté dans une profonde consternation; pas encore. Comme vous l'avez dit, acheva-t-il, mademoiselle de Cardenac se maria; l'on fit des fêtes magnifiques à cette occasion. La nuit où un grand bal avait été préparé dans le jardin de la maison fut précisément celle qui avait été désignée un mois auparavant pour consommer la ruine de la ville. Tout était prêt dans l'ombre : les couteaux, les bâtons, les poignards, les mousquets, les torches à incendie, les drapeaux. Jamais pourtant nuit plus belle au ciel et sur la terre. Tout ce qu'il y avait de puissant, de riche, de beau, d'élégant, d'inimaginable en luxe, accourait à l'hôtel du comte de Cardenac. Des jonchées de fleurs couvraient le pavé dans la rue, et des esclaves noires jetaient dans l'air des eaux de senteur qui embaumaient l'atmosphère. Cachés dans les arbres, des musiciens et des chanteurs célébraient cette heureuse noce. El que le comte était triomphant de voir la splendeur répandue autour de sa fille et de son gendre !

Uranie était la reine de cette soirée qui n'avait pas eu de pareille dans les fastes de Saint-Domingue. Entre ses cheveux dénoués et légèrement couverts d'un nuage de poudre d'or, on avait semé des petites roses faites avec des diamants et des opales. Sa robe blanche, courte comme celles que portent les

220 [JNE NUIT NOIKE.

Créoles dans los journées d'été, laissait voir ses jolis pieds d'enfant. Kilo ressemblait à une étoile quand elle courait d'une place à l'antre pour embrasser ses amies.

A minuit, au moment où l'ivresse était au comble, quand toutes ces fleurs, toutes ces femmes, toute cette joie, ne formaient plus qu'un frémissement, je m'approchai d'Uranie et lui dis tout bas : — Suivez-moi 1

Après avoir passé sous une voûte d'acacias et à travers le parc par de petits sentiers et mille détours, toujours en marchant très-vite, carie temps pressait, je m'arrêtai devant une petite porte donnant sur le chemin qui conduit à la mer. Uranie m'avait suivi.

— Tournez-vous, dis-je alors à la fille du comte de Cardenac; tout vous sera expliqué.

Les flammes dévoraient la maison que nous venions de quitter.

— Mali 1 cria Uranie, courons sauver mon père.

— Il n'y a plus, répondis-je, ni père ni fille au Cap; dans quelques heures il n'y restera pas une seule créature blanche. Votre père est mort.

Uranie s'évanouit. Je la déposai dans la barque que j'avais amenée là depuis quelques heures, et courus ensuite prendre ma part dans la grande insurrection. Avant le jour l'œuvre était finie; nous avions brûlé, détruit, anéanti une île, un peuple, une civilisation. Quand la dernière étoile de la nuit s'évanouit, Saint-Domingue s'appelait la république d'Haïti.

— Horrible souvenir! m'écriai-je. Et Uranie?

— Je débarquai Uranie sur un point de l'île qui apparie-

r.\E MIT NOIRE. 221

liait encore à l'Espagne, on la recuUlans le cou\enlde Notre- Dame (lu Monl-Carmel.

— Vous n'en fîtes pas votre femme?

— J'étais archevêque!

— Archevêque!

— Oui! dans la nouvelle république d'Haïti ; je le suis encore.

Nous continuâmes notre route vers San-Yago, une des îles du Cap-Vert, acheva de dire mon ami.

ARIOLIÎVE

II exisle à Paris, dans la Sainte-Chapelle, un dépôt de pièces judiciaires extrêmement curieuses. Pour des raisons dont on peut contester la valeur, l'État n'en permet la lecture à personne. En général , ces dossiers touchent aux intérêts de certaines familles titrées plus ou moins compromises dans une longue ligne de procès qui commence avant Louis XllI et va jusqu'à la révolution française. En permettant des fouilles dans ce terrain si riche, on craindrait de fausser des noms que le peuple se plaît à croire d'or pur, cl de salir des renommées présumées intactes.

En 1830, quand les portes, ouvertes à coups de pierre par la révolution de juillet, ne s'étaient pas encore refermées , on remua vite et audacieusement ces cadavres entassés dans la Sainte-Chapelle. Mais l'invasion fut trop courte pour produire des bénéfices nombreux. Toutes les monarchies étant solidaires, l'arche fut encore une fois sauvée. Il ne serait pas impossible que l'histoire que nous avons crayonnée ici fut, parmi quelques autres indiscrétions, dont un jour nous ferons peut-être usage, un résultat de cette visite interrompue à la Sainte-Chapelle.

Peu de Parisiens connaissent le boulevart Bourdon ; sans doute parce qu'il est le moins crollé de marchands, le plus peuplé do jolis arbres, le [dus paisible de lous les boulevarls

22 i AUIOLINE.

de Paris. On n'y voit ni boutiques, ni promeneurs, ni omnibus, ces rues superposées sur des rues; ni diligences, ces grands chemins qui voyagent. Le canal Saint-Martin le traverse entre deux quais, qui sont deux jolies promenades les soirs d'automne. Ces deux quais, ce canal toujours limpide, ces jeunes arbres plantés à peu de distance les uns des autres, occupent l'emplacement où était la Bastille et une partie des fossés de cette terrible prison d'Etat. On se plaît à se promener, à la nuit tombante, le long des rues qui sont entassées à la droite du boulevart Bourdon , et qui sont restées debout malgré la démolition de la Bastille. Prodige inexplicable de conservation; car elles sont au moins aussi monarchiques que l'était la Bastille, et beaucoup plus, cela no fait pas doute, que la Place-Royale. On y respire un air de féodalité à vieillir sur place : personne n'oserait discuter cette antiquité. La Place-Royale n'est, après tout, qu'une précieuse de l'hôtel Rambouillet; ôtez-lui M"« de Sévigné, M"^ Paulet et quelques sénéchaux, et vous la voyez disparaître dans les jardins et sous les marais des Tournelles. Mais le quartier dont je parle a une date plus respectable, et le temps ne l'a pas effacée. Lisez les noms des rues seulement : rue de Lesdiguières, rue des Lions, rue de la Cerisaie.

C'est dans la rue de la Cerisaie que l'on voyait, en 1720, et au coin de la rue de Lesdiguières, une petite maison comme il était de bon goût d'en posséder une aux faubourgs de Paris, quand on avait quarante mille livres de revenu, un nom, ce qui commençait à être déjà moins essentiel, et quand on avait, ce qui était indispensable, Une maîtresse à soustraire au contrôle de l'opinion ou à un père assez hardi pour s'inquiéter de l'honneur de sa maison.

ARIOLINE. 'J25

Par un commeiiceinent do mépris pour le passé, celle maison avait élé pour ainsi dire volée à l'hisloire, pour devenir, sous le règne de mœurs assez détendues, une petite maison de faubourg : c'était un casque de fer dont on avait fait un nid de colombe. Une érudition patiente aurait pu dire quel compagnon d'armes du roi Jean avait vécu sous ce pignon sévère, derrière ces murs en talus, et médité quelque beau coup de prouesse à la clarté lente et grise des quatre petites croisées à peine indiquées dans l'épaisseur de cette fortification. Un second étage n'avait été ménagé que pour tirer un parti quelconque de la trop grande surface du pignon. La partie vivante de la maison parlait de la cour et s'arrêtait au premier étage. Cette cour était pavée à moitié; le reste était planté d'arbustes ennuyés et tristes, de pommiers nains, de cerisiers sauvages, qui avaient toujours l'air d'être trempés de pluie.

On se demanderait quelle raison on avait eue pour travestir celte construclion si rébarbative au debors en une maison de plaisirs mystérieux, si l'on oubliait que la rue de la Cerisaie, si déserte, si morte aujourd'hui, pouvait être considérée autrefois, en 1720, comme située au bout du monde : il n'y passait pas un piéton par beure; l'biver et les jours de pluie, il n'y passait personne. Des jardins grands comme des campagnes, des marais comme il en reste encore du côté opposé, vers Reuilly, mettaient des intervalles pleins de solitude entre une rue et l'autre. L'été seulement, au coucher du soleil, le pavé de ce quartier se jonchait d'oiseaux, attirés par le silence et l'odeur des légumes et des fleurs. Aux légumes près, qui fuient toujours devant la civilisation croissante de Paris, les rues de Lesdiguières et de la Cerisaie sont encore, à cer-

226 AKIOLINE.

laines lioiiros de la journée, aussi dépeuplées et tristes qu'en 1720.

Une fois entré dans cette maison et introduit dans l'escalier placé sous la voûte, on ne se souvenait plus du trajet qu'on avait parcouru pour arriver jusque-là. On sentait glisser sous la main, dès la première marche, la fraîcheur de l'ébène et du palissandre, et une lumière douce, dont le foyer se cachait derrière un transparent, baignait d'une lueur dorée des murs unis comme le marbre et où courait une bande de nymphes délicieusement peintes et vous montrant toutes, de leurs doigts roses ou de leurs regards langoureux, l'entrée de l'appartement. Un rideau vert, hardiment faufilé d'or, à gros plis, tombait avec ampleur et fermait celte première entrée. Quand on l'avait franchie, on se trouvait dans une salle carrée, éclairée par une lampe d'argent et chauffée par deux cheminées. Aux quatre coins de l'appartement, le caprice du propriétaire avait placé quatre figures chinoises de grandeur naturelle, remuant continuellement la tète. Il n'y avait que des fauteuils très-bas le long des murs; le fond représentait une scène des champs, et le dos une scène de carnage : contraste en vogue à l'époque d'antithèse qui pressentait déjà l'épître à Uranie. Du reste le travail de ces fauteuils était exquis d'exécution, comme les tapisseries des murs. Elles représentaient, sur un fond azuré, toute l'histoire des campagnes d'Alexandre : c'était brodé sur les dessins de Lebrun. Le sujet ayant merveilleusement réussi aux artistes des Gobelins, il avait été demandé des tapisseries sur ce modèle pour l'ornement des riches habitations. Des châteaux, ce luxe avait gagné les maisons des faubourgs. Il n'y avait qu'une glace dans ce salon d'attente, destinée à

AKIOLINI-. 227

réparer l'irrégularilé de la toilette des visiteurs; elle tournait sur un pivot doré, et rappelait ces détestables inventions de glaces que les tailleurs ont nommées Psyché. C'était le seul objet de mauvais goût qui déparât cette charmante pièce : encore était-il indispensable. Dés que vous étiez entré dans cette pièce, le valet de pied de service venait à vous avec une brosse, et vous offrait, avant de vous annoncer, de restaurer votre toilette agitée par le mouvement de la voiture. Il n'est pas besoin de rappeler que l'époque avait formé une classe de domestiques à part, dressés à ce service exceptionnel, discrets comme leurs fonctions, ayant pour ainsi dire un langage à eux; très-bien payés, presque tous nés à Paris, qu'ils devaient connaître mieux qu'un préfet de police; parlant peu et poliment; un peu cuisiniers, un peu coiffeurs, un peu cochers; étant tout, excepté libres de propos ou d'observations devant leur maîtresse, se mît-elle nue sous leurs yeux. C'étaient des eunuques, à cela près qu'ils ne l'étaient pas. La révolution de 89 a rayé ce peuple de la surface du monde, et j'avoue, à mon grand regret, ne l'avoir retrouvé ni dans les peintures du temps, ni dans les livres qu'on a écrits depuis sur la régence et le règne de Louis XV. Ma bonne étoile m'a fait découvrir un de ces serviteurs modèles dans la boutique d'un coiffeur de banlieue. Si cet homme-là écrivait ! On parle des derniers marquis! si on connaissait leurs derniers domestiques !

C'était vers la fin du mois de juin et au déclin d'une chaude journée. Dans la pièce qui faisait suite à celle que

Page 1