‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 4 sur 22 · H A H 10 UNE · texte numérisé non relu

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nous avons Iravcrsne, une jeune femme était assise près de la croisée ouverte, et tâchait d'appeler quelques bouffées d'air sur les mousselines dont elle était vêtue ou plutôt dont elle n'était pas vêtue. Sa tête, pensive encore plus que mélancolique, s'appuyait à sou bras, porté sur l'appui de la croisée. Elle jouait de la main gauche avec la cassolette qui y était attachée par une fine tresse de cheveux d'une couleur différente des siens. L'impatience fronçait ses lèvres et se lisait dans le frémissement de son pied, qu'elle balançait sur un tabouret en velours blanc, au risque de l'érailler pour toujours. Indécise entre le bleu et le noir, la couleur de ses yeux changeants reflétait l'inquiétude de son ame de vingt ans. Elle portait ses regards tantôt sur le disque du soleil, qu'elle aurait voulu pousser, d'un coup d'éventail, sous la ligne enflammée de l'horizon, tantôt vers la porte de sa chambre, qui ne tournait pas sur ses gonds dorés. Quoique plissée par l'ennui, sa figure laissait voir les lignes déliées d'un caractère ambitieux, implacable, passionné ; ses sourcils noirs, ses lèvres bleuies d'une ombre de moustache, ses petites dents, qu'on aurait aperçues à chaque soupir d'attente qu'elle exhalait, ressorlaient singulièrement sous le nuage blanc de ses boucles poudrées. De minute en minute plus inquiète, elle avait pour chaque crise d'impatience quelque geste nouveau qui la traduisait ; elle jouait de l'épinette sur son genou ; elle renvoyait son tabouret et le ramenait; elle ouvrait et fermait son éventail, suivait du bout du doigt tous les angles de plomb des vitraux, ou jetait une à une, dans le jardin, les épingles de sa coiffure, d'où pleuvaient nécessairement de petits nœuds, de petits rubans et de petites roses. Enfin elle n'y tint plus; elle se leva et se promena dans la chambre,

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lançant dans un coin, d'abord son éventail, ensuite son mantelel de satin, enfin son petit I)onnet de tulle. Elle resta nulète, et alors elle fut autant un jeune et joli garçon (ju'unc bouillante dennoiselle.

Elle se jeta sur sa bergère et attendit.

Il y avait à peine six mois que Walteau avait décoré cette pièce d'ingénieuses peintures, comme il savait les faire quand il lui était permis d'allier l'épigramme au sentiment, le filet de vinaigre à la goutte de lait. Une vengeance de femme, et peut-être la femme qui était en ce moment assise sur la bergère n'était pas étrangère à cette vengeance, avait commandé à Watteau une suite de scènes visiblement empruntées à la fameuse conspiration de Cellamare. Chaque panneau de la gracieuse rotonde rappelait un petit acte de ce drame politique à l'eau de rose, commencé dans un château, poursuivi à travers des fêtes et terminé dans un château. Ici la duchesse de Maine, entourée de bergers et de nymphes comme Diane, comme Calypsoou comme toute autre sommité mythologique, exposait son projet de renverser le régent et de mettre sur le trône le roi d'Espagne, Philippe Y. Voilà mes armes, semhlait-elle dire à ses complices, des houlettes, des rubans, des serpes d'or, des fromages à la crème et des jolis visages.

Au second panneau, le redoutable chef de la conspiration distribuait déjà des honneurs et des récompenses. La helle duchesse de Maine agrafait à la gorge à demi-nue des nym-. phes l'ordre qu'elle avait créé à Sceaux, et qui avait pour insignes, comme chacun sait, une mouche à miel.

Le plus brillant de tous ces panneaux était celui où la duchesse célébrait, dans les jardins de Sceaux, une de ces nuits qui avaient reçu des initiés le nom féerique de nuits

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blanches. Aux rayons de la luiio, les conspirateurs se livraient à tous les caprices du plaisir sous les grands marronniers, au bord des bassins, sur le gazon, dans les bosquets de roses. Ce spectacle ressemblait peu à celui d'une réunion secrète, convoquée dans l'ombre pour décider enfin quel jour on frappera le tyran, au cœur, f.c peintre, pourtant, avait à peine exagéré la vérité du fait qu'il avait représenté avec une verve extraordinaire de poésie champêtre et de malice. Watteau, qui n*a rien produit de médiocre, avait rarement mieux réussi. Ces paysages frais et tendres, ces bosquets pleins de mystère et de séduction, cette nature un peu artificielle, un peu poudrée, ayant des mouches au front et des talons rouges aux pieds, mais nature charmante pour le xviii' siècle, encadrait d'une bordure sans prix la jeune femme qui avait payé sans doute bien cher la faveur d'obtenir ce chef-d'œuvre de Watteau, qui se mourait alors de langueur à Nogenl-sur-Marne.

La nuit vint et aucune main ne souleva la portière en brocart de l'antichambre.

Quand le domestique se présenta pour demander à madame s'il fallait allumer les bougies, il lui fut répondu de se retirer.

Une lumière, plus douce que toutes celles qui jaillissent des lampes d'or balancées au plafond des palais, rayonnait du fond de l'horizon et arrivait sans obstacle dans l'appartement ouvert pour la recevoir. Aucun vent ne balançait les milliers de soies flottantes que la lune rattachait à tous les objets épars devantson disque. Ce soleil de la nuit éclairait, sans les détacher, les formes voilées de la jeune femme, qui aurait donné, en ce moment, toutes les lunes du monde, leurs lueurs et les

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descriptions qu'elles ont causées, pour entendre marcher dans l'antichambre.

Son vœu fut enfin exaucé.

Un jeune homme ouvrit la porte, la referma sur lui, et, après avoir cherché dans l'obscurité de l'appartement où pouvait être celle qu'il était sûr d'y trouver, il alla s'asseoir près d'elle sur la bergère. Devinant à cette absence de lumières, à ce silence boudeur avec lequel il était reçu, au désordre qui régnait dans la toilette de celle qui l'attendait, combien il lui importait de ménager les mauvaises nouvelles, il fut d'abord très-sobre de paroles. Il prit une main qu'on ne lui céda pas tout de suite et qu'on lui retira aussitôt; il osa davantage et on lui accorda moins.

— Vous m'en voulez comme si c'était de ma faute. Je n'ai eu audience qu'à quatre heures ce soir.

La jeune femme ne répondit pas ; elle cachait son visage à celui qui parlait.

— J'ai vu, d'abord, ce matin, les plus riches financiers de Paris, poursuivit-il. Aucun n'a voulu écouter mes propositions avant de connaître l'affaire sur laquelle reposaient mes espérances. Tous m'ont éconduit en riant quand je leur ai répondu que mon grand projet de fortune était un secret. Nous ne prêtons pas un million sur un secret, m'ont-ils fait comprendre. Découragé de ces refus, j'ai voulu tenter les hommes d'honneur après avoir échoué auprès des hommes de finance. Le duc de Richelieu est jeune comme moi, brave, téméraire, passionné pour les aventures, fou de périls : l'idée m'est venue de me présenter chez lui en attendant l'heure de mon audience chez le ministre.

Un vif mouvement d'impatience échappé à la jeune femme

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assise sur la l)orgèro prouva qu'elle n'était pas indifférente aux paroles qu'elle entendait autant qu'elle voulait le faire paraître. Sans se tourner, elle frappa du pied sur le lapis, se leva à demi, puis elle s'assit de nouveau.

— Rassurez-vous, continua le jeune homme, j'ai été assez convenable pour convaincre M. le duc que je n'étais pas un homme tout à fait obscur, un intrigant, et assez prudent avec cela, pour ne pas me dévoiler entièrement à lui. Lorsqu'il m'a reçu, il était à sa toilette. Il a fait retirer son valet de chambre. Puisque vous êtes un gentilhomme, et c'est tout ce que je veux savoir, m'a-t-il dit en passant son haut-de-chausse, je puis vous parler à cœur ouvert. Ces sortes d'équipées me sourient peu. On les commence en riant et on les finit à genoux sur un échafaud. J'admire infiniment MM. de Thou et Cinq- Mars, mais je ne suis pas tenté de les imiter. Ma foi ! j'aime la vie. Elle a du bon. On nous raconte de belles choses de là-haut, mais personne n'en est encore revenu pour nous dire si l'on s'y amuse autant qu'ici. Mourir sur un champ de bataille, au haut de la brèche, l'épée à la main, le visage découvert, passe encore. Mais aller à la mort entre deux prêtres, rendre l'âme sous la hache du bourreau, en place publique, un voile noir sur les yeux! J'ai de la répugnance à cela. L'enjeu est trop fort. Pardonnez-moi de ne pas risquer la partie avec vous. Je n'interrompais pas M. le duc qui, après avoir passé un gilet en satin blanc, a continué ainsi : Cependant, monsieur le comte, si je refuse d'entrer dans votre projet, ce n'est pas tout à fait par peur, daignez le croire, malgré la mauvaise opinion que je vous donne ici de ma résolution; c'est un peu par expérience. Je sors d'une conspiration. Le métier n'en vaut rien. On est trop à partager. L'école ne m'a

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|uis réussi. Je ne flébulais pas avec des gens de rion, loutefois : un roi d'Espagne, un prince du sang, un ambassadeur, une (inchesse. Je suppose, a-t-il ajouté, en m'offrant des pasiilles ambrées, que vous avez entendu parler de la conspiration de Cellamare. Une conspiration charmante! tramée à la lueur (les lampions, dans des bosquets de jasmins, dans les jardins de Sceaux. L'élourderie ne nous a pas sauvés. Messieurs du Châtelet ne prennent pas les choses aussi plaisamment. -Nous avons été découverts sous nos marronniers. Je vous demande pardon, s'est interrompu le duc, de vous entretenir si longuement de moi, mais c'est pour vous souhaiter une meilleure chance. Je ne vous apprendrai pas comment cette conspiration s'est terminée. Sa Majesté d'Espagne a continué à régner, M. le duc et M*"^ la duchesse de Maine ont été rétablis dans les bonnes grâces du régent, moi je n'ai été que ridicule; mais de fort honnêtes gens obscurs ont été roués, qui n'étaient pas plus coupables que nous. Je vous remercie néanmoins, monsieur le comte, de m'avoir distingué entre tant de braves gentilshommes qui valent mieux que moi, et je vous remercie surtout de ne m'avoir pas mis dons la nécessité, en me communiquant trop généreusement vos espérances, je n'ose pas dire vos illusions, de ne pouvoir plus vous refuser le faible appui de mon épée. — Pourquoi, a-t-il repris après avoir endossé un léger habit du malin tout brodé de perles; pourquoi, monsieur le comte, ne vous adresseriez- vous pas à ces nombreux officiers de fortune toujours prêts à marcher sous les ordres d'un chef déterminé?

— C'est que je n'ai pas assez d'or pour les payer, ai-je répondu. Il me faut du courage et du désintéressement main-

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tenant. Voilà pourquoi, monsieur le duc, je me suis présenté chez vous.

— Tenez, monsieur le comte, a poursuivi le duc en me prenant les mains, faites que je ne vous afflige pas de nouveaux refus plus pénibles, plus rigoureux pour moi, de minute en minute. J'ai besoin do croire que je ne vous ai pas désobligé. Oubliez le propos , rappelez -vous l'ami. Vous êtes étranger, du moins vous me l'avez dit; car à votre accent el à vos manières, je ne l'eusse pas deviné, permettezmoi de vous ofl'rir mon crédit auprès des personnes que je vois.

Je me suis levé pour sortir après avoir remercié, comme je le devais, M. le duc, pour le gracieux accueil que j'en avais reçu.

Vous me boudez toujours, Arioline?

Arioline n'avait fait un geste d'attention que lorsque le comte, dans le récit de sa visite au duc de Richelieu, avait rappelé la conspiration de Cellamare, el nommé à cette occasion la duchesse de Maine. Sa tète s'était relevée avec fierté.

— Enfin, acheva le comte, je suis allé chez le ministre, M. le cardinal Dubois.

Arioline écouta. Mais elle était au bout de son sangfroid.

— Croiriez-vous qu'on m'a fait traverser plusieurs cours, autant de jardins, avant d'arriver au dernier jardin, où l'on m'a prié d'attendre que monseigneur voulut bien me recevoir. C'est un jardin à l'anglaise; du moins c'en est une imitation. Autour d'un grand ovale de gazon est tracée une allée bordée de fleurs. L'aspect est assez triste. Je prenais en idée des

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forces pour supporter l'ennui dont j'étais menacé en attendant le moment de ma présentation à monseigneur le cardinal-ministre Dubois, quand une porte presque masquée par un groupe de tilleuls s'ouvrit et laissa passer deux chevaux conduits par un domestique. Quoique je fusse très-loin de celle porte et du rond-point où les deux chevaux s'arrêtèrent, je reconnus qu'ils ne pouvaient appartenir qu'à un prince. Dans l'Orient, j'en ai peu vu d'aussi beaux de taille, d'aussi fins d'encolure; un poil doux à l'œil comme la peau d'une négresse de Gambie. La porte de l'écurie s'ouvrit une seconde fois. Il en sortit un homme fort grand, fort bien fait, en costume de mousquetaire, parlant familièrement à un homme qui m'a paru être d'abord son palefrenier. De ma place, je pouvais tout voir sans être vu. Qu'ai-je vu, avec un étonnement sans égal ? Prenant dans ses bras cet homme commun, mal vêtu, sale et déjà âgé, le capitaine des mousquetaires l'a placé sur un des deux chevaux, lui, est monté sur l'autre, et bientôt la leçon d'équitation a commencé. Rien de plus grotesque que cette leçon. Je ne m'ennuyais plus dans le petit coin de verdure où j'attendais l'heure de mon audience. Figurez-vous un singe répétant les gestes d'une danseuse de l'Opéra, n'en omettant aucun, mais les parodiant tous. Tantôt le cavalier perdait les élriers, tantôt il prenait le cou du cheval de peur de rouler sous son ventre. Un sac de noix aurait plus de grâce. J'admirais le sérieux du maître, la douceur de ses observations, sa manière respectueuse de corriger les plus bouffonnes contorsions, les plus réjouissants hautle-corps, les plus odieux zigzags de son élève, qui, de son côté, sacrait et jurait, je n'ose pas dire comme un mousquetaire, puisque le mousquetaire était ce maître si aiïable dont

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je vous piirle. Aonlrobloii! la coui'roic de la selle esl lâclic, et ils me feront casser le cou 1 Morbleu ! ces chevaux sont trop nourris ; ils sont d'une impétuosité do démon. Quoique ces choses et mille autres fussent autant d'erreurs de fait et de principe, le maître souriait avec un assentiment profond et mettait pied à terre pour corriger un défaut qu'il n'y avait pas dans le harnachement du cheval. Après quelques exercices dont se tirent avec honneur les écoliers les plus maladroits en selle et que n'accomplissait pas même médiocrement le personnage que j'avais sous les yeux, le mousquetaire et son élève eurent la fantaisie de terminer la leçon par ce qu'on appelle, en termes de manège, la promenade. Je compris leur intention en les voyant pousser leurs chevaux dans l'allée ovale indiquée autour du gazon et au bord de laquelle j'étais assis. Au fond, je n'étais pas fâché de voir de près celui qui m'avait tant amusé de loin.

Un frémissement trahi par un mouvement d'épaules agita Arioline.

— Vous avez deviné, Arioline, la malheureuse témérité qu'il y avait à exprimer un tel souhait. Quand cet homme fut devant la place où j'étais assis, il me vit, il se troubla, il rougit, il tourna la tête de son cheval devant moi et me dit: Que voulez-vous? d'où venez-vous? quièles-vous? que faitesvous là? Je lui répondis...

Arioline se frappa le front avec dépit.

— Pouvais-je prévoir, ma chère Arioline, que cet homme bas et commun, à la face de crocheteur, que ce mauvais cavalier était monseigneur le ministre du régent, le fameux cardinal Dubois. Sans me troubler ou plutôt sans paraître troublé, car je l'étais au fond, je déclinai mes titres à mon-

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seigneur et lui montrai ma lettre d'audience; j'ajoutai qu'un de ses valets de pied m'avait prié d'attendre au jardin le momenl de mon introduction; ce que j'avais dû faire. C'est très-bien, monsieur, c'est très-bien, dit le ministre, veuillez passer chez moi par cette porte et entrer dans mon cabinet; je ne tarderai pas à vous y aller trouver. Derrière le visage tout à coup devenu calme de celui qui me parlait, je devinai tout ce qu'il y avait de colère, de dépit et de rage d'avoir été vu prenant des leçons d'équilation, lui, premier ministre; lui, cardinal! lui, il faut bien le dire, si détestable cavalier. En moi-même je plaignis le valet novice qui, sans doute par un malentendu dont il portera la peine, m'avait oublié au jardin, dans le manège de monseigneur.

J'ai été introduit dans le cabinet du ministre, où je n'ai pas attendu longtemps. Monseigneur n'a pas paru se souvenir de la scène du manège; il m'a écouté jusqu'au bout avec une complaisance grave et qui m'encourageait à parler. Je lui ai tout dit tout, excepté qui je suis. Je doute cependant qu'il m'ait pris pour un simple gentilhomme danois, ainsi que j'en ai affiché le titre. Mais comme mon titre, quoique d'un grand poids dans l'affaire, n'avait pas encore besoin d'être absolument discuté, il a tourné ses réflexions sur un autre point de ma proposition. Elle est spécieuse, m'at-il dit, mais il s'y mêle beaucoup trop de romanesque pour qu'une grande nation comme la France puisse sérieusement l'accepter.

En afl*aire, il faut voir le dernier terme des choses et les supposer accomplies pour en bien juger. La réussite est la plus terrible épreuve. J'admets que vous, monsieur le comte, et vos trois cents Danois qui vous attendent à Malte, que les

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deux cents aventuriers que vous fournira la Franc, et elle n'en manque pas, Dieu merci, et que les trois ou quatre mille compatriotes que vous avez aux Indes, vous vous entendiez bien, vous ne vous trahissiez pas, et qu'enfin vous vous empariez, par la force jointe à l'habileté, des comptoirs anglais qui sont sur le Gange et qui sont la clé des Indes. J'admets encore que les chefs de la nation indienne, dépossédés, fassent cause commune avec vous et vous aident à chasser les Anglais. J'admets enfin que ces chefs, devenus rois, vous donnent en échange une couronne et que vous, monsieur le comte, reconnaissant envers la France, vous traitiez avec elle généreusement, loyalement, que vous lui ménagiez, aux dépens de l'Angleterre et de la Hollande, des traités de commerce avantageux; eh bien! parce que tout cela est possible, je dis que c'est impossible. La fin lue les moyens. Jamais un Danois de vingt-cinq ans ne sera roi des Indes.

Vous comprenez, Arioline, qu'une objection semblable à celle du ministre ne pouvait être levée sans danger pour moi.

Ainsi, monsieur le comte, rêvez, croyez-moi, a-t-il ajouté, de plus faciles destinées, ou adressez-vous à une puissance plus chevaleresque que la France pour atteindre votre but. La France n'a que des vœux à faire pour vous. Vous avez trop bien compris, monsieur le comte, la position d'un ministre de France vis-à-vis de l'Angleterre, pour avoir à craindre une indiscrétion de mon cabinet.

J'ai compris que monseigneur me congédiait. Je suis sorti pour venir ici au plus vite. Comme je traversais la place Dauphine, je me suis souvenu d'une petite surprise que je voulais vous faire. Je suis monté chez mon bijoutier, le meilleur artiste de Paris. L'ouvrage que je lui avais com-

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mandé élail presque fini. l*our avoir à die l'aire pardonner par vous la longueur de mon absence, j'ai cédé aux instances de mon bijoutier qui ne demandait qu'une heure pour me livrer son travail, un des plus ravissants qu'on ait vus. Une heure de bijoutier, je le sais maintenant, en vaut trois. Mais enfin j'ai eu ce que j'attendais pour vous, ce que je désirais pour vous l'olîrir, et le voilà

— Ah! s'écria Arioline en se levant avec une couronne royale sur la tète. Plus de dépit, plus de colère, plus de bouderie; elle tomba dans les bras du beau jeune homme qui lui donnait une couronne en attendant le partage d'une royauté.

— Maintenant, dit Arioline en prenant la jolie couronne de diamants et en la regardant avec amour dans la demiobscurité qui en faisait briller comme du feu les moindres perles; maintenant, qu'allons-nous faire? Les financiers vous refusent de l'argent, les grands seigneurs le concours de leur épée, et les ministres des vaisseaux pour descendre aux Indes.

— Ces trois choses n'en font. qu'une, Arioline : l'argent. Je me suis adressé aux gentilshommes, parce que je n'avais pas d'argent; au ministre, parce que je n'avais pas d'argent; aux financiers, parce que je n'avais pas d'argent.

— Si encore, dit Arioline en souriant, nous n'avions qu'un royaume à conquérir, mais je dois 10,000 livres à mon parfumeur, un mémoire de trois ans; 12,000 livres à ma couturière; je dois près de 50,000 livres en tout.

— Et moi autant, répondit le jeune homme; ce n'est pas énorme, mais encore faut-il avoir de quoi payer.

— Sans doute, ajouta Arioline, d'un ton d'anxiété et en

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jouant avec la couronne. Si vous n'étiez pas étranger, mon cher comte, vous auriez des terres en France; nous les hypothéquerions, nous les vendrions, nous paierions.

— Je ne possède rien en France. Tout l'argent que j'ai apporté à Paris a été envoyé à mes (compagnons qui nous attendent à Malte.

— Nos sujets nous ruinent, mon cher comte; mon parfumeur s'est encore présenté aujourd'hui.

— Et moi mon carrossier me harcèle.

— Comment sortirons-nous de là, mon cher comte? reprit Arioline en jouant avec la couronne sur le satin de sa hergère, comme avec un cerceau.

— Ma foi, je n'en sais rien ; Arioline, avant deux mois je ne recevrai rien du Danemark.

— Et dans deux mois ?

— Je toucherai trois cent mille livres; oui, mais nous serons en hiver, et comment traverser l'Océan? l'expédition est manquée.

— Mon parfumeur attendra.

— Votre parfumeur sans doute; mais nos sujets? Arioline et le comte ne sortaient pas du même cercle;

jamais roi ne fut si emharrassé qu'eux; point d'argent!

— Point d'argent! disait le comte.

— Point d'argent! répétait Arioline.

Après une pause méditative, le comte se leva et dit : L'ambassadeur de Suède reçoit ce soir; je me rends de ce pas à son hôtel. Je vais m'ouvrir à lui, c'est un homme ambitieux, je lui ferai une belle part, s'il consent àmeltre son gouvernement dans nos intérêts.

— N'allez pas la lui faire trop belle, dit naïvement Ario-

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line, qui avait déjà peur de voir écorner ses élals. Ma couronne n'est pas déjà si grande.

— Rassurez-vous, orgueilleuse. Ainsi je vous quitte : à l'aube je serai de retour, je cours à la soirée de l'ambassadeur. Adieu, Ariolinel adieu, madame!

— Adieu, sa majesté I

— Je comprends, dit le comte en revenant sur ses pas : bonne nuit ! madame la reine.

Quand le comte danois fut parti, Arioline fit apporter des flambeaux. Elle avait projeté de lire jusqu'à son retour; les nuits d'été sont courtes.

Celle qui s'écoulait n'était qu'une lueur entre deux soleils; plus d'une fois elle s'arrêta dans sa lecture pour contempler avec ravissement la couronne que le comte danois avait posée sur sa tête. Si tout cela n'était pas un rêve, pensait-elle, comme je serais vengée de cette impertinente duchesse qui m'a fait passer trois grands mois à la Bastille. Me compromettre ainsi ! ne pas brûler mes lettres, me nommer à M. d'Argenson et à l'abbé Dubois! Je suis libre enfin, et je me vengerai ; si le comte de Faab réussissait ce soir 1 quelle superbe vengeance ! écrire à la duchesse dans six mois, met- Ions un an, mon avènement au trône : De la reine Arioline à la duchesse de Maine; c'est à en devenir folle d'orgueil et de joie.

En pensant à sa royauté, au comte, à ses mémoires à payer, à la duchesse de Maine, qui l'avait réellement dénoncée, dans le trouble où l'avait jetée la découverte de la conspira-

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lion de Collamare, celte conspiration étrange ourdie par un cardinal italien, un roi callioli(iue, un colonel, des poètes athées, des duchesses et des femmes galantes, Ariolinc s'assoupissait dans son fauteuil et laissait tomber sa tôle sur le livre ouvert devant elle. Elle était parfois éveillée en sursaut par le bruit des heures, sonnées à l'horloge de la Bastille. Alors elle se croyait en prison par l'ordre de d'Argenson, et elle murmurait des paroles de colère contre la duchesse de Maine, l'appelant ambitieuse manquée, sotte intrigante, vanité de paon dans un corps de poule. Ses yeux se refermaient de nouveau. Vers le milieu de la nuit, le sommeil l'ayant de plus en plus gagnée, elle se trouva tout à fait endormie.

Il y avait environ une heure qu'elle était dans ce calme absolu quand elle fut éveillée d'une manière foudroyante. Elle crut qu'on l'avait précipitée du haut des tours Notre- Dame sur les pavés de la place du Parvis.

La sensation fut horrible; elle fut courte. Elle se termina par un évanouissement.

Arioline n'était pas morte, quoique la partie du plancher qu'elle occupait se fut abîmée sous elle et eût disparu dans le trou qui s'était ouvert. Dans sa chute, Arioline avaitentraîné le tapis; mais, retenu à divers endroits du plancher, il n'avait cédé que sur le point oii l'affaissement avait eu lieu. Arioline était restée suspendue au fond d'une espèce d'entonnoir, pêle-mêle avec le fauteuil et les coussins.

Elle ne rouvrit les yeux que dans un long souterrain, vivement éclairé par places, obscur, môme d'une obscurité opaque, impénétrable dans beaucoup' d'endroits, mais trahissant son effrayante étendue par des coups de lumière (jui brillaient dans le loinlaincomme des éclairs, qui s'éteignaient

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oussilot, reparaissaient encore et provenaient soit de l'agitation d'un marteau dont le bruit ne se prolongeait pas, soit de l'angle scintillant d'une enclume, tout à coup démasquée, l'ne chaleur particulière voilait d'un brouillard bleuâtre la perspeclive surbaissée du souterrain. C'était humide et chaud comme le charbon mouillé que les forgerons jettent dans la fournaise. On étouffai t par moments, dans d'autres on éprouvait un froid vif et du vent au visage; mais un vent droit loi (|ue celui qui sort d'un soufflet. Il avait à coup sûr touché l'eau, dont il avait écrémé la surface glacée. Arioline crut voir des hommes presque nus occupés à boucher, avec des planches, le trou par lequel elle était tombée. D'abord elle fut tentée de croire qu'elle rêvait; mais, au souvenir de la commotion reçue, elle fut vile forcée de renoncer à cette illusion. D'ailleurs une voix lui parlait, la rassurait de toutes les manières, et lui expliquait comment sa chute aurait difficilement pu avoir des suites très-fâcheuses puisqu'il y avait à peine douze pieds d'intervalle entre le plancher écroulé et le fond du souterrain qu'elle n'avait pas même atteint dans sa chute. ï'our l'aider à revenir encore plus promplement de son effroi, on lui montra que le souterrain sur toute son immense étendue était rembourré de laines

Arioline n'avait plus qu'à se garantir de la terreur que lui inspiraient les hommes nus jusqu'à la ceinture, disséminés dans le caveau. Ils étaient très-noirs, un peu velus et de mine assez sauvage.

Tombée au milieu d'eux au moment de leurs opérations mystérieuses, elle en apercevait qui forgeaient dans un coin, d'autres qui limaient, et d'autres qui, à la sueur de leurs bras, de leurs fronts et de leurs reins, faisaient tomber un

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balancier sur une espèce d'enclume scellée dans le sol. Chose étrange : tout cela avait lieu presque sans bruit. Le son expirait à l'instant même de sa propagation ; il était, pour ainsi dire, bu, épongé, par le mur de laine dont le souterrain était revêtu.

Tandis qu'Arioline s'elTorçail de comprendre le but de cette activité sourde, quatre ouvriers avaient déjà, au moyen de piliers et de fortes lattes portées par ces piliers, caché provisoirement l'ouverture faite par la chute du plancher, et le tapis avait ainsi été poussé au niveau. Sa déchirure, le désordre du fauteuil, seraient mis sur le compte d'un accident quelconque. Au reste, pour plus de sûreté, ces hommes allaient tenir conseil entre eux; il leur importait de s'entendre sur les moyens qu'il convenait d'adopter sur-le-champ, afin de n'être pas découverts à la suite de cet événement. Ils se retirèrent dans un coin. Un noir seul resta couché aux pieds d'Arioline, dont le cœur battait fort en ce moment.

Le conseil fut long. Comme il se tenait assez loin de l'endroit où était Arioline, elle ne saisissait que des phrases décousues et les exclamations qui accompagnaient chaque avis adopté avec chaleur ou repoussé à l'unanimité. Malgré le désordre de ses idées, elle remarqua que les jeunes gens montraient le plus de modération; ils parlaient sans emportement, et laissaient même voir des airs de pitié. Les vieux, au contraire, gesticulaient et frappaient la terre du pied. Un entre autres maîtrisait si peu sa colère, que sa voix arrivait clairement à l'oreille effrayée d'Arioline.

— Oui ! disait-il. Oui ! voilà deux arts que je le dis, ce plafond nous jouera un mauvais tour. Me suis-je trompé? Les vieux ne savent rien. C'est cela. Moquez-vous des vieux! Ba-

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fouez les vieux! Eh bien! le vieux avait raison. Qu'allezvous faire mainlenant? Quel parti prendre? Il n'y a qu'un parti ; un seul ; pas d'autres. Mais vous ne le suivrez pas. Tant pis! tant pis, vous dis-jel La pitié, n'est-ce pas? Vous serez tous écrasés ; tous, comme le métal sous le marteau. On vous aplatira, et sans bavure encore. Aplatis comme des liards.

La voix du vieux avait été ensuite couverte par des improbations si véhémentes, qu'elle n'avait plus osé s'élever, soit excès de rage, soit dédain. On ne l'entendit plus qu'une fois à la fin du conciliabule pour dire : — Soit, faites! nous verrons si le vieux se sera encore trompé.

Ces hommes se dissipèrent et reprirent leurs travaux. Et le vieux qui avait parlé, et un de ses compagnons, allèrent comme en députation vers Arioline.

Le vieux était jaune comme la lumière de la lampe qu'il tenait à la main, l'autre était dans la force de l'âge, d'une beauté sombre, grand, mais ramassé, massif, non pas d'affaissement, mais par la puissance de l'exercice. Son visage anguleux et peu rempli de chair, logeait la pensée et peut-être la souffrance, de même que son corps accusait une vigueur continuelle, haletante, sans repos. Le vieux s'assit près d'Arioline après avoir posé la lampe à terre; le jeune resta debout, et dit :

— Vous avez dû le deviner. Madame, nous sommes des faux-monnayeurs.

Arioline frémit.

— Si nous étions découverts, vous ne l'ignorez pas, nous serions roués vifs en place de Grève, comme cela arrive deux ou trois fois par an à ceux des nôtres, surtout nous qui faisons l'or.

246 AIUOLINE.

— Surloul MOUS qui faisons l'or, répéta le vieux fauxmonnayeur.

— Votre présence nous a jetés dans un étrange embarras. Nous ne sommes pas des assassins; nous n'aimons pas à verser inutilement le sang. Cependant vous avez notre secret. Dites un mol de ce que vous avez vu, nous sommes connus, nous sommes pris, nous sommes morts.

— Je vous jure, cria Arioline, que je ne dirai rien, jamais rien de ma vie !

— Des serments! dit le vieux avec une ironie bouffonne.

— Des serments 1 répéta le jeune en pinçant ses lèvres ; on n'est jamais trabi que par des serments. Un jour on est plus confiante envers un amant ; un jour on a bu un verre de Champagne de plus ; une nuit agitée on parle en dormant.

— Je n'ai pas d'amant.

— Vous mentez déjà, reprit le jeune bomme.

— Elle ment déjà, répéta le vieux en bocbant la tête.

— Ces hommes que vous voyez là-bas, reprit le premier qui parlait, voulaient qu'on vous fît mourir. C'était aussi l'avis de mon frère qui est là-bas. Ce n'est pas le mien.

— C'était mon avis, dit le vieux.

— Ce n'a pas été le mien, reprit le fils du vieux fauxmonnayeur, parce que votre disparition serait remarquée. Vous occupez une petite maison; par conséquent, vous avez un amant. Vous l'attendiez. Cela se voit, d'ailleurs, à votre toilette. Cet amant, ne nous retrouvant pas, vous chercherait.

Ces sortes de perquisitions sont toujours dangereuses. Vous ne mourrez pas; vous vivrez. Je l'ai voulu.

Arioline ne savait à quelles expressions recourir pour faire preuve de reconnaissance.

ARIOLINE. 247

— Pas encore, madame, reprit celui qii'Arioline regardait comme son libérateur, pas encore. Avant devons faire ramener chez vous, j'ai quelques questions bien simples à vous adresser.

— Parlez, dit Arioline, en sentant déjà la joie d'être hors de celte caverne, et prête à sauter au cou de celui qui allait l'en faire sortir ; parlez.

— Avez-vous un père?

— Oui, répondit Arioline.

— Est-il à Paris?

— 11 est employé à la loterie.

— Est-il riche?

— Il a beaucoup de dettes.

— Combien doit-il à peu près?

— Quatre-vingt mille livres.

— Avez-vous un frère?

— J'en ai deux.

— Quelle estjeur profession?

— Percepteurs tous deux à Melun.

— Sont-ils à leur aise?

— Ils n'ont que leurs appointements pour vivre.

— Et vous, madame, êtes-vous riche?

— Je passe pour l'être, mais je ne le suis pas. Je dépense beaucoup. Comme toutes les femmes, j'ai des caprices, des envies. J'aime les meubles, les chevaux...

— Ainsi , interrompit celui qui interrogeait si curieusement Arioline, on ne trouverait pas étonnant dans le monde que vous payassiez les dettes de votre père et que vous retirassiez vos frères de leur position difiicile?

— Nullement.

248 ARIOLINE.

Le jeune et le vieux faux-mounaycurs se regardèrent. Le vieux lança ensuite un grand coup de pied au nègre couché aux pieds d'Arioline, et lui dit :

— Debout, Caraïbe !

Caraïbe fut debout.

— Va chercher un sac là-bas sous la troisième voûte.

— Un gros, un petit ou un moyen?

— Un moyen.

Arioline ne comprenait rien à ce qu'elle entendait. Pour- ([uoi ces questions sur sa famille, son père, ses frères, hmrs moyens d'existence?

Caraïbe porta un sac.

Le vieux le dénoua, et en montra le contenu à Arioline avec la joie d'un artiste enchanté de la beauté de son œuvre.

— Ceci est de la fausse monnaie , reprit le jeune. Cet or est faux. Chaque pièce contient à peine un dixième d'or; le reste est de l'alliage. En voilà pour deux cent mille livres. C'est plus qu'il n'en faut pour acquitter les dettes de votre père et pour venir au secours de vos deux frères. Vous allez écrire au premier et aux deux autres que vous avez reçu en héritage d'une personne amie une somme de trois cent mille livres. En bonne sœur, vous avez dû les faire participer à vo tre bonne fortune.

Écrivez, madame.

Arioline écrivit cela en partie sous la dictée du jeune fauxmonnayeur.

— C'est bien , madame. Demain , un de nous fera passer cent mille livres à vos frères , cent mill-c autres à votre père. Vous, madame, vous accepterez aussi cent mille livres, dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira. Les voici.

ARIOLINE. 249

— Ainsi, reprit froidement le vieux, s'il vous prend fantaisie de dire un jour de qui vous tenez cet or, votre père , vos deux frères et vous, madame, vous serez roués avec nous tous en place de Grève.

Au milieu de son étonnement, saisie par le bras du jeune homme qui avait parlé, Arioline fut reconduite à l'endroit de la voûte qui s'était éboulé et qui avait été réparé à la hâte ; on retira deux planches, et en l'exhaussant par des marches ménagées avec ditlerents meubles, elle passa jusqu'à son appartement. Le jeune homme monta avec elle; tandis qu'on travaillait au-dessous, il nivelait au-dessus , reclouait le tapis : ceci fait, rien ne parut; quand l'ouvrage fut achevé il s'assit dans un fauteuil.

— Votre appartement est fort gracieux, dit-il; mais, permettez-moi de vous le dire, celui de M"^ de Florigny est meublé avec plus d'art; sa petite maison de la Grange-Batelière est un chef-d'œuvre de goût. Celle de M"® Tenais est encore bien coquette; il est vrai qu'elle est à la Ville-l'Évêque, et que c'est presque la campagne. Je vous souhaiterais les laques de iM"^ Ronsard; les vôtres sont pâles. Renouvelez-les donc, madame : vous avez tant de goût et de délicatesse.

Quel est cet homme? se demanda Arioline; il connaît les femmes à la mode comme un Richelieu?

— Je suivrai vos conseils, répondit Arioline, très-peu rendue encore, on le conçoit, à sa sphère d'habitudes. Mais qui êtes-vous? osa-t-elle demander à cet homme.

— Vous l'avez vu, madame, un faux-monnayeur , lui ré-

250 AlUOLINK.

ponilil celui-ci , eu prenant la nuiin (rAiioline d'un ton do tendresse qui remua tout ce qu'il y avait on elle de curiosité el d'effroi. Mais adieu , madame, voici le jour , je pourrais vous être importun en restant plus longtemps; ne craignez rien, je suppose que vos domestiques sont couchés à côté;-je ne les dérangerai nullement.

Il regarda la hauteur de l'étage, se suspendit au bord extérieur de la croisée et se laissa tomber dans le jardin ; du jardin il entra dans un potager de maraîcher; il on franchit plusieurs, el disparut dans les dernières vapeurs de la nuit qui finissait.

Les projets que le jeune comte de Faab avait confiés à demi au duc de Richelieu et au ministre Dubois, n'étaient pas aussi romanesques au fond qu'ils le paraissaient. Tout au plus, empruntaient-ils un semblant de chevalerie au rang, au caractère aventureux et à l'âge de celui qui s'adressait à la France pour qu'elle l'aidât à les accomplir, et pour partager avec elle les immenses avantages de la réussite. Le côté poétique et par conséquent le côté faible de la chose était celuici : compter sur le succès d'une conviction à Paris, au commencement du xviir siècle, à une époque où le duc d'Orléans était régent de France, et Dubois le ministre favori du régent ; pourtant cette conviction était aussi sensée que profonde, l'occasion l'avait semée, la réflexion l'avait mûrie, l'enthousiasme l'avait exaltée.

Au douzième siècle le comte de Faab fût peut-être allé en Palestine pour délivrer Jérusalem ; au dix-huitième siècle, il

AKlOLLMi. 251

avait ai TL'té d'enlever les Indes aux Anglais malgré des obstacles dont il n'alFaiblissait, dans son esprit et dans ses calculs, ni la gravité, ni le nombre. Tandis que les rois de l'Europe s'obstinaient à ne pas reniar(|uer la prodigieuse extension que les Anglais étaient à la veille de donner à leur fortune politique et commerciale par l'asservissement des Indes; immenses débouchés ménagés à leur industrie ; seconde patrie, faite pour recevoir l'excès de la population ; tandis que ces rois imprévoyants se contentaient, pour se taire, de rares profits, mal garantis par la cession précaire de quelques points sur le littoral aussi peu dangereux à abandonner que faciles à reprendre, un gentilhomme comprenait autrement une question que la brave marine de Louis XVI et les plans gigantesques de Napoléon ne devaient pas résoudre quatre-vingts ans plus lard.

Très-jeune encore , nommé par le Danemark gouverneur des possessions danoises dans les Indes, le comte de Faab avait apprécié, sur le terrain exact de la réalité, les forces de la domination anglaise, et les ressources de la résistance locale; les forces étaient disséminées, la résistance était partout. Auprès d'une botte anglaise, dix pieds nus de Birman se posaient; il s'agissait d'organiser la résistance et de la donner comme auxiliaire aux terribles maladies qui emportaient quelquefois en un jour, comme on fait une moisson entre deux soleils, toute la garnison d'une place. Pour l'organiser, il ne fallait pas, ainsi qu'on le tenta plus tard, laisser entrevoir aux nations vaincues ou près de l'être, qu'on ne chasserail les Anglais que pour prendre leur place. Il importait peu aux Birmans de changer la couleur de leur livrée , et d'être marqués aux fleurs de lis au lieu de l'être au léopard.

l>5î> AUIOMNK.

Témoin de celle lulle eiilre les aiiliques maîtres du pays cl les impiloyables soldats d'une compagnie de marchands, le comte de Faab avait compris qu'en voulant sincèrement le rétablissement des premiers et en l'obtenant, on refoulerait les autres jusqu'à la mer d'où ils étaient venus. Sincèrement adoptée, celle détermination de réintégrer les princes dépossédés, rallierait tous les peuples de l'Inde qui se croiraient forts, et on l'est toujours avec cette idée, quand ils auraient pour eux ce qui jusqu'alors avait été contre eux, la discipline dans le courage.

A la première place forte enlevée d'autorité aux Anglais, ceux-ci seraient démoralisés en proportion de l'énergie que regagneraient les indigènes.

Au moment où le comte de Faab rêvait sa chevaleresque expédition, les principales places de l'Inde ne présentaient aucune résistance insurmontable; les vainqueurs méprisaient trop de misérables populations, pour songer à se prémunir contre l'éventualité impossible d'une insurrection. Le démenti donnée cette sécurité devait faire la moitié du succès de l'entreprise; il n'était pas besoin de frapper à la même heure le coup décisif sur tous les points de l'occupation anglaise; il fallait se rendre maître de quelques places regardées comme la clé d'une province ou d'un fleuve : la piqûre au cerveau entraîne la paralysie entière du corps.

Faab connaissait sur le Gange deux ou trois fortifications qu'il avait relevées pendant sa résidence aux Indes, et dont la position, formidable pour des peuples peu avancés dans l'art militaire, offrait bien des côtés faibles à Une attaque conduite d'après les règles.

Sachant aussi que ce n'étaient pas les bras courageux qui

AHIOLINf. 2.J.1

manqueraient à un soulèvement national contre l'invasion anglaise, mais les intelligences, Faab n'avait recruté en Danemark et en Allemagne que des chefs pour son coup de main expéditionnaire ; des ingénieurs, des officiers du génie, et quelques capitaines d'artillerie; il était venu ensuite demander à la France ce qu'elle seule tenait constamment en réserve : des nuées d'officiers de fortune, n'ayant pour toute richesse et pour tout espoir sous le soleil que la lame de leur épée. Mais il venait aussi proposer à la France de ne stipuler après la victoire qu'au profit de la France; tous les traités commerciaux passés avec les princes indiens, rétablis dans leurs droits, seraient exclusivement à l'avantage de la nation qui les aurait aidés à reprendre leur sceptre ; on a vu comment le comte de Faab avait peu à s'applaudir de ses premières démarches auprès du ministre Dubois.

Comme il n'y a pas d'entreprise humaine sans la tache originelle de l'intérêt personnel, Faab avait aussi son ambition à satisfaire. Parmi tous ces petits princes de l'Inde au secours desquels il allait se sacrifier, il demandait à prendre place. Il adopterait leurs mœurs, leurs coutumes, leur religion, à la condition de fonder, à côté de leurs dynasties, une dynastie dont il serait le tronc. C'était là sa récompense; elle était grande; elle avait été convenue; elle était juste. En lui commencerait à régner la civilisation , non celle du sabre, mais celle du pouvoir légitime. Les Indes civiliseraient les Indes. ♦

Peut-être ce litre de roi ou de prince, si raisonnablement ambitionné par Faab, n'était pas seulement la conséquence d'une idée généreuse, grande, civilisatrice.

On disait, dans les cours du Nord , qu'il était plus que le

2o4 ARIOLINK.

fils d'un comte, plus que lo fils d'un prince. Faab le croyait aussi ; mais son père n'avait j)as, à l'exemple de Louis XIV, son^M), comme ce roi, à l'avenir de sa descendance illégitime. Faal) avait son chemin à faire, son rang à conquérir. Envoyé, comme nous l'avons dit, dans les possessions danoises de l'Inde, il y avait médité à l'aise, pendant des années, le projet dont il a été question.

Afin de ne pas s'attirer la sévérité de la cour de Danemark et de ne pas porter ombrage à celle de France, il avait adopté le titre du comte de Faab, riche seigneur du Jutland. Sous ce titre d'emprunt, il échappait aux recherches de la police de M. d'Argenson, aussi mal faite sous le régent qu'au temps du roi Dagobert.

Avivant sans faste, même assez gêné souvent, il passait une grande partie de son temps auprès d'Arioline, jeune femme à la mode qu'il avait rencontrée dans une société de plaisir. Il l'avait d'abord aimée pour sa beauté, beaucoup ensuite pour son ambition, pour sa discrétion et sa fermeté : c'était bien la femme qui convenait à un homme qui veut être roi etjus- ([u'au jour où il sera roi. Enfin on en fait plus qu'une reine, on la garde encore comme maîtresse. Qui donc a jamais entendu parler de la femme d'Henri IV, de celles de Louis XIV et de Louis XV, et qui ne connaît pas Gabrielle d'Estrées, M""^ de Monlespan et M"** de Pompadour?

yL

Il était près de midi lorsque le comte de Faab rentra à la petite maison de la rue de la Cerisaie. Un fauteuil était auprès du lit d'Arioline; il s'y laissa tomber. Habituée à son

ARIOLINE. 255

visage et à y lire les plus profondes comme les plus fugitives impressions de la journée, Arioline comprit que le comte s'était conduit un peu moins sobrement que de coutume chez l'ambassadeur de Suède. Ses cheveux blonds flottaient en désordre derrière sa tête, et la pâleur de son front ainsi découvert contrastait violemment avec la surexcitation d'éclat de ses yeux pleins de mobilité. Son débit était vif comme le bégaiement et ne pouvait suffire à l'émission trop rapide, trop féconde de ses idées. C'était presque de l'ivresse, mais c'était aussi de la fièvre.

Kn posant sa main tremblante sur le lit d'Arioline qui avait projeté de ne se lever qu'à la nuit pour aller à l'Opéra, le comte de Faab lui dit qu'il sortait d'un déjeuner auquel il n'avait pu se dispenser d'assister.

— La fête n'a donc fini qu'à présent? demanda Arioline.

— Non, charmante amie; vous n'avez pas compris. Ce n'est pas chez l'ambassadeur que le déjeuner a eu lieu. Un déjeuner délicieux comme les Français seuls savent en donner. Je ne sais comment je le rendrai jamais.

— Mais vous ne me dites pas chez qui vous avez déjeuné.

— Si vous vouliez me le dire, Arioline, vous m'obligeriez beaucoup.

— Vous êtes gai, monsieur le comte, ce matin.

— Pas trop, répliqua Faab en soupirant ; mais c'est que je ne puis répondre à vos questions. Je sais seulement que l'hôtel où nous sommes allés en sortant de chez l'ambassadeur de Suède est un des plus beaux et des mieux bâtis que j'aie vus depuis que je suis à Paris. Un escalier comme celui du Louvre; une livrée d'or et de satin ; des salons fabuleux de peintures et d'ameublement. Et quel déjeuner!

256 ARIOLINE.

— Vous voyez bien tju'il esl impossible qu'un lioinine si riche soit inconnu.

— J'ai demandé aux convives qui étaient avec moi à ce déjeuner le nom de celui qui nous traitait si bien ; aucun n'a su me le dire.

— Cela m'aurait intriguée, moi. Kst-ce un gentilhomme?

— On le croit.

— Est-il étranger?

— On ne le présume pas. Oh! je n'oublierai jamais un mets extraordinaire qu'il a fait servir au milieu du dîner.

— Un gâteau de perles fines? demanda ironiquement Arioline.

— Mieux que cela. Des nids d'hirondelles comme je n'en ai jamais mangé que dans l'Inde. Le plat a dû lui coûter mille livres. Il m'a presque fait oublier le refus de l'ambassadeur.

— L'ambassadeur de Suède vous a refusé?

— Il n'a pas même voulu m'entendre. Navré de tristesse, j'ai accepté ce déjeuner. Quel mangerque ce nid d'hirondelles ! Le vin d'Aï est étourdissant par-dessus.

— Je m'en aperçois, pensa Arioline.

— Après tout, continua Faab, on a renoncé à de plus certaines espérances. L'insouciance de tous ces gentilshommes m'a touché, m'a séduit. Ils m'ont converti à l'oisiveté française, au bonheur. A d'autres la gloire! C'est trop de souci. Votre main est bien blanche, entourée de cette broderie, mon Arioline. Aimons-nous, voilà le bonheur! voilà la gloire !

— Quel désenchantement ! murmura Arioline; ils me l'ont détrôné cette nuit ; et ma couronne 1

ARIOLINE. 257

— A |>ropos, reprit Fa:ib en appuyant sa tète à demi endormie sur le lit d'Arioline; à propos, puisque vous tenez tant à savoir le nom de notre hôte, ce que je ne puis vous apprendre, je vous dirai, du moins, les suppositions qu'on a laites sur son compte ; car il était absent.

— Rt quelles sont ces suppositions?

— On m'a dit tout bas que sa fortune provenait...

— D'un vol, peut-être?

— Oh! nous aurions déjeuné aveiî un voleur! non pas cela. Mais de l'amour qu'une vieille princesse aurait pour lui.

— il faut qu'elle soit bien vieille pour tant donner.

— Moi qui ai moins d'esprit que vous, Arioline, j'aurais dit : 11 faut qu'elle soit bien riche. Mais vous êtes Française, et je ne suis qu'un Danois; vous êtes une charmante Française. Je ne vous ai jamais vue aussi jolie que ce matin.

— Ce sont les nids d'hirondelles qui produisent cette illusion.

Faab défit la boucle de sa culotte de velours.

— Il ne me parle plus de l'ambassadeur, plus de son projet. Il est sorti prince, il rentre roué.

— J'espère, reprit Arioline, que demain vous penserez encore aux moyens de réaliser promptemenl votre expédition.

Faab dénoua sa cravate, quitta son habit, ouvrit son gilet.

— J'y ai renoncé, Arioline, entièrement renoncé. Cette nuit de plaisir m'en promet d'autres, et je ne vois rien au delà.

— Et vos amis qui vous attendent à Malte?

— Ils ne seront pas plus désappointés que je Tai été et que

je le suis; iU rentreront chez eux.

258 ARIOLINÈ.

Arioline bouillonnait de colère. Cet affaissement subit des plus ambitieuses espérances cbez un Iiomme en qui, il est vrai, le désordre de l'ivresse agissait en ce moment, cette renonciation la révoltait. — Mais c'est une lâcheté de parler ainsi que vous le faites, s'écria-t-elle en repoussant dans son fauteuil le comte Faab qui, probablement, avait grande envie de dormir. Vous êtes un homme! et vous reculez avant le danger! Vous renoncez avant l'obstacle; les poltrons attendent au moins que le péril soit venu! Vous êtes prince et les parfums d'une fôle vous ont surpris comme un bourgeois de la rue aux Ours qui n'a jamais connu que le pot-au-feu! Le sucre et la liqueur vous ont porté à la tète. Je vous croyais l'ambition d'être roi et vous n'avez pas même celle de valoir mieux que des marquis de ruelles ! C'est bien, et chacun agit comme il lui plaît. Mais laisser vos amis, ceux que vous avez compromis, les laisser dans le besoin, dans l'abandon, cela n'a pas de" nom. Si ces braves gens-là ne sont pas vos amis, ils sont au moins vos serviteurs, et en France, (piand on renvoie ses domestiques, on les paie.

Voilà pour eux, dit Arioline en jetant à poignée, au milieu de l'appartement, l'or des cent mille livres qu'elle avait cachées sous son oreiller.

— D'où vous vient cet or? demanda Faab d'un ton de voix fort lucide.

— Peut-être de votre inconnu, répondit Arioline qui aima mieux faire une plaisanterie que de rester dans l'embarras.

— Non ! je veux savoir d'où vous vient cet or.

— Il vous a été apporté dans ce sac, ce matin.

— On m'a nommé?

— On vous a nommé.

ARIOLINE. 259

— C'est le duc de Richelieu, j'en suis sûr, qui me l'a envoyée.

— Vous vous trompez, mon ami, c'est mieux que Hichelieu.

— C'est donc le ministre. Ah ! vous avez raison. C'est un avertissement de ne pas me décourager. Cet or vient de Dubois.

— Vous pourriez vous tromper encore, mon ami.

— Mais qui me l'aurait envoj'é, selon vcus?

— Vous ne voyez donc personne au-dessus de Dubois?

— Le régent 1

Chargé d'une colossale perruque à îa financière, le visage assombri par le reflet d'un habit violet à grandes manches, chaussé dans des souliers taillés sur le pied d'un éléphant, mis, en un mot, comme les jansénistes du xvii® siècle, un vieillard discourait au fond d'un appartement avec un ecclésiastique à peu près du même âge que lui. Autour d'eux régnait sur quatre ailes une bibliothèque dont l'épaisseur absorbait la moitié de l'air, du jour et du bruit ; meuble triste derrière la grille duquel étaient cloîtrés des in-folios théologiques grecs, latins et français. Sur le tapis, autrefois jaune à bandes noires, de cette pièce spacieuse, volaient de petits carrés de papier couverts de lignes noires, qui étaient des extraits de livres pieux ; et par place, on apercevait des monticules de tabac à priser, des tas de poussière de buis et des traînées de poudre à poudrer. Un gros chat noir dormait sur

260 ARIOLINE.

un volume des œuvres de sainl Thomas, dont le fermoir en cuivre pendait après avoir emporté des lambeaux de basane. Quelques vieux portraits de saints cachaient les rares espaces de mur laissés entre les boiseries de la bibliothèque. Malgré l'étouffement produit par cet excès de livres, de fauteuils, de rideaux épais comme du drap, accrochés à l'alcôve, aux trois croisées de l'appartement et à la porte, les rumeurs criardes du marché aux Prouvaires, placé immédiatement en face de la maison, remplissaient la pièce depuis le point du jour jusqu'à la nuit. Le bon curé, car c'était celui de Saint-Eustache dont nous indiquons ici le pieux domicile, entendait, au milieu de ses méditations les plus graves et dans la lente préparation de ses sermons : Hâ-ââ-bits ! Gâ-â-lons ! Carreleur eur-eur de souliers ! Peau-o-o-o de la-a-a-pins ! A Veau-ouou! Ferraille à ven-en-en-en-en-dre! Et le prêtre assourdi invoquait son bon ange, se bouchait les oreilles, pour ne pas envoyer au diable ces misérables marchands des rues, au gosier de fer, et de fer trempé dans l'eau-de-vie.

Le jour où un de ses vieux amis séculiers était venu le visiter, le bruit était moins fort, car c'était le saint jour du dimanche, et, dans ce temps, en 1720, le sceptique, l'athée Paris observait le jour du Seigneur avec une exactitude malheureusement perdue depuis, sans être compensée. Au xviii® siècle, le peuple, qui ne travaillait pas, s'enivrait le dimanche; maintenant, il travaille le dimanche, et se grise abominablement le lundi, pour ne pas dire le lundi et le mardi. Nous n'avons pas l'ivresse de moins, et nous avons le bruit de plus. Enfin !

— Mon vieil ami, disait le curé de Saint-Eustache à son xénérable visiteur, vous êtes venu par un temps bien chaud ;

ARIULINE. 261

le zèle ne connaît pas d'obstacles, je le sais; pourtant songez à votre santé; quand vous êtes malade, mes pauvres souffrent,

et si mais ne pensons pas à cela. Grâce au ciel, vous

avez une mine excellente.

— Je vous remercie, monsieur le curé, de vos bonnes attentions, mais je venais vous remettre quelques menues aumônes dont ne souffriront pas mes épargnes.

— Encore de l'argent pour mes pauvres!

— Ne vous fâchez pas, monsieur le curé, ce n'est que cinq mille livres.

— Mais c'est trop, beaucoup trop! Bientôt je serai forcé de vous inviter à changer de paroisse; la mienne ne comptera plus de malheureux. Cinq mille livres!

— Cinq mille livres seulement, monsieur le curé. Mille pour l'œuvre des prisonniers pour toi, mille pour la maison des filles perdues, mille pour le rachat des captifs en Alger y au Maroc et dam les petits Etats barbaresciues, mille pour les pauvres de la paroisse de Saint-Eustache, et mille pour vous acheter un tableau de sainte Cécile, que vous placerez dans la chapelle dédiée à cette miraculeuse créature.

— Soit! j'accepte encore: comment vous refuser? mais à condition que, pendant trois mois, vous ne m'apporterez pas un mince liard pour qui que ce soit au monde.

— Je ne vous le promets pas, monsieur le curé.

— Si ! vous vous y engagez. Vous m'effrayez, savez-vous? avec votre inépuisable charité, surtout vous obstinant à me taire le nom et la demeure d'un homme aussi vertueux que vous. Pourquoi se cacher quand on fait le bien avec cette évangélique abondance? excusez une- question trop souvent renouvelée sans doute : vous n'avez pas d'enfants? pas

262 ARIOLIiXK.

d'héritiers? pas d'amis pauvres? vos largesses ne lèsent personne?

— Personne : tous mes parents sont riches : je n'ai laissé aucun ami dans le besoin.

— Ah ! vous me rassurez ; mais alors pourquoi ne pas livrer votre nom à tant de gens qui vous bénissent? c'est «lu'ils veulent le savoir; ils l'exigent, quelques-uns vont même jusqu'à dire

— Que disent-ils?

— Que je suis l'auteur de tous ces bienfaits, l'unique auteur. Et Dieu sait s'ils se trompent; c'est mal à vous, mon vertueux ami, de me laisser une gloire que je mérite si peu.

— Il m'est cruel de vous l'avouer, monsieur le curé; mais mes faibles aumônes sont au prix que j'y mets : le silence absolu sur ma personne.

Le curé de Saint-Eustache soupira; il reprit :

— Cependant vous m'avez promis d'assister dimanche prochain à mon sermon.

— J'y serai, monsieur le curé.

— A ma musique du soir.

— J'y serai, monsieur le curé.

— Et vous m'avez laissé entrevoir que si M. Huguenin, mon marguillier, qui est au plus bas, vient à mourir, vous prendrez sa place.

— Moi ! marguillier de Saint-Eustache!

— Vous le serez et je m'en réjouirai fort.

— Je le veux bien, monsieur le curé, mais toujours à la condition que vous ne chercherez à savoir ni ma demeure, ni mon nom, ni....

— Votre résistance est inébranlable, mon ami.

AUior.iNK. :?6H

— Inébranlablo.

Ensuite le vieux visiteur se leva, et le curé se leva aussi pour l'accompagner.

Quand ils furent debout, le bienfaiteur mystérieux dit à M. de Saint-Eustache :

— Il m'est venu l'autre jour une inspiration.

— Et laquelle, mon digne ami?

— L'inspiration de fonder un asile pour les vieux prêtres qui n'ont plus la force ou l'intelligence de travailler au salut des fidèles. Au lieu de les laisser livrés à l'ennui de l'isolement, on leur offrirait du repos dans l'abondance de toutes choses, de la bonne nourriture, des promenades dans de grands jardins, de la musique religieuse excellente, des lectures choisies; enfin un asile de paix, de dignité et de bonheur.

Le curé versait des larmes.

— J'ai calculé, reprit le vieil homme charitable, l'établissement— construction — entretien — n'excéderait pas un million la première année ; et la seconde on ferait face à tout avec deux cent mille livres. Oh ! quelle pure joie pour ma pensée, monsieur le curé, de fonder une telle maison ! Si vous étiez indulgent pour moi comme vous l'êtes pour tout le monde, monsieur le curé, vous ne vous opposeriez pas à mon désir, à celui de toute ma vi&. Allons! monsieur le curé.

— Mais vous êtes donc immensément riche, mon sage ami?

— Assez ! comme vous voyez.

— Mais songez.... Le curé de Saint-Eustache s'arrêta à la première objection qu'il aurait voulu faire, la jugeant, en vérité, trop faible. Quelle objection opposer à un millionnaire

:>64 ARIOMNE.

indépendant, (|ui aspire à mériter le ciel par des actes de charité? Nous verrons! nous verrons! répondil-il , j'y penserai.

— Les millions sont prêts! lui dit le vieux bienfaiteur.

— Al) ! ils sont prêts ! mais prenez bien garde aux voleurs; nous vivons dans un temps!...., mon ami!

— N'ayez point de crainte, je suis prudent ; j'ai des coffres de fer, des caves, dos verroux. Ainsi c'est convenu, ajouta-t-il ; je vous apporterai mon plan de fondation dans quelques jours.

— Que la volonté de Dieu soit faite! — apportez!

— Adieu, monsieur le curé.

— Adieu, mon ami; ménagez-vous.

En ouvrant au pieux visiteur la porte de la chambre, le curé de Saint-Eustache lui dit :

— Je n'ai qu'un regret, mon ami, — c'est que cette porte ne s'ouvre pas sur le ciel. Adieu ! adieu !

L'ami du curé sortit, longea les piliers des balles ; il entrait dans la rue du Roule pour gagner les quais, quand il aperçut, venant vers lui dans une voiture découverte, la charmante et pomponnée Arioline.

Terrifié, le vieux faux-monnayeur enfonça iaussitôt son chapeau sur ses yeux, baissa la tête et se perdit, après avoir traversé la rue des Deux-Ecus, dans le dédale de ruelles au milieu desquelles s'élève aujourd'hui la halle à la farine.

La distribution des 300,000 livres en fausse monnaie donnée à Arioline, par les gens du caveau, avait eu lieu dans les formes arrêtées. Ses deux frères, percepteurs à Melun,

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son père, employé à \u lulcrie, nvaieni, cipiùsquclijuc surprise de peu de gravité, accepté cluicun la part dont ils avaient disposé selon leurs besoins; ({liant aux autres 100,000 livres échus à Arioline, on ne doute pas de leur placement immédiat. Elle ne paya aucune dette, en contracta de nouvelles, d'après l'habitude parisienne qui le veut ainsi, ne regardant l'argent inattendu que comme une occasion de ne pas payer ceux fjui attendent ; sa générosité ne fut efïective qu'à l'égard (lu jeune comte de Faab. Il put envoyer 50,000 livres à ses compatriotes en attente depuis plusieurs mois dans l'île de Malle, sauf à lui à se créer d'autres ressources ensuite pour acheter, armer, équiper le bâtiment destiné à le conduire lui et ses amis dans l'Inde. Plus il pensa à ce premier argent tombé tout à coup dans ses mains, plus il demeura convaincu que le régent, mystérieux ennemi des Anglais, le lui avait envoyé sous le manteau; rien n'était plus simple à expliquer. Homme de plaisir et de curiosité surtout, le régent n'avait pas ignoré les allures un peu libertines du comte de Faab. Une police subtile lui avait dit dans des épanchements fort du goût de son altesse, les amours du jeune comte avec une femme excessivement à la mode, sa retraite dorée dans une petite maison des faubourgs. Dubois avait fait le reste, sa puissante autorité sur l'esprit du duc d'Orléans avait décidé ce dernier à aider efficacement le Fernand Cortez danois à entreprendre son aventureuse expédition.

Prête à se rendre à une fête donnée dans le fabuleux jardin Soubise de la rue de Braque, au Marais, une des merveilles de la société distinguée au xviii* siècle, merveille oubliée de nos jours où l'on a tout oublié, Arioline attendait au bord d'un fauteuil, au bord seulement, tant elle craignait de

'MU\ AKIOI.INK.

cliilVonnor sa robe en ma^iiilique ln'ocarl de Lyon, son beau cavalier danois. Déjà puni pour plus d'une inexactitude, Faab ne donna pas cette fois à sa charmante maîtresse le temps de bouleverser sa coifture, de briser son éventail et de lancer aux amours du plafond sa petite perruque. Faab parut ; il était radieux de fierté.

— J'ai vu le régent, monseigneur le régent, s'écria-t-il en entrant. Quel génie 1 quel homme de génie ! quel grand génie ! Voilà un prince ; un grand prince !

— Asseyez-vous, mon cher comte, lui dit Arioline ; l'éloge académique vous fait du mal.

— Oh! ne raillez pas, mon amie.

— Permettez que je vous donne de l'air avec mon éventail. Après?

— Il m'a reçu avec une familiarité adorable ; il m'a fait asseoir. Oui, il m'a fait asseoir !

— Si vous répétez chacune de vos phrases, mon ami, votre récit sera du double plus long, et nous n'irons à Soubise qu'après demain.

— Savez-vous à quoi était occupée son altesse?

— A (fuoi donc, à respirer?

— Vous ne le devineriez jamais, Arioline.

— Je n'aime pas les énigmes; dites vite.

— A faire de la fausse monnaie.

— Lui aussi, s'écria Arioline, en se pinçant les lèvres.

— Comment, lui aussi? mais je vous comprends : vous savez, comme tout le monde, que Paris est empesté de faux louis d'or depuis quelques semaines. Nous en avons causé avec monseigneur, (|ui a daigné me montrer des pièces

ARIOLINE. 267

fausses qu'il a fabriquées sur le modèle de celles qui sont en circulation.

— Ah! vraiment, mon ami.

— Kt je vous jure, continua le comte, que celles du régent trompent encore mieux que les autres l'œil et le toucher. Vous n'ignorez pas que son altesse a des connaissances profondes en physique et en chimie. Oui, il s'amusait à faire de la fausse-monnaie.

— Joli amusement, s'écria Arioline décontenancée.

— Si joli, comme vous dites, que trois faux-monnayeurs seront roués demain en place de Grève; ma chère Arioline, c'est un spectacle. Désirez-vous vous y trouver?

— Nous verrons; mais il est tard, mon ami, la fête sera commencée au jardin. Partons, je vous en prie.

— Je ne vous ai pas tout raconté.

— Quoi encore?

— Examinons quelque peu l'or que vous avez sur vous, m'a lait l'honneur de me dire le prince.

— Que lui avez-vous répondu? Vous n'aviez peut-être pas d'or dans votre poche. Cela arrive quelquefois. Ensuite? Mais vous me raconterez tout cela à la fête.

— J'avais de l'or, au contraire.

Ariolin3 quitta brusquement sa place pour regarder dans la glace si rien ne manquait à sa toilette. Elle était pâle.

— Vous êtes vraiment charmante, s'interrompit le comte de Faah. Etonnement inouï! poursuivit-il. Je remets quatre pièces d'or à son altesse qui, après les avoir mordues toutes quatre, me dit en riant : Monsieur le comte, elles sont fausses, et je vous arrête. J'osai rire plus fort que son altesse.

268 ARIOLINE.

— Ah! c'osl singiilièremonl risible, en eiïel, clil Arioliiie, blanche comme la dentelle de ses manchettes.

— Le duc a ajouté avec sa grâce infinie : Vous êtes volé, monsieur le comte. Méfiez-vous de l'or qui circule. Je vous conseille de ne plus accepter que des billets de la banque de Law. Qu'est-ce que ce Law, ma chère amie ?

— Je n'en sais rien.

— Ne vous mettez pas en colère, ne me boudez pas, nous allons partir pour le jardin Soubise, mon Arioline. J'achève.

— Monseigneur, ai-je dit au duc d'Orléans, vous avez l'àme haute, autant que vous avez de l'esprit. Mon compliment a paru surprendre beaucoup son altesse.

— Et il me surprend aussi, interrompit Arioline.

— Vous aussi! vous ne devinez pas que je voulais faire entendre au régent que je n'ignorais pas l'incident ingénieux ajouté à sa générosité pour moi.

— Je comprends encore moins.

— Vous voilà absolument comme le duc lui-même; mais vous êtes moins excusable, car c'est vous, bien vous, uniquement vous qui m'avez appris que les cent mille livres que nous avons partagées venaient du régent.

— Grand Dieu ! et vous l'en avez remercié?

— Sans doute.

— Imprudent !

— Vous vous trouvez mal, je crois, Arioline.

— Quelle extravagance! mais vous avez perdu la tête! vous vous êtes compromis! Que va-t-il arriver?

— Hassurez-vous, il n'arrivera rien. J'ai vainement essayé d'insinuer à monseigneur qu'il avait été magnifique en me faisant cadeau de cent mille livres, et fort spirituel en glis-

ARIOLINE. 269

sanl quelques pièces fausses de sa façon dans la somme; il n'a jamais consenli à me comprendre. C'est qu'il a trop de cœur pour avoir l'air de se souvenir d'un bienfait qu'on lui doit, et trop d'habileté pour écouter des remercîmenls ofliciels contraires, a|)rès tout, à sa politique. Au fond, qu'importf mon erreur, s'il y a erreur? Je l'aurai remercié d'un service qu'il ne m'a pas rendu. Pourquoi \otre eflVoi, votre terreur?... Un quiproquo de cette nature n'est pas un crime.

— Oh! sans doute! affirma Arioline, ce n'est qu'un quiproquo, j'en conviens; et j'ai eu tort de grossir le danger de votre maladresse. Je suis seule coupable de la fausse position où vous vous êtes mis un instant. Oui, c'est moi, je l'avoue, qui vous ai suggéré la pensée que c'était le régent qui vous avait fait passer ces cent mille livres. Allons à la fête, maintenant.

— Oui! allons! ma voiture nous attend à la porte. Mais à propos, dit le comte de Faab, si ce n'est pas le régent qui nous a donné cet argent, qui donc l'a envoyé?

— Qui?... Mais c'est à coup sûr son ministre.

— Ah! c'est juste! Allons, mon Arioline.

— Comtois? dit tout bas Arioline en passant auprès de son domestique de pied, si je ne suis pas rendue ici ce soir à onze heures, brûlez toutes mes lettres, fermez tout, prenez cent louis dans mon secrétaire et allez m'attendre, avec deux chevaux et un costume d'homme, dans la forêt de Sénart, à la pyramide, route de Genève.

On ne croirait jamais que la rue de Braque au Marais, rue boueuse, sombre, dépavée la moitié de l'année, a été, au

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xviii'' siècle, l'endroit de Paris où se sont données les plus belles fêtes du monde galant. Au magnilique jardin de l'hùlel Soubise accouraient, je ne sais plus quel jour de la semaine, l'élite du Marais, les roués de la rueCullure-Sainte- Catherine, conduisant avec eux les étrangers de distinction. Pour beaucoup de raisons, les gens sérieux s'abstenaient de s'y montrer, et surtout d'y mener leurs femmes ou leurs filles. On abandonnait l'établissement aux jeunes marquis, aux belles dames qui, ne pouvant se faire admettre dans les salons de la Place-Royale, se bornaient, peu désolées de l'exclusion, à être des femmes fort gaies, fort jolies, fort spirituelles, fort décolletées et fort ruineuses à l'endroit de leurs amants. Un vrai type de cette incroyable existence, c'était Arioline, la maîtresse du comte de Faab ; quoique à peine âgée de vingt ans, elle avait déjà un beau répertoire d'intrigues à classer dans sa mémoire : ducs, princes, comtes, barons, avaient traversé son appartement en y laissant une partie des revenus de leur année. Cléopâtre digéra une perle inestimable, Arioline eût digéré un collier. Ces sortes de femmes ont quelquefois d'étranges envies. Tandis qu'Arioline aurait pu continuer à manger des seigneurs avec leurs seigneuries, elle s'arrêta dans sa course triompbale, descendit de son char de nacre, et tendit la main à un aventurier. L'aventurier, il est vrai, était jeune, beau, aimable et d'assez bonne maison ; à cela près cependant, plus gêné dans ses fonds qu'une femme dans des babils d'homme. Après avoir désiré des chevaux, des tapis, des domestiques, il parut piquant à Arioline de désirer une couronne. Autre trimestre, autre envie. Demain, on souhaiterait peut-être d'être la préférée d'un danseur de corde.

AIUOLINE. 271

Au moment où le comte de Faab et Arioline entrèrent au jardin Soubise, on l'illuminait. A la lueur dos flammes de couleur, ils jouirent du coup d'œil ravissant qu'oiïre la transition heureuse de l'obscurité au jour si doux de lumières placées sous des feuilles. Le jardin n'était que tendres senteurs d'iris, parfums suaves, toilettes licencieuses, mais d'usage, nudités tolérées par l'habitude, laisser-aller inexprimable; agaceries libertines à l'excès, mais protégées par l'esprit. On se rendait par couples dans dos pavillons transparents, où l'on entendait de la musi(iue italienne sur des paroles à faire rougir du carmin; mais on avait l'air de ne pas savoir l'italien. Soupail qui voulait, allait au bal qui voulait, payait même qui voulait. Au jardin Soubise, il y avait de la solitude pour tout faire.

Un jeune marquis frappa légèrement Faab sur l'épaule, et lui dit : *

— Savez-vous quel est notre ampliylrion , monsieur le comte?

— Non, monsieur le marquis.

— C'est notre hôte du déjeuner de l'autre jour, celui qui nous reçut ou plutôt qui ne nous reçut pas; car il n'était pas au déjeuner qu'il nous donna en sortant de la soirée de l'ambassadeur do Suède.

— Vraiment?

— A coup sur. Au reste, qu'il se cache ou cju'il se montre, qu'importe au fond ? Il n'en est pas moins un gentilhomme charmant, plein de goût et de riche ordonnance dans ses fêtes. Si vous le découvrez avant moi, comte, remerciez-le pour nous deux. Au plaisir, madame,

El le marquis s'éclipsa sous les charmilles illuminées.

272 ARIOLINE.

C'était donc le jeune seigneur chez qui Faab avait déjeuné et trop déjeuné, on s'en souvient, qui recevait ce jour-là au jardin Soubise. Sans le mystère dont il s'entourait, rien de plus simple que sa dernière galanterie de la rue de Braque. Souvent de jeunes seigneurs louaient à leurs frais le beau jardin, et appelaient leurs amis et les amies de leurs amis à de semblables fêtes. Avec quelques cinquante mille livres, on eii élail quille. Quel beau titre de jeunesse à se rappeler plus tard! Nous doniunnes une soirée à Soubise! Nous vainquîmes à Arques !

On ose à peine rappeler ici, tant c'est trop se méfier de l'érudition du lecteur, qu'il était de rigueur alors, comme il est encore reçu dans certaines réunions issues de celles de ce temps-là, qu'une fois entré dans les salons, le cavalier abandonnait sa dame au caprice de ses pas. Celle-ci allait d'un côté, celui-là de l'autre ; on se retrouvait à des moments convenus.

Après avoir parcouru, son éventail à la main, les allées, les contre-allées du jardin, reçu et renvoyé des épigrammes aux promeneurs, Arioline aperçut une figure pâle au fond d'un bosquet où la curiosité l'avait poussée. Un jeune bomme était assis sur un banc de bois et regardait, à travers les branches d'un sureau qui formait la voûte du bosquet, les mouvements divers de la fête. Cette apparition, fort peu redoutable cependant, fit reculer Arioline. Le jeune homme se leva, et prenant la belle égarée par la main, il la pria de s'asseoir près de lui.

Cette voix causa une surprise plus réelle à Arioline, surprise changée bientôt en effroi, en terreur.

— >'ous m'avez donc reconnu, madame? dit-il à Arioline.

ARIOLINE. 273

11 n'en pouvait guère être autrement. Nous devions nous rencontrer un jour. Ce jour est venu. Je vous trouve plus soucieuse que je ne l'aurais pensé. Allons, pas de frayeur 1 madame. Si vous tremblez pour vous, c'est une puérilité; si c'est pour moi, je vous en remarcie; mais je ne cours aucun danger. Vous avez partagé avec votre amant l'or que j'eus le plaisir de vous remettre, et par là vous m'avez donné un complice, une garantie de plus. Au lieu de vous livrer à la frayeur, confiez-moi vos souhaits. La dépense aurait-elle excédé la recelte?

Arioline voulut s'en aller.

— Je ne vous retiens pas, madame. Tout le monde est libre à ma fête ; vous la première.

— Quoi! c'est vous! s'écria Arioline. Vous êtes donc le seigneur

— Le faux-monnayeur que vous connaissez. Je m'amuse à traiter grandement jusqu'au jour où cela finira. Comment trouvez-vous ma fête ?

— Délicieuse, répondit Arioline un peu remise. Vous seul, monsieur, ne semblez pas vous y plaire beaucoup.

— Je m'y ennuie à périr. J'ai balancé si je ne mettrais pas le feu à tout ceci pour avoir une émotion nouvelle.

— Grand Dieu !

— Rassurez-vous, j'ai renoncé à mon projet. Je m'ennuierai tout simplement.

— Vous ne prenez donc du goût à rien?

— A rien. Excepté pourtant à vous voir, ajouta galamment le jeune homme.

— Vous failes tant d'heureux.

— C'est pour cela peut-être que je ne le suis pas.

274 AIUOLINK.

— Le mystère vous plaîl cependant.

— Je m'en lasse. Croiriez-vous que tous ces gens qui sont ici ne sont ^^uère plus conlcnls que moi ; rien ne leur manque, n'est-ce pas? Le bal, la table, le jeu, le spectacle, les vins ; eh bien î ils donneraient tout cela pour savoir le nom de celui qui les traite si bien. Cette pensée les tourmente; et elle suffit pour gâter leur bonheur. Il n'y a pas de bonheur.

— Si vous lâchiez d'avoir de l'orgueil.

— De l'orgueil ! Tenez , madame , regardez là-bas : il y a dans ce pavillon des descendants des meilleures familles de la Bretagne. Dites-moi quel est le plus ivre d'eux tous? Autour de ces tables de jeu j'aperçois tout ce que la Provence et le Dauphiné ont de plus fiers gentilshommes; ne dirait-on pas des pirates, aux passions basses qui tiraillent leurs visages? Dans ce carrefour, savez-vous quels sont ces cavaliers indécents qui dansent avec un dévergondage à scandaliser des dragons ? Des descendants d'anciens croisés, frères d'armes de Godefroy de Bouillon. Ces jeunes gens, couvées de libertins cachés dans les charmilles , gazouillant des grossièretés sur les épaules de ces femmes, ce sont des conseillers au parlement, des chevaliers de Malte. Ne voudriez-vous pas que j'eusse l'orgueil d'être autant qu'eux , celui de les imiter? D'ailleurs, je suis noble par ma naissance. 11 n'est pas un d'eux à qui je ne fisse renier pour quelques poignées d'or, et je suis en mesure de les contenter, leurs aïeux et leurs titres.

— C'est vrai, dit Arioline, qui ne s'attendait pas à cette leçon de philosophie pratique, au fond d'un bosquet de sureau, en tête à tête avec un jeune homme.

— Vous me trouvez bien sévère, n'est-ce pas? se reprit-il.

VUIOLINF.. 275

Je veux essayer de «léiidei voire joli iVoiil. \olie amaiil a-t-il un équipage?

— Hélas! non, monsieur, jusfju'iei.

— C'est donc à moi, votre meilleur ami après' lui , à vous en offrir un. L'aimez-vous rose avec deux chevaux différents, à panneaux dorés et à roues à soleil ?

— Vous plaisantez, monsieur.

— H sera demain à votre petite porte du faubourg. Pensez à moi quand il vous promènera à travers Paris.

— Quel généreux seigneur vous êtes!

— L'équipage sans la livrée, c'est le diamant sans la monture. Je vous prie de vous servir de trois domestiques de mon choix, l'un Indien, l'autre noir, le troisième oriental.

— C'est un rêve. Mais, monsieur...

— Vous aimeriez sans doute avoir un petit jardin, comme but de promenade , avouez-le. C'est la mode aujourd'hui. Nous avons Auteuil; Boulogne, Vincennes, choisissez : dites votre goût.

— Vincennes ! j'y ai une amie. Vous voyez, monsieur, que j'entre dans la plaisanterie.

— Et maintenant, madame, dites-moi...

— Ce que je vous donnerai en échange, n'est-ce pas, monsieur?

— Pas encore, madame. Faites-moi connaître ce qui est dans le secret le plus caché de vos désirs. Les satisfaire n'est rien, les deviner tous est impossible. Je n'ai pas assez d'esprit.

— Quel homme charmant, pensa Arioline , à qui la dernière proposition du faux-monnayeur rappela, etil était temps, et les Indes tout à fait oubliées, et le comte de Faab, un peu

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dans les Indes. Vraiment! mais vous èles donc le fils d'une fée, pour obtenir, sans obstacle, sans restriction, tout ce que vous souhaitez, ou plutôt tout ce que les autres souhaitent.

— Non, madame, mais vous êtes mon associée dans la fabrication de la fausse monnaie. Je vous devrais des comptes, à la rigueur, mais vous prenez sans compter. C'est encore généreux de votre part. Voyons , mon associée, que souhaitezvous? Seulement ne me demandez pas d'être reine.

— El voilà précisément ce que je veux, répondit Arioline du ton de la plus parfaite conviction, racontant ensuite au faux-monnayeur les projets de conquête et les espoirs de royauté de son amant, le comte de Faab. La confidence n'offrait aucun danger; un faux-monnayeur ne compromet personne.

— Franchement, madame, si le projet n'est pas impossible à réaliser, il ne promet pas, même après la réussite, d'être d'un immense avantage pour vous. Quelle royauté vaut la vôtre? La plus jolie femme de Paris, ou une des plus jolies — ne m'interrompez pas pour si peu ; — la plus en vogue parmi la jeune société, la plus aimable; que trouveriez-vous sur un trône, que vous n'ayez déjà autour de vous? Des sujets? Et qui n'est pas le vôtre? Du plaisir? Quel vœu formez-vous qui ne soit aussitôt accompli ? Et quitter Paris! Paris, madame! Mais il n'y a pas de royaume, d'empire, fût-ce celui du Mogol, qui vaille Paris, pour une femme jolie et jeune comme vous.

— J'ai bien pensé à ce que vous me dites là , monsieur , répondit Arioline, mais j'avais besoin d'être convaincue par les raisons d'un autre. D'ailleurs, ma position, quoique vous

ARIOLINE. 277

en disiez, n'est pas aussi brillante que vous la dépeignez. J'ai tiré plus d'une fois le diable par la queue.

— Mais, maintenant, votre position est changée.

— Sans doute, sans doute, répondit Arioline, grâce avons.

— Grâce à vos charmes, madame. Ainsi vous ne partirez pas. Vous nous restez.

La main d'Arioline était abandonnée à celle du faux-monnayeur.

— Ah! voilà le chapitre des conditions, monsieur. Je tremble.

— Je n'en ai qu'une à poser, madame.

— Pauvre comte de Faab, pensa Arioline. Et quelle est enfin cette condition, monsieur?

Arioline regardait les divines images de son éventail peintes par le célèbre Audran, avec les figures par Watteau.

— Vous l'accepterez, j'en suis sûr. Vous posséderez madame, tout ce qu'il est humainement possible de se procurer sur la terre, à prix d'argent, à la condition, madame, que vous ne serez pas ma maîtresse.

Et le faux-mon nageur sortit du bosquet et disparut.

— Ah! pour le coup! dit Arioline, en se levant et ne sachant trop que penser de la condition, la chose est étrange. Quel homme extraordinaire! Mais il est plein de bizarreries! C'est qu'il est beau aussi! Quel sâng-froid dans la richesse! Son esprit me plaît, m'enchante; je suis bouleversée; il m'a surprise. Je l'aime, je crois ; ne pas- vouloir que je sois sa maîtresse! mais c'est de l'ironie, et presque de l'impertinence; m'enrichir pour cela!... Il ne peut pas m'empêcher de le trouver bien, après tout; il est fort bien, admirablement bien. Eh! mais, j'en suis amoureuse, je le sens; cela

:>78 aiuolim:.

me proiul loujours .linsi; ol pourquoi pas s:i niaîlresse? Qu'ost-co que cela veut dire? Ah! monsieur le comte de Faab, où èles-vous? où èles-vous?

Au moment où le jeune faux-monnayeur s'était évadé du bosquet de sureau, un homme l'avait arrêté soudainement, et lui avait parlé ainsi :

— Vous êtes un infâme, un homme sans principes, un athée, un démon ! Que faites-vous ici?

— Mon père, je me distrais.

— Nous ne sommes pas au monde pour nous distraire ; prendriez-vous un passage d'expiation pour un théâtre? 0 lils coupable, vous oubliez Dieu dans votre vie, et il vous oubliera dans votre mort. Quelles sont vos bonnes œuvres? On ne vous voit jamais à l'église.

— Je ne crois pas à l'église.

— Vous ne croyez pas à l'église I et à quoi croyez-vous donc?

— A l'ennui qui est au ciel et sur la terre.

— Vous vous ennuyez, parce que vous n'essayez pas de bien faire, de soulager les pauvres, de visiter les prisonniers, de conseiller les faibles.

— Mon père, ne m'obligez pas à vous rappeler que les faux-monnayeurs ne vont pas encore en paradis.

— Faux-monnayeur! avez-vous dit, faux-monnayeur! C'est vous qui l'êtes, qui jetez l'or comme du fumier, qui en habillez des prostituées, et en enrichissez des voleurs. Cet orlà est faux; vous êtes un faux-monnaveur. Mais, moi, en

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quoi le suis-je? le bien que je fais esl-il faux? Quand une femme a froid, quand un pauvre vieillard a faim, quand un enfant est malade, avec mon or, je réchauffe la femme, je nourris le vieillard, je guéris l'enfant. Ne sont-ils pas réellement chauffés et guéris? Faux-monnayeur! 0 raisonneur corrompu, et si cet or-là était faux, ne vaudrait-il pas mille et mille fois mieux encore que l'or pur avec lequel on ne vient au secours de personne. Quel profit ai-je jamais tiré pour moi-même de cet or? Je bois de l'eau, je me nourris de légumes secs, et dors sur le sable. Faux-monnayeur! Voyons, grand philosophe; Dieu me dira-t-il, au jour du jugement : \'a aux enfers, toi qui as été la providence des malheureux, et vous, qui avez été le trésorier de tous les vices, allez au paradis! J'ai plus de confiance dans mes œuvres. Une dernière fois, mon fils, renoncez à cette vie de libertin, ou je cours nous dénoncer. On nous rouera en Grève : mais, moi, je monterai au ciel avec la palme du martyre, et vous, vous serez précipité dans les flammes. Savez-vous pourquoi je n'ai pas cédé à cette pensée de dénonciation? Parce que, il faut l'avouer, vous êtes un habile artiste dans notre art, et qu'il m'est impossible de me passer de votre adresse. Il me faut un million, et je manque de fonds. J'ai besoin d'imiter les quadruples d'Espagne : voyez si vous êtes capable d'en fabriquer trois cent mille semblables à celle-ci.

— Dans trois jours, vous en aurez dix mille exactement pareilles, mon père.

— A ce prix vous pouvez vous sauver, mon fils, et racheter aux yeux de Dieu une partie de vos énormes péchés ; car j'ai destiné ce million à la fondation d'un hospice en faveur des vieux prêtres malheureux.

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— Mou père, le cordon des quadruples sera difficile à imiter?

— Crois-tu, petit?

— L'or est bien ductile aussi?

— C'est mon affaire, mignon, occupe-toi de l'empreinte.

— L'exergue est presque inimitable.

— Ne dis pas cela, mon oiseau ; lu me fais trembler.

— Cependant je réussirai.

— Dieu soit béni ! adieu : je t'attends là-bas.

Et le vieux faux-monnayeur quitta son fils, sans jeter les yeux autour de lui de peur de se damner au milieu de tant de bras nus et d'écharpes flottantes. Quand il fut dehors, il fit le signe de la croix.

Il gagna Reuilly ; c'est par Reuilly que de caves en caves, qui existent encore, on s'introduisait dans le souterrain occupé par les faux-monnayeursdont l'atelier principal était en partie sous la rue de la Cerisaie.

Quoique façonné à l'indulgence des amants parisiens pour leurs maîtresses, Faab s'inquiéta beaucoup des dépenses excessives dans lesquelles se jeta tout à coup Arioline. Nul mieux que lui ne savait ses ressources. Puisque ce n'était pas lui qui lui avait fait cadeau d'un équipage, d'un jardin à Yincennes, d'un mobilier de duchesse, qui pouvail-ce être? A ne plus en douter, l'infidélité était commise ou bien près d'avoir lieu. Dure réflexion pour le com.te; car il avait fini par s'attacher sérieusement à Arioline, à son caractère mu-

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tin, à ses caprices, à ses défauts même. Les mauvaises qualités ont tant de prise sur l'esprit des jeunes gens. Elle était si magnifique dans ses colères! D'ailleurs Faab avait contracté l'habitude de vivre avec elle, et, on le sait, le mariage n'est rien à côté d'un nœud serré peu à peu par l'habitude d'être en communauté d'existence avec les femmes du genre d'Arioline. Ce sont des fées. On demande , de nos jours, le divorce pour les personnes mariées; c'est quelque chose : mais le divorce en faveur de celles qui ne le sont pas, qui le proclamera?

Cependant Faab recourut à un moyen fort naturel pour sortir de la position à la fois difficile et affligeante où il se trouvait.

Un soir qu'Arioline donnait une dernière main à sa toiletté pour aller à l'Opéra, Faab entra dans le boudoir, et après s'être assis dans une demi-bergère, et avoir regardé longtemps le bout de ses souliers, les pointes de son habit, et les cordons de sa culotte ainsi que font les gens embarrassés de leur personne, il dit à Arioline :

— C'est arrêté, je pars dans trois jours pour le Havre.

— Pour le Havre! comte.

Arioline se plaça une mouche au coin des lèvres.

— Je m'y embarquerai pour ^Jalte.

— Vous allez à Malte, rejoindre vos compagnons! Mais nous sommes en hiver; et vous aviez renvoyé votre expédition au commencement du printemps, il me semble.

— J'ai modifié mes projets. La surprise de notre débarquement sera plus grande, plus effective en abordant dans une saison mauvaise.

— Mais vous ne m'aviez pas prévenue de cela, dit Ario-

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line, les bras en l'air pour faire descendre le sang el avoir les mains pâles.

— Vous ne me dites pas tout, vous, non plus, Arioline.

— Je vous tais, mon ami, les choses indifférentes.

— Et moi aussi, Arioline.

— Votre départ ne saurait m'étre indifférent, comte.

La maîtresse du comte essayait, en minaudant, de lixer une rose au bord de l'oreille.

— Aussi viens-je vous demander, mon amie, si vous persistez toujours à m'accompagner.

— Vous choisissez, permettez-moi de vous le dire, un mauvais moment.

— Vous ne répondez pas à ma question.

— Vous devenez exigeant, comte.

— Je le suis moins que jamais, car je vous propose le choix de me suivre aux Indes oU de rester à Paris.

— Avez-vous bien pesé votre résolution, mon ami?

— Le doute est étrange de votre part.

— On dit, mon ami , — passez-moi ces épingles, — que le pays est malsain, qu'il est plein de tigres et insupportable à cause des mouches. On y perd vite les dents.

— Je vois que vous n'avez plus l'ambition d'être reine. C'est une coquetterie à laquelle je ne m'attendais pas.

— Savez-vous, comte, que nos sujets ne seraient pas fort beaux. Des hommes jaunes comme des coings, ne sachant pas un mol de français. Et d'ailleurs qui me ferait là-bas mes robes et mes chapeaux? On n'y trouve pas non plus de cordonniers, puisque les gens y vont pieds nus.

— Vos remarque>, Arioline, arrivent lard, el si je les in-

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terprète bien, elles sigiiilient que vous renoncez tout à fait à partager ma bonne ou ma mauvaise fortune.

— Non pas toul à fait, comte, vous méjugez mal. Agissons sensément. — Donnez-moi ce flacon. — Partez le premier. Acbevez votre expédition, établissez-vous dans le pays et envoyez-moi ensuite cliercher. — Tendez-moi cette boîte à poudre. — Une femme serait d'abord pour vous un embarras; vous n'avez pas compté sur mon bras pour participer à votre conquête?

— Ainsi donc, madame, je partirai seul. Soit : je vous comprends. €'est votre bon plaisir. Je n'ai aucun droit pour le contrarier. Si j'avais des droits, je n'en userais pas plus cette fois que je n'en aurais usé précédemment dans beaucoup d'autres occasions.

— De quelles occasions parlez-vous?

Faab s'était levé d'impatience. Son dépit l'empècbait de demeurer froidement en place.

— De beaucoup d'occasions, répliqua-l-il en serrant avec vivacité la poignée de son épée. J'ai trop de dignité pour vous les rappeler.

— Entre nous, comte, la dignité est un faux prétexte. l*arlez! iMais parlez donc! Vous ai-je été infidèle?

— Vous le savez, madame; et cela vous regarde autant que moi. Si je vous interrogeais sur les sources où vous avez puisé pour alimenter si pompeusement votre coquetterie, vous mentiriez. Et c'est trop descendre pour si peu.

— .le ne mentirais pas, je vous assure.

— Quelle bourse désintéressée s'est donc ouverte à vos envies ruineuses? Qu'avez-vous donné en échange de ces nouveaux meubles que je rougirais d'eftleurer, de \olre équipage

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OÙ jo n'ai jamais pris place, et de celle propriélé que vous possédez dans le bois do Vineennes?

— Ah ! vous avez de la jalousie, vous aussi, comle?

— J'ai de la délicalesse, madame.

— C'esl dillereiU. Ce que j'ai donné? Mais, rien.

— Vous ôles Irop jolie pour cela, madame.

— Ah! vous ne me croyez pas, comte! eh bien! voyez le cas que je fais de ces meubles.

Prenant l'épée de Faab, Arioline cassa, tant avec la poignée qu'avec la lame, glaces, porcelaines de Chine, carreaux; elle perça et lacéra ensuite les fauteuils, les rideaux, les tentures, le lapis et tous les tissus de son délicieux ameublement.

Rendant l'épée au comle, elle lui dit ensuite :

— Êtes-vous convaincu, monsieur?

— Déchirer n'est pas prouver, répliqua le comte. Demain vous réparerez les dégâts; un plus beau meuble remplacera celui que vous avez anéanti. Vous aurez eu une occasion charmante de le renouveler.

— Puisque telle est votre opinion, comte, rompons pour jamais. Je suis chez vous, c'est vrai, mais donnez-moi une demi-heure pour en sortir. C'esl le temps nécessaire pour emporter mes robes. Reprenez vos bijoux.

— C'esl moi qui m'en vais, s'écria le comte bouleversé. Ici tout vous appartient. Si, comme vous l'avez dit un jour, quand on renvoie ses domestiques on les paie, quand on congédie ses amanlson ne les avilit pas. Adieu, madame.

Plein d'une colère concentrée mais digne, le comte sorlil en courant; il tira violemment la porte du boudoir sur lui.

Mais au lieu de descendre dans la rue avec la même précipitation, quand le comte fut dans la dernière pièce, il se sen-

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lit si faible et si découragé qu'il tomba dans un fauteuil et y resta. La pièce n'était éclairée que par un seul flambeau qui jetait ses dernières lueurs. Il se prit à réfléchir dans l'obscurité.

Il était depuis environ une heure enfoncé dans ses tristes méditations, quand il entendit la porte de l'appartement s'ouvrir et se refermer avec une précaution suspecte. Et que vitil? Un homme entrer par la porte qui s'était ouverte, et à la porte opposée paraître Arioline.

Faab mit brusquement la main à son épée; puis il sourit et retomba dans son coin.

Mais dès qu'il fut sûr que l'homme introduit était enfermé avec Arioline, il alla silencieusement de pièce en pièce jusqu'au boudoir. Là il s'arrêta, retint son haleine, et il écouta.

Il entendit ce dialogue :

— Est-il parti?

— Oui, et pour toujours!

— J'aurais dCi le deviner à vos larmes, madame. Vous l'aimiez donc beaucoup?

— Et je l'aimerai toujours.

— Oui, pendant l'éternité de la semaine.

— Le fat, pensa le comte. Et je ne me vengerai pas !

— Tout bien considéré, ajouta l'interlocuteur d'Arioline, vous avez pris une sage résolution ; ce jeune homme eût fini par me compromettre.

— Que dit-il? murmura Faab.

L'autre poursuivit :

— C'est que cela va mal. On nous poursuit sans relâche ; il y a redoublement de surveillance.

— Quel est donc cet homme? se demanda le comte.

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— En venant ici, j'ai renconlré dans le faubonrg Saint- Antoine, reprit celui que Faab écoulait, des hommes à la démarche sinistre. La quantité de quadruples que nous avons émises a exaspéré la police. C'est mon père, avec sa dévotion, qui m'a obligé à en fabriquer en si grand nombre. Nous avons, je crois, comblé la mesure.

— Un faux-monnayeur ! se dit le comte, ah ! voilà donc cet amant si magnifique, je le connais ; je le tiens !

Le faux-monnayeur continua :

— Nous serons obligés, j'en ai peur, de ne pas fabriquer pendant deux mois au moins; c'est long : mais vos dépenses, madame, n'en soufl'riront pas. Savez-vous que vous allez bien ! cent mille livres dans un mois? en voilà encore cinquante mille en trois petits sacs. Ne les mettez pas en circulation tout de suite. Il y aurait de l'imprudence.

— Soyez sans crainte, dit Arioline, en renfermant les quadruples dans son secrétaire, et en poussant un soupir, qui attestait la douleur qu'elle éprouvait encore de sa rupture avec Faab.

— -Maintenant, allons nous ennuyer à l'Opéra, dit le fauxmonnayeur. Vous êtes ravissante avec cette nouvelle toilette; souffrez que je vous en témoigne mon admiration.

Faab crut entendre le bruit d'un baiser.

Sa rage l'aveugla, il sortit, mais sans s'arrêter cette fois; il courut plutôt ; une heure après, il se répétait avec une satisfaction terrible : Je suis vengé I

— Savez-vous ce que vous avez fait? disait Arioline au

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comte, renversé dans le boudoir où la veille il avait été acteur dans une si violente scène.

— Je me suis vengé.

— Vengé ! dites-vous? Vous vous êtes dénoncé vous-même à la police.

— Moi !

— Oui, vous! car moi et vous sommes les complices de ces faux-monnayeurs. On les arrêtera, et nous serons arrêtés; on les jugera, et nous serons jugés ; on les rouera, et nous serons roués.

— Grand Dieu 1 je ne vous comprends pas.

— Vous allez me comprendre : tout l'or que je vous ai donné pour envoyer à vos compagnons qui vous attendent à Malte, tout l'or que nous avons dépensé, tout l'or que vous m'avez reproché hier , venait de ces faux-monnayeurs. Nous sommes leurs complices, vous dis-je.

— Et vous ne m'avez pas averti !

— Je vous aimais tant, Faab ! que je n'ai pas mesuré la profondeur du danger qu'il y avait à vous aider avec de tels moyens. Je voulais vous voir réussir. Qui prévoyait une dénonciation, et de vous ?

— Mourir comme un faux-monnayeur, moi, comte de Faab, infamie !

— Je mourrai avec vous, comte. Vous me donniez la moitié d'un trône, je veux la moitié de votre échafaud.

— Adieu la gloire! adieu l'immortalité ! s'écria le comte.

— Adieu les bals cet hiver ! adieu mon joli boudoir ! adieu tout ! s'écriait de son côlé Arioline.

— Vous êtes des maladroits de vous désoler ainsi, dit une voix qui se jeta tout à coup au milieu du funèbre dialogue de

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Fnab el d'Ariolino. Nous ne sommes pas même ruinés, dit le faux-monnayeur, car c'était lui qui venait de s'introduire dans le boudoir. Je vous remercie d'abord, madame, de m'avoir fait prévenir. Les écluses sont lâchées; la maréchaussée ne trouvera que de l'eau dans nos ateliers souterrains. Quant à nous tous, mes ouvriers, mon père, moi, vous, madame, et vous, monsieur le comte, on ne touchera pas à un seul de nos cheveux. Sachez quels sont nos complices. Voilà leurs noms, voilà leurs titres : des marquis , des comtes comme vous, deux ducs, un prince. Leurs tètes répondent des nôtres. On ne conduit pas encore la noblesse en Grève. C'est là mon ouvrage. Est-ce que je ne prévoyais pas que je serais trahi un jour? Mes précautions étaient bien prises,

Arioline et Faab se regardèrent comme on ne se regarde pas deux fois dans la vie.

El ce que le faux-monnayeur avait dit se réalisa.

On ne poursuivit personne ; le procès fut étoufîé. Qui aurait osé mettre en jugement plusieurs familles de la première noblesse de France ?

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