UNE
HESIAURATION EIV PLEINE MER
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■ L'Orient n'a pas de plus belles nuits. En a-t-il d'aussi sereines sur ses palmiers et ses lianes? je ne le crois pas ; et j'ai pu en faire la comparaison assez longtemps. Une lune polie comme un diamant argenlait le golfe de Marseille, couvrant d'un voile de mousseline les pins des montagnes, les champs de blé, les vignes noueuses et les terrains qui, semblables à un troupeau de bœufs noirs, descendent jusqu'à la mer, toute scintillante et lamée de cette clarté rêveuse. Tout dormait, le ciel, la terre et ses voix harmonieuses, la mer et ses houles plaintives, faites de larmes de naufragés. C'était à la fin de l'été, ({uand la vie est à bout, quand elle a épuisé ses forces pour être féconde, ardente et belle, quand elle jette à pleines corbeilles et de toutes mains de la couleur aux fruits, des fruits aux branches, du feu aux sables du rivage, de la laine aux brebis, des plumes aux oiseaux, et des passions tendres et superbes aux hommes.
29l) UNE IIESTAIRATION EN PLEINE iMKIl.
Dans le goifo au rond ilii(|iiel dorl Marseille, appuyée sur un lit (roeloranle cannelle et de feuilles de thé, il est un point où je voudrais niourir; où, s'il m'était permis de choisir une tombe, je demanderais à être enseveli. Je crois que sous ces roches couvertes de ihym et de bruyère, balayées par le venl du nord, je serais encore sensible à ces radieux prodiges de nos nuits méridionales. Mourir sans avoir embrassé et pressé contre son cœur un pin de^s montagnes, sans avoir senti son amertume aux lèvres! ce n'est pas mourir, c'est être tué.
•T'étais couché au pied de ces montagnes dont Marseille se fait une ceinture, et je vais vous dire par où l'on y parvient. Vous me suivrez et vous m'écouterez, car ce n'est pas de moi que je vous parlerai, pauvre rêveur qui n'ai rien à vous conter de mon passé, si ce n'est que j'aimais à en pleurer les nuits d'été, et la mer où j'aurais peut-être délié Byron s'il avait voulu ne se mesurer avec moi que comme nageur.
J'ai à vous parler d'un grand de la terre, d'un roi, et d'un grand roi, car il fut bien malheureux; il était exilé.
Et tandis que je regardais, étendu sur le sable, tantôt le ciel et tantôt la mer, sans oser me dire quel ravissement plus grand j'éprouvais pour l'un que pour l'autre, j'entendis le bourdonnement mélancolique d'un cornet à bouquin. C'est un berger, me dis-je, qui rentre au village, et ma suave tristesse reprit son cours. Je ne me préoccupais pas autrement de ce bruit dans la montagne.
Je m'enveloppais à peine dans mon assoupissement, quand je crus distinguer à quelques toises, sur la surface de l'eau, une voile blanche, une lueur agitée. J'arrêtai mon attention.
UNE RESTAURATION EN PLEINE MFR. :29l
Mnis le son du cornci la détourna de nouveau ; celte fois il! hruit f'tait pUL^ près de moi, il tournait autour de la place où j'étais avec tant de précision, que je supposai que le berger cherchait un chemin dans la colline pour arriver au bord de la mer.
En me levant pour juger de la vraisemblance de ma supposition, je m'assurai que la lueur aperçue sur les flots était une barque de pécheur catalan. C'était un bateau long et effilé comme un poisson-épée, avançant à la rame, car l'air n'était pas assez ému pour gonfler la plus faible voile.
Je me mis sur pied ; le berger était derrière moi, et le bateau s'ensablait au même instant.
— Bonne nuit, Gervaisy !
— Bonne nuit, Maleo!
Gervaisy était le berger; Maleo, le pêcheur. Je compris que c'était une rencontre : le cornet à bouquin était le signe de rappel.
Ils se touchèrent la main après m'avoir salué. Seraient-ce des contrebandiers? pensai-je ; ont-ils profitéd'une nuitaussi claire pour faire leur coup? Je croyais les contrebandiers plus adroits.
— On dirait que nous en. sommes, me dit en mauvais français le pêcheur Maleo.
— Ma foi, oui, répondis-je. Ce bateau que vous montez... ce panier qu'a votre camarade, le berger...
— Ce panier contient des fruits, me dit le berger, des raisins, des figues, quelques poignées d'amandes.
— Et le bateau ne porte que des rougets et des sardines, ajouta le pêcheur en me prenant par la main pour m'aider à
sauter dans sa cale, pleine en effet de menus poissons pêches dans la soirée.
— C'est pour toi, Maleo. Le berger déposa dans le bateau la corbeille de fruits qu'il venait de me montrer.
— Et ceci pour toi, Gervaisy, répliqua le pécheur en posant sur les mains calleuses du berger un petit panier en roseaux rempli de poissons encore tout frétillants dans l'algue qui leur servait de lit.
— Vous voyez que nous ne sommes pas précisément des contrebandiers, me dit Mateo d'un air qui pouvait signifier : — Mais je pourrais l'être à la rigueur. Et je le croyais sur parole, en voyant sa figure ovale et brune comme une olive à la fin de la saison ; à l'aspect de ses membres, aussi fins que ceux d'une goélette américaine, à son œil catalan, noir et tempétueux, à son nez d'oiseau de mer.
— Vous n'êtes pas un contrebandier aujourd'hui.
— Aujourd'hui ! . . . le mot laissa voir les dents de Mateo. Il avait souri.
Il reprit :
— Nous sommes deux vieux amis, Gervaisy et moi.
— Pas mal vieux, dit le berger; et il ajouta : Moi plus vieux que toi, Mateo. J'ai eu quarante-trois ans à Noël, tu n'en as pas quarante.
— .le vois que vous avez été élevés ensemble dans ce paysci. Vous y êtes peut-être nés tous les deux.
— Non, me répondit le pêcheur. Mon pays est Sain t-Feliu, en Catalogne; mais je suis venu en. Provence à cinq ans. Gervaisy, lui, il est né à Sainte-Marguerite, à trois lieues d'ici. N'est-ce pas, Gervaisy?
Au lieu de répondre, Gervaisy se mit à sonner du cor-
iiot, dîins le but, je présume, de rallier plus près de la mer les moutons qu'il avait laissés dans la montagne. Après avoir sonné, il écouta et nous fîmes silence. Puis, nous entendîmes des bêlements dan-s le lointain et des tintements dans l'air. Le commandement du berger était parvenu au troupeau. Et le chien qui était aussitôt venu se ranger sous les plis du manteau du berger, confirmait l'exactitude avec laquelle on avait obéi.
Le berger fit signe au chien de se coucher à ses pieds. Mateo avait dit au mousse, qui avait fini d'égoutter le bateau et de ployer les filets, de se reposer et do dormir s'il en avait envie. Et le mousse et le chien dormaient déjà.
Que la mer était belle! ne la reverrai-je donc plus !
— Nous sommes deux vieux amis, répéta Mateo avec l'énergique concision d'un Espagnol pour qui un pareil aveu n'est pas une protestation frivole. Gervaisy et moi, nous nous sommes connus ici il y a vingt ans.
— Vingt ans, affirma le berger qui s'était accroupi sur le sable à la place que j'occupais auparavant, tandis que Mateo et moi étions, lui d'un côté, moi de l'autre, assis à la proue à demi ensablée de son bateau.
— Nous étions, Gervaisy et moi, dit Mateo avec la lenteur solennelle des conteurs d'Orient, que rien ne hâte dans leur récit, car ils savent que les nuits sont longues et que la mort est au bout de tout ; — nous étions, moi et Gervaisy, tous deux attachés au service du roi d'Espagne, Charles IV. — Dieu ait son âme !
Mateo ôta son bonnet de laine rouge et regarda le ciel. Gervaisy mit à profit ce temps donné par Mateo à un souvenir religieux, pour dégager du ruban de son chapeau de berger
1*9 i l'NE RESTAURATION EN PLEINE .MER.
un vestige de pipe, vieux volcan enfumé. Il la bourra avec son large pouce tanl el si longtemps ((ue je fus étonné de ne pas la voir éclater. Il paraît qu'ils se connaissaient de longue date, elle el lui. Mon second étonnement fut de voir comment il s'arrangeait pour la placer dans sa bouche. La pipe n'avait littéralement pas de tuyau sensible à l'œil, et le nez du berger était fort long et fort incliné vers ses lèvres, excessivement rentrées.
Pendant quelques minutes, il la tint entre ses doigts, attentif au récit de Mateo, qui avait repris ainsi :
— Nous étions attachés, moi et Gervaisy, au service du roi d'Espagne, Gervais} comme berger, moi comme fournisseur de poissons.
Ce mot de berger rappela à la mémoire de Gervaisy qu'il avait des moutons aux environs, et de sensation en sensation répercutée, il porta de nouveau le cornet à bouquin à ses lèvres el sonna sans se déranger. Le chien secoua un peu les oreilles, mais comprenant qu'on n'en voulait pas sérieusement à son sommeil, il se rendormit.
— Celait un bon roi, dit Mateo avec un hochement de tète bien plus significatif qu'une histoire morale et philosophique de la décadence de la monarchie espagnole.
— Un fier homme ! ajouta le berger après avoir posé sa pipe sur le sable et en battant le briquet. Il vous tuait les perdrix au vol comme personne. S'il était faible, on chargeait son fusil et il tirait; s'il était malade, il chassait dans son fauteuil ; s'il ne pouvait pas marcher, nous le prenions dans nos bras, IVlateo et moi , et il chassait encore sur nos tôles ; el il no manquait jamais'
Interrompu pur Gervai>y, Maleo avait pris du tabac fin dans
sa poche, roulé du papier d'alcoy sur sa cuisse et couleclioiiné un cigarelto de véritable origine.
La pipe et le cigaretlo étant allumés, Mateo continua :
— Voilà comment mon camarade et moi avons fait connaissance , ici , dans la propriété du roi d'Espagne où nous sommes.
Et le marin et le berger se mirent à fumer. La phrase de Mateo resta suspendue.
Un hasard comme l'histoire les aime a conservé à la propriété magnitîcfue à l'extrémité de laquelle nous étions, le berger, Mateo et moi, le nom de campagne du roi d'Espagne, quoiqu'elle ait fait retour d'abord au premier propriétaire, fort peu roi, je présume, et plus tard à une succession de négociants, insoucieux acquéreurs de cette splendide relique. Aucun de nos châteaux , si beaux du reste , qui environnent Paris, ne peut être comparé à celui qu'occupa le roi d'Espagne, Charles IV, pendant son exil en Provence, où il trouva, en compensation d'une couronne perdue , la santé que les chagrins lui avaient ôtée. C'est un jardin de Malte, un palais embaumé comme on en voit aux eaux douces d'Asie, vis-àvis Conslanlinople. Pour sol un sable doux et tamisé, à marcher nu-pieds sans éprouver la moindre gène ; pour horizon et pour mur d'enceinte un arc de montagnes dont les premiers pins qui les couvrent sont dans la propriété même, et dont les derniers n'ont à l'œil qui les voit trembler et folâtrer que la grosseur d'une toufîe d'herbe ; pour limite ouverte aux regards la mer, la Méditerranée, l'immensité verte; pour dôme le ciel des Antilles, chaud et aéré, presque jaune l'été, tant l'odour du genêt le remplit avec abondance sous un soleil qui dilatf le> pierres. Ce n'est point cett»^ prodigalité d'eau
(le nos campagnes du Nord, qui n'en ont que trop pour les baigner; mais c'est une eau fine, vive comme un serpent, rubannée, fraîclie à briser les dents, sans cire crue ou dure aux lèvres, enivrante à voir dans le creux des rochers ou dans le vase de cristal, et qui estaux autres eaux ce que le vin de Champagne estaux autres vins. C'est une eau de Champagne. Cette eau limpide et rare emplit dans cette propriété des bassins de marbre cachés sous des platanes, et rompt de sa fraîcheur l'ardeur de l'atmosphère, les après-midi d'automne, quand le soleil a flétri dans la journée et fait ployer les arbres et les fleurs. Et des orangers partout dans les allées, des myrthes autour des orangers, et des oliviers dans la plaine. L'olivier! cet arbre grec, dont l'ombre est grecque, sévère et poétique, et dont le murmure régulier peut être scandé comme une ode d'Anacréon. Admirable villa où le palmier et le citronnier viendraient s'ils pouvaient prévoir comme ils y seraient bien ! Si ce n'est pas l'Italie, plus chaude, et l'Orient, plus impétueux, c'est ce qui y ressemble le plus et le mieux. L'Europe n'est plus là si ce n'est pas l'Afrique. Et que d'autres beautés n'ofîre-t-elle pas? mais comment en parler après avoir dit que la mer se montre au bout de chaque longue allée, et si bien que tantôt c'est un pommier qui empêche de voir un brick qui revient des Indes à toutes voiles , et tantôt c'est une goélette qui passe à travers les feuilles d'un acacia en fleurs.
— Et il chassa tant, poursuivit Gervaisy, qu'au bout de doux ans, il avait retrouvé ses jambes et son estomac. Voyezvous d'ici cette ligne blanche dans la pinède? la lune vous la monlrc comme en plein jour.
— Je crois la voir, répondis-jcau berger.
UNE UESÏAUHATION KN PLEINE MER. 297
— C'est un mur qui avait été élevé sur les roclieis, alin que le roi pût s'appuyer quand il était fatigué au milieu de la chasse. A mesure que ses forces revenaient , on allongeait le mur.
— 11 est d'une belle longueur, inlerrompis-je.
— C'est que le roi Charles IV avait fini par se bien porter.
La figure du Catalan Mateo s'épanouissait pendant que le berger rappelait, avec des pauses commandées par le jet de la fumée du tabac, ces lambeaux de l'histoire privée du malheureux Charles IV d'Espagne, exilé par Napoléon, qui ne savait pas encore ce qu'était l'exil.
Gervaisy, ayant consommé sa première pipe, souffla de nouveau dans son cornet, et nous entendîmes immédiatement le bêlement des moutons et le bruit argentin des sonnettes.
— Minuit bientôt, dit Mateo en regardant l'ombre des montagnes projetée sur la mer.
— Pas encore, dit le berger en fixant ses yeux sur une éloile qui descendait à l'occident. Il s'en faut d'un quart.
— Avec un si beau bassin au bout de sa propriété, est-ce que le roi ne se livrait jamais au plaisir de la pêche? il n'aimait peut-être pas la pêche?
Après ma question, le Catalan et le berger se regardèrent pendant quelques minutes.
Gervaisy ne répondit pas, mais Mateo laissa tomber un « oui » bref accompagné d'un soupir.
— Au fait, ajouta-t-il en trempant le bout de ses pieds dans l'eau, et comme un homme triste et distrait, tout cela est mort comme le vent de cette nuit. N'est-ce pas, Gervaisy?
208 TNE UKSTAURATION KN PLEINK MER.
— Al)l mon Dieu oui, Matoo.
— Ft c'érail aussi par une aussi hollo nuit que cello-ci, ajouta .Mal(^o le pécheur; une mer unie comme la main, une lune rondt^ et blanche comme un écu neuf, et un vent irenfer, à pousser des coquilles de noix en Amérique.
— Je m'en souviens, affirma le berger en raclant avec son couteau la corne torse et huileuse dans laquelle il soufflait.
— Vous vous souvenez sans doute tous deux en ce moment de quelque grande pùche, de quelque promenade sur l'eau où se trouvait le roi. Vous, Mateo, vous étiez, je présume, le patron de barque?
— Je n'étais pas le pa'ron de barque, car j'étais trop jeune alors, mais c'était mon père (jui l'élait. Moi, j'étais novice à bord.
— A bord de quoi ?
Sans me répondre, le Catalan frappa du talon le bateau à la proue duquel lui et moi nous étions assis. Je compris.
— Le roi Charles IV, repris-je, monta donc cette barque la nuit de celte pèche?
Ft allàtes-vous loin? très-loin?
Un rire aussi mélancolique ({u'exprcssif écarta les lèvres brunes de Mateo.
Le berger continuait à polir avec son couteau son cornet à bouquin.
— Voyez-vous celte belle étoile là-bas?
— Oui, Mateo.
— Plus loin, vous en distinguez aussi trois dans la môme direction?
— Parfaitement : elles sont sur Marseille.
— A peu près.
UNE ItESTALHATlON KN PLKl.NK .Mi:i;. 290
— Vous voulez me désigner, dis-je, le vilLige des Calalans.
Un signe de tele de Mateo m'apprit (|ue je ne me trompais pas.
Si l'on s'étonnait de la lenteur de nos propos, on oublierait que la conversation était soutenue par un berger et un Espagnol. Des hommes solitaires comme les bergers sont sobres de paroles, et les Espagnols ont des heures de silence ronnne les orientaux, surtout quand le vent, et il n'y en avait |)as un brin, n'exalte pas les louches subtiles de leurs nerfs. D'ailleurs j'avais infiniment plus d'intérêt à les écouter qu'ils n'en avaient à parler. Parfois, à leurs visages grecs, à leurs airs de tête sentencieux, à leurs costumes sauvages, et à considérer le lieu où nous étions, je me croyais en Arcadie, au temps des bucoliques et des églogues.
— Je suis presque né là-bas, au village des Catalans, reprit Mateo.
Le village que m'indiquait le pêcheur m'était parfaitement connu. C'est une bourgade de la Catalogne, fondée au fond du golfe de Provence, mais une bourgade espagnole avec sa langue, ses mœurs maritimes, ses coutumes et toute sa physionomie extérieure et morale. Us sont quinze cents ou deux mille habitants, tous pêcheurs, tous passant un tiers de leur vie en Espagne, l'autre tiers en .Provence, dans leur seconde patrie, l'autre tiers entre la Provence et l'Espagne, c'est-àdire sur la mer. Intrépides matelots, en vingt heuies souvent ils visitent l'Espagne et retournent en Erance. La mer est le jardin contigu à leurs deux propriétés. Leur fortune est la pèche; leur ressource un filet; leur mise de fonds un bateau, leur espoir le vent. Avec cela, ils ont du pain de Erance et
300 UNE KESTAl UATION EN PLEINE MEI{.
(Iii vin d'Espagne, du poisson qui frétille encore dans la poêle, des femmes souples comme un jonc et déliées comme un fuseau, et le soir, sur leurs portes, d'éternels boléros joués sur des guitares de Malaga.
— Un jour, poursuivit Mateo, mon père dit à ses neveux et cousins : — J'ai à vous* parler. Venez ce soir après la veillée. J'aurai du tabac, des oranges et du vin du pays. — Knlendu! répondirent les cousins. Aucun ne manqua. Les femmes dormaient , et leurs enfants dormaient sur leurs genoux. On fuma, 'on but, on fuma encore. J'étais là aussi, mais je ne disais rien; trop jeune encore pour dire mon avis, assez raisonnable cependant pour être admis à beaucoup entendre. Voilà que mon père parla. — L'autre
jour, dit-il, Mateo et moi nous avons conduit le roi
Tous les cousins et neveux se levèrent, quittèrent leurs pipes sur la table et leurs cigarettos, et se découvrirent au nom du roi. — Nous avons conduit le roi dans notre barque, là-bas, au delà des îles, où je pensais lui procurer le plaisir de pêcher quelques rougets, qu'il aime beaucoup. Un nuage passe, le vent tourne, il fraîchit, la mer blanchit, c'est le commencement d'une bourrasque ; il y avait eu de l'orage quelque part, c'est sûr. Rentrer, impossible. J'abats les voiles, je ferme le pont, j'attache le roi autour de moi et je m'attache au mal. Mateo était au gouvernail pour parer à la lame. Mon père disait vrai. — Je voyais bien, poursuivit-il, où nous allions. — En Catalogne I saint Jean-de-Dieu! crièrent les cousins. — En Catalogne, reprit mon père. lit nous la vîmes au bout de six heures de tempête: — Et le roi? demandèrent les neveux et les cousins, le roi... — Mateo ! interrompit mon père, va voir si les bateaux sont bien amarrés
I^NE «ESTAliUATION EN PLEINE MEH. 301
à la plogc : va, mon fils! Ainsi je sorlis, continua Mateo, sans savoir la lin de ce que mon père racontait à ses cousins et à ses neveux, ou plutôt sans savoir pourquoi il leur faisait cette histoire, car je n'ignorais pas que le roi avait beaucoup pleuré en voyant les côtes d'Espagne, et qu'il avait pleuré encore plus fort lorsque, le vent ayant changé, nous traversâmes de nouveau le golfe de Lyon pour rentrer au château. C'est ici, dit Mateo, que nous débarquâmes. On croyait que nous avions péri. La reine était désolée. Elle avait fait allumer les cierges de la chapelle du château en nous attendant.
— Est-ce là tout l'événement? demandai-je avec une précipitation d'auditeur blasé sur les plus fortes catastrophes et oubliant qu'il s'agissait, non d'un drame arrangé par les machinistes ordinaires des menus plaisirs des journaux et revues, mais d'un fait réel survenu à un roi d'Espagne exilé par Napoléon, à un descendant de Louis XIV et d'Henri ÏV.
Mateo ne remarqua pas même mon inconvenante vivacité. Je l'ai dit : il ne racontait pas pour moi; il parlait pour complaire à sa mémoire, pour remuer les feuilles sèches du passé que le vent du hasard avait poussées à ses pieds, par une belle nuit étoilée.
— Je vous ai dit, reprit Mateo, après avoir fait signe à Gervaisy de lui donner du feu pour allumer un cigarelto, que mon père ne m'avait pas permis d'entendre la fin de son récit. Voici ce qui se passa un mois après environ.
— Ah! ce fut un mois après, interrompit le berger en tendant un morceau d'amadou embrasé à Mateo.
— Oui ! un mois après. Nous abordâmes ici à trois heures du malin avec trois bateaux, montés par les cousins et les neveux dont je vous ai déjà parlé, et commandés par mon
;>0? l'NE UKSTM UATION KN PI.KINK MKH.
père. Ce haleau ('lail un des trois, et je m'y trouvais. C'était l)our une [grande partie de pèche que le roi avait désiré faire en compagnie de ses fidèles et pauvres sujets, les Espagnols de la Catalogne. Elle devait durer tout le jour. Nous avions des toiles pour le vent, des rames pour le calme, des lentes pour le soleil, car nous étions au fort de l'été. Il était à peine jour quand le roi Charles IV se rendit du château à l'endroit où nous sommes, accompagné de deux de ses domestiques.
— El de moi, son berger, son compagnon de chasse.
— Et de loi, Gervaisy : j'allais te nommer.
— Un vent superbe se leva, dit Mateo, dont la voix me parut changée, un vent comme nous l'espérions, comme nous l'avions souhaité et demandé à Noire-Dame de Mont- Jouy, toute la nuit de la veille, à genoux, en prière, moi, mes cousins et ses neveux, les bons et pieux Catalans. Au bout de deux heures, nous ne voyions plus les inontagnes de Marseille et du golfe que comme cette fumée.
iMateo, qui avait avalé, depuis quelques secondes, deux ou trois gorgées de fumée, lâcha, pour justifier sa comparaison, le nuage amassé dans sa poitrine.
Nous dépassâmes les îles du golfe une à une. Enfin le roi qui souriait comme un saint en face de Dieu, chaque fois qu'une bouffée du vent d'Espagne enlevait son chapeau, car nous allions grand largue, ce qui nous vaut mieux à nous que le vent arrière, comme vous savez, le roi enfin s'informa du moment et de l'endroit où nous commencerions à jeter les filets et à tendre les lignes. Dans une heure, sire., lui répondit mon père. Dans une heure, soit ! L'heure n'était pas encore écoulée que Charles IV s'était endormi à l'abri de la voile. Il dort ! force de voiles, s'écria sourdement mon père
LNE KESTAl RATION KN PLKINK IMEU. 303
dans le creux de ses deux mains réunies, aux doux bateaux naviguant de conserve avec le nôtre. Force de voiles! Mettez tout dehors! Les trois bateaux mangeaient le vent! Saint Jean-de-Dieu, c'est la vérité. Je ne sais pas comment nous n'avons pas volé en charpie. Le roi dormit cinq heures. C'était l'efTet de la mer. Quand il s'éveilla nous étions en vue des côtes d'Espagne. La Catalogne s'étendait devant nous. Le soleil se couchait.
— Où suis-je? demanda le roi qui s'éveilla aussitôt que les bateaux s'arrêtèrent et qui fut étrangement surpris de se voir entouré d'une foule d'autres bateaux chargés de gens.
— Majesté, lui dit un ancien ofticier de ses armées, vous êtes dans le golfe de Roses, en Catalogne, en Espagne, et vous voyez devant vous vos fidèles sujets qui viennent vous demander à genoux de débarquer chez eux. Dans un mois vous serez à Madrid. Sire, notre village donnera l'exemple aux autres; le feu passera aux villes; et de ville en ville, il traversera l'Espagne. Ces braves marins vous ont délivré; ces braves gens veulent mourir pour vous replacer sur le trône.
Et Charles IV, que nous soutenions dans nos bras, se mit à pleurer comme un enfant. Il n'en revenait pas de voir les montagnes d'Espagne, les jardins de la Catalogne, d'entendre parler espagnol autour de lui. Il bénissait, il embrassait, il pleurait encore.
.T'avais à la main la canne et le chapeau du roi.
— Non, mes amis, dil-il, je suis exilé; je trahirais ma parole de roi si je vous écoutais. Mais je vous pardonne de nravoir trompé, cependant. Mateo, c'était là ta partie de pèche ! Je te pardonne aussi. Vous m'avez rendu bien heureux.
Espagne! Espagne! Espagne! s'écria-t-il en pressant sur son cœur le vieux soldai (]ui l'avait conjuré de débarquer! El en laissant flotter sa main sur vingt bateaux couverts de lèles suppliantes! Espagne! Ali! vous êtes moins à plaindre (|ue moi! Vous ne perdez qu'un roi et Je perds une patrie ! Au large! Mateo, s'écria-t-il : et en Erance! Au large! Mon père hésitait.
— Je le veux ! répéta le roi.
Le lendemain au point du jour, le roi Charles IV débar- (juait sur cette plage.
La tôle du pêcheur catalan tomba sur sa poitrine et il se tut avec profondeur; comme s'il eût regardé dans l'abîme des vingt années écoulées.
Quand il eut assez donné à la réflexion, il releva le front et il dit comme pour chasser de tristes pensées : Le temps change; la mer se ride; nous allons avoir du vent.
— Peut-être, dis-je alors avec trop peu de respect pour son émotion, Charles IV eût reconquis son trône s'il fût descendu en Espagne.
— Il n'y serait pas descendu vivant, dit Gervaisy, le berger, en remettant dans sa gaine le couteau avec lequel il n'avait cessé de jouer pendant que Mateo parlait.
— Tu étais un espion de l'empereur, je l'ai su depuis, dit Mateo ; je ne t'ai pas jeté plus tard du haut de ces montagnes dans la mer, parce que tu ne nous dénonças pas
— Je n'en eus pas besoin. Charles IV écrivit aussitôt à l'empereur de lui défendre désormais la pêche. Et Napoléon ajouta : Le roi d'Espagne ne couchera jamais à son château. Depuis il n'y passa plus une seule nuit.
— Mais lo vent fraîchit , répéta Maleo. Enfant ! hausse l'antenne. Au large!
— Et moi, à mon troupeau, dit Gervaisy : le berger et le chien se levèrent. Gervaisy sonna encore une fois dans lo cornet à bouquin, et le bruit mélancoliifue me suivit jusqu'au fond de la campagne, nu milieu des pins et des gcnétséclairés par les rayons de la lune.
RAFIN ET SOUCHARD
Le père de Ratin était tailleur; le père de Soucliard était racoleur, et le racoleur et le tailleur étaient logés au Palais- Royal, dans l'aile qui s'ouvre sur la rue Yivienne. Ils occupaient avec leurs familles le dernier étage de la maison, situation charmante, pleine d'air, d'où l'on découvre, quand on est logé sur le devant, le parallélogramme entier du jardin, et selon les diverses heures du jour et les accidents des saisons, des arbres tantôt verts, tantôt jaunes, tantôt amarantes ; une eau frissonnante qui s'épanouit en éventail, des groupes roses d'enfants, des touffes de fleurs, des vieillards causeurs comme les vieillards de Salente; un tapis de gazon, ras comme un velours, et le soir, la nuit, mille tableaux changeants. Qui n'a pas vu le Palais-Royal du haut des galeries qui le couronnent, ne connaît [»as même le Pnlais- Roval à demi.
308 RAFIX ET SOUCBARD.
Sur la porlc de rapparlcment de Rafiii on lisait : Rafiiiy tailleur; sur la porte de Soucbard, rien que ces mots : Souchardj ancien militaire. Un étranger n'aurait pas deviné le sens profond cl caclic de cette indication. Soucliard, qui l'avait fornuilce, la trouvait sufiisanimont claire pour les jeunes gens sans argent et qui désespéraient d'en obtenir de leur père ou de leur oncle. Ces jeunes gens ne savaient que trop ce que signifiait ce litre gravé en noir dans l'épaisseur bombée du cuivre. Dès qu'ils étaient entrés dans l'appartement de M. Soucbard, on les toisait, on leur tatail les côtes, on leur écarquillait les doigts des pieds, on leur frappait vigoureusement sur le dos, on les faisait tousser, et ensuite on leur mettait cinquante écus dans le creux de la main. Trois jours après, ils marcbaient au pas sous la baguette d'un sergent.
Hafin avait un fils qu'on nommait Tbéodore, ou présent de Dieu, en français; Soucbard avait aussi un fils qui avait pour nom Victor, nom sonore, dans lequel le père Soucbard voyait moins l'appellation protectrice d'un saint que toutes sortes de grandeurs militaires imaginables; victorieux, victoire, vainqueur. Son fils serait victorieux, il serait vainqueur, puisqu'il serait militaire comme lui; et, de fait, il avait quelque raison de croire à l'avenir belliqueux de cet enfant, qui, à quinze ans, était déjà un jeune bomme cbarmant, vif comme un poisson, au regard de feu, ayant presque des moustacbes, et marcbant le jarret tendu comme un garde-française. Victor Soucbard promettait d'être, à défaut d'un grand capitaine, un magnifitjue tambour-major. Son f»èrc le gâtait peut-être un peu trop ; mais il se disait que les ,i,Mand< capitainob futurs commencent tous par casser lesvitrcs
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ot détériorer los meubles. Ils insultent les voisins, jettent des chats dans les puits, décrochent les lanternes, coupent les cordons de sonnette. Bayard a ainsi commencé, pensait Bouchard; mon Victor ressemble à Uayard. Il lui disait parfois d'un ton grave : « Victor, tu tends des cordes aux vieillards pour les faire tomber sur le nez, tu leur mets des cailloux dans les poches; c'est mal, on ne se conduit pas ainsi. Va plutôt derrière un arbre du jardin, aie des ciseaux, et si tu remarques qu'une queue poudrée déborde un peu, crac ! tu la coupes et tu vas plus loin. Tu insultes aussi les jeunes filles que tu rencontres; tu les pinces jusqu'au sang. Malheureux! ([uand tu en verras une qui te plaira, va h elle, prends-la par le cou, et embrasse-la, Victor I ))
Et Victor profitait d'aussi sages remontrances; il était devenu, en grandissant, la terreur du Palais-Royal. Soit conformité d'âge, soit habitude de vivre sur le même palier, Victor Souchard ot Théodore Rafin étaient fort bien ensemble. Théodore était la seule créature que Victor respectât. La pitié avait peut-être sa part dans cette afTection, du reste partagée avec usure. Théodore était contrefait; ses jambes, dont le développement était en retard, n'avaient pas la force de soutenir son buste. Il résultait de celle constitution informe que Théodore avait le visage paie, les cheveux d'un châtain soyeux, le sourire triste, mais intelligent. C'était un bossu moins la bosse. Il ne marcbait pas; assis dans un fauteuil fort bas, il passait ses journées à découdre les habits, trop peu adroit encore pour être d'une plus grande utilité à son père. Quand il avait travaillé à la satisfaction de l'atelier, on le portait sur la terrasse, au soleil, et de là il se réjouissait à voir les promeneurs du jardin. Ordinairement on lui procurait cette joie
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à midi, cl c'est alors que son ami Victor Soucliard montait et lui racontait ses exploits de la veille. Comme il était rare que les brillantes équipées de Victor n'eussent pas pour base la dextérité de ses mains, l'élasticité de son corps ou la vélocité de ses pieds, Tbéodore faisait un triste retour sur luimême, soupirait et admirait son ami Victor :
— Quoi I lu as passé sur deux ponts sans payer? Que lu es lieureux î Tu as décroché de leurs poteaux quatre réverbères! tu as fait culbuter dans la boue un sergent des gardes-françaises! Mais tu es le plus brave des hommes! Laisse-moi voir ton pantalon déchiré. Je ne suis pas jaloux; mais si on me donnait à choisir entre le roi de France et loi, je sais bien le choix que je ferais.
Nous n'avons pas encore dit que ces deux jeunes gens étaient nés un peu avant la révolution française, à celte époque malsaine qui n'était plus môme le xviii^ siècle, sans être le XIX^ 11 y avait un roi, cl il n'y avait plus de royauté. Il n'y avait jamais eu tant de littérateurs, et jamais moins de littérature; plus de passé, point d'avenir. Confusion de mœurs et d'usages : les uns portaient la queue, la poudre, l'habit brodé à paillettes; les autres avaient déjà revêtu le large et sérieux habit marron venu d'Amérique, le chapeau sans galons et presque les bottes. C'est au Palais-Royal surtout que ce mélange d'opinions, d'habits, de goûts, se produisait avec une diversité inépuisable pour la distraction de notre pauvre Théodore Rafin. Quoique peu à l'aise, son père lui avait donné des maîtres de langue el de dessin. Il se consolait par les arts des privations d'aller, de marcher, de courir. Sa philosophie se formait peu à peu ; elle se développait et répandait ses parfums à l'ombre, comme les fleurs d'un violet
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tendre dans les profondeurs des forêts. S'il eût eu quarante ans, le reste de sa vie se fût paisiblement écoulé; mais il n'en avait que dix-sept; et quand, du haut de sa balustrade de marbre taillé à jour, il apercevait autour du bassin du jardin, entre les arbres chargés de panaches dont la senteur montait jusqu'à lui, quelque belle provinciale, rose, ardente de tournure, aux lèvres ouvertes, aux mains potelées, il avait du feu dans les veines, il la couvait du regard, il lui donnait un nom, il l'aspirait par ses désirs, il en rêvait la nuit.
Un jour qu'il était livré à l'une de ces extases mêlées de ravissement et de douleur, Victor lui frappa sur l'épaule et lui dit :
— Théodore, suis mon doigt; compte les arcades, à la vingtième arrête-loi ; maintenant monte du regard jusqu'au premier étage : que vois-tu?
— Je vois un café.
— Au fond du café, que vois-tu?
— Une femme au comptoir.
— Comment est-elle?
— Elle est brune.
— Mais est-elle jolie?
— Je ne puis pas distinguer d'ici.
— Tiens, prends cette lunette, et regarde encore. Eh bien! Théodore, comment est-elle?
— Mon ami, répondit Théodore, elle est très-belle, mais elle est très-jeune.
— Alors elle est doublement belle. Elle a seize ans, elle s'appelle Fanchette, elle sera ma maîtresse.
— Ta maîtresse !
Théodore frémit à ce mot; il fut sur le point de s'écrier :