‹ Le tapis vert; contes et nouvelles (volume 2)Chapitre 6 sur 22 · HAI'IN ET SUUCIIAIU · texte numérisé non relu

HAI'IN ET SUUCIIAIU

Est-ce que lu ne me la prêteras pas un peu? Ce mol l'avait renversé; une maîtresse I Et Victor aura cette femme pour maîtresse, il touchera ces beaux cheveux, ces belles épaules, il parlera tout près de cette bouche si fraîche. Tout cela, parce qu'il peut marcher! Qu'ai-je donc fait à Dieu, pour n'avoir pas des pieds qui me mènent où je veux aller? 11 enviait alors les oiseaux qui volaient de croisée en croisée tout le long des galeries du Falais-Royal ; il mettait son âme sans ailes sur leurs ailes, et il leur disait : Allez auprès du bassin, effleurez cette eau, courbez pour moi ce gazon, jouez autour de celte branche, posez-vous sur celte place où il y a du soleil, allez sur le bord de cette fenêtre et rapprochez-vous de Fanchette. Résolument Théodore aimait Fanchette, qui, selon la mode du temps, avait alors les bras nus, les cheveux légèrement ondoyés de poudre, le sein aux deux tiers découvert; choses gracieuses qu'elle relevait encore par son sourire, sa causerie d'abeille, son affabilité pour tous les habitués de son café, qui était aussi un estaminet, il faut le dire avec douleur. Elle n'était pas incommodée cependant de cet éternel brouillardde tabac amassé sur ses cheveux : derrière ce nuage qui voilait son olympe de flacons, de tasses dorées et de soucoupes, elle semblait la divinité de l'endroit; on l'adorait en effet. Son comptoir était entouré d'admirateurs qu'elle avait l'art de retenir dans les limites de la galanterie. Chacun s'en allait content; mais nul n'avait le droit de l'être plus qu'un autre, excepté peut-être Victor Souchard, s'il ne s'élait pas trop vanté auprès de son ami Théodore. Ce doute est raisonnable, car Souchard était devenu un beau modèle de fatuité. H se flatlait de tuer les hommes comme des mouches et d'être l'amant de toutes les femmes âgées de moins de

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vingi-deux ans. Cependiinl Théodore avait souvent apeiTu Victor parlant à Fanchette un peu plus intimement que les autres clients de l'estaminet. Il se disait avec une soucieuse conviction : — Elle l'aime, oui, elle l'aime ; — el il se maudissait.

— Je pars, vint lui dire un jour Souchanl ; mon père ne veut plus de moi; il prétend que j'ai acheté six hommes dont je ne lui ai pas rendu compte. Nous nous sommes disputés. Il s'est porté envers moi à des extrémités fâcheuses. Je lui ai donné un soufflet. Bref, voilà ma feuille de route : je vais à Brest. Là je m'emharquerai pour les Indes. Tu comprends que je suis enrôlé dans la marine militaire ; je suis soldat-matelot. Embrassons-nous, mon pauvre Théodore, et pense à moi toutes les fois que tu verras du haut de ton balcon une belle nourrice ou quelque petit scélérat de vieux avec une queue.

— Et Fanchette? osa lui demander Théodore, l'emportestu avec toi ?

— Non, mais à mon retour je l'épouserai ; je le lui ai promis ; nous nous le sommes juré ; je lui ai donné une bague ; elle m'a donné de ses cheveux. Regarde.

Victor Souchard sortit de sa poche une corde de tabac à chiquer, croyant tenir les cheveux de Fanchette. — Ces cheveux ne me quitteront jamais, poursuivit-il, jamais. — Tiens, c'est du tabac !

Théodore soupira.

Souchard déchira le tabac avec ses dents et mit le reste dans sa poche.

Après s'être embrassés encore une fois, les deux amis se séparèrent, Victor, joyeux comme s'il était déjà de retour,

o1 '» H A FIN KT SOUCHARD.

Théodore, lo visage liumide de larmes, comme s'il avait du lie plus revoir Victor.

L'absence de Victor Souchard se prolongea au delà du terme prévu ; le vaisseau qu'il montait faisait de longues stations dans les ports de nos possessions de l'Inde, alors convoitées avec acharnement par les Anglais. Victor amassait dans le cours de celte campagne des trésors d'anecdotes à raconter au pauvre Théodore quand il reverrait le Palais- Koyal, s'il le revoyait un jour. Que de merveilles l'avaient frappé depuis bientôt quatre ans qu'il était absent de Paris! Les bayadères nues, les pagodes sonnantes, les palais de jonc, les temples de porcelaine; Théodore se refuserait d'y croire.

De son côté, Théodore préparait aussi un bien grand étonnement à son ami Souchard. Un soir qu'il s'était suspendu par la force des poignets jusqu'aux bords de la balustrade de sa terrasse, pour mieux voir sans doute la charmante limonadière» la tête lui tourna, ses doigts fléchirent, le buste entraîna les jambes, et il fut précipité par son propre poids du haut de la maison dans le jardin. L'étourdissement de la chute le laissa sans connaissance sur le sable. On le crut mort. Les marchands voisins l'ayant reconnu le montèrent chez lui ; mais son père fut si douloureusement afîeclé de le voir dans cet état, qu'il eut une soudaine attaque d'apoplexie dont il ne revint pas. Cependant Théodore Rafin n'était pas mort; ses membres étaient démis seulement; au bout de trois jours il n'était plus malade que de la fièvre. Cette fièvre fut longue;

HUIN KT SOUCHARO. 815

oll(3 aggrava la fail»lesse de Théodore au poiiU dr l'oliligor à garder le lit pendant un mois. Quand il fut cnlin guéri, ou s'aperçut, non sans une surprise inexprimable, qu'il avait grandi d'un pied, que ses jambes n'étaient plus contrefaites, et qu'enfin il était, sinon un bel homme comme Victor Bouchard, du moins un gentil jeune homme, souple et plein de grâces.

Le premier usage qu'il fit de ses jambes, fui, on le pense bien, 'de descendre dans ce jardin qui avait été si longtemps le bonheur de ses yeux et la joie de son cœur. Ceux qui sortent du purgatoire après une longue résidence pour entrer dans le paradis, ne doivent pas être plus ravis que le fut Rafin en parcourant ces quatre galeries, éblouissantes comme quatre lames d'or autour d'un diamant. Il ne détaillait pas encore ses jouissances, c'eût été impossible; mais il était heureux. Les boutiques, les grilles, le jardin, les statues, l'enveloppaient d'une fascination profonde ; c'était l'aveugle qui retrouve la vue. Il supposait à peine qu'il y eût quelque chose de remarquable au delà des limites de ce merveilleux endroit où il était né.

Sans être entièrement revenu de sa surprise, dès qu'il put mettre un peu d'ordre dans ses idées, il se rendit au café de Fanchette, la maîtresse de son ami Souchard. Ses artères battirent sous sa peau quand il se trouva en présence de cette délicieuse créature dont il avait tant de fois rêvé l'image. Il s'imagina que son émotion était visible à tout le monde dans un endroit où l'on distinguait à peine, — tant la fumée du tabac était opaque, — les lumières du lustre suspendu au plafond. Ame honnête et candide, il alla jusqu'à se reprocher son admiration pour une femme sur laquelle Souchard avait

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j(Mé lesyoïix. Quand il se présenta au comptoir pour payer sa consommation, il lui sembla que son argent portait l'empreinte de sa pensée. Cependant il osa dire un jour à iM"^ Fanchelte :

— Voilà bientôt cinq ans, mademoiselle Fanchelte, que M. Victor Soucliard est absent.

— Qu'est-ce que M. Souchard ? répliqua-t-elle ; n'est-ce pas, par hasard, le chasseur de M. le prince de Soubise?

— Souchard, mademoiselle, est ce jeune homme que vous aimez.

— Que j'aime ! moi ? je ne m'en souviens pas.

— C'est le fils d'un militaire logé tout près d'ici, un beau garçon!

— Ah! oui, qui consommait beaucoup d'eau-de-vie?

— Qui est aux Tndes, mademoiselle.

— J'y suis maintenant... Pierre! interrompit-elle, voyez ce que désire le n° 10.

Si Rafin fut blessé au cœur de l'indifférence de Fanchelte pour un homme qu'elle avait promis d'épouser au retour, d'un autre côté, il n'osa pas s'avouer qu'il était heureux d'avoir ce rival de moins auprès d'elle.

On ne saurait dire l'étendue qu'avaient acquise ses idées depuis qu'il avait la faculté de parcourir ce monde enchanté du Palais-Royal, sur lequel il était resté si longtemps suspendu comme une toile d'araignée au-dessus d'une belle fleur. « Ne fût-ce que pour l'aimer encore davantage, si c'est possible, je veux connaître ce qui l'entoure; je tiens à le comparer au reste de Paris, que je n'ai pas encore vu. » Ainsi se parla un jour Rafin en se dirigeant vers l'une des

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grandes issues du jardin. Il allait on sorlir, quand un homme velu de noir, l'arrêtant poliment, lui dit :

— Monsieur Rafin, j'ai été l'ami de feu votre père, et à cetitre, je dois vous prévenir que si vous sortez du Palais- Royal, où aucun débiteur ne peut être arrêté, vous serez aussitôt saisi et conduit en prison. Je suis huissier; voici la preuve de ce que j'ai l'honneur de vous dire. Votre père a laissé en mourant pour deux cent mille livres de dettes, et comme vous avez accepté son héritage, c'est à vous de payer ses dettes maintenant. Les créanciers de votre père, qui sont aujourd'hui les vôtres, ont obtenu contre vous cette sentence. Faites un pas de plus, et vous allez en prison pour toute votre vie.

Rafin fut foudroyé. Il remercia l'huissier de son bon avertissement, et il rentra dans le Palais-Royal, d'où il n'avait plus le droit de sortir, à moins qu'il n'eût les moyens de payer un jour les deux cent mille livres.

C'était maintenant à sa philosophie à s'arranger un sort heureux au milieu de cette captivité. Puisque je suis né an Palais-Royal, se dit-il avec résignation, j'y vivrai et j'y mourrai. Comme tous les enfants de ceux qui ont fait de notables banqueroutes, Rafin avait de quoi vivre à l'aise, même sans trop travailler. Mercier raconte que Rafin allait régulièrement prendre son déjeuner chez Mvel, au coin de l'un des porches du Palais-Royal, là où probablement se trouve aujourd'hui le magasin de comestibles du Gourmand^ où est Corcellet. Ce M. Nivet, qui légua son établissement à sa veuve, s'était établi en cet endroit un peu avant la grande révolution.

Après son déjeunei', P»afiii se promenait pendant une demi-

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heure, l'élé, dans l'allée où est, de nos jours, la Rotonde, et il s'asseyait ensuite sur un des bancs placés le long de cette allée, à l'abri des inurs. On ne lisait pas encore les journaux dans le jardin, mais on s'y réunissait pour exhaler tout ce qu'on savait cl tout ce qu'on ne savait pas en politique. Les philosophes râpés, les économistes déchaussés, les littérateurs sans libraires, les écrivains de tous les ordres mendiants, les rentiers, les partisans de Mesmer, les acteurs sans engagement, vingt mille étrangers, autant de filous, passaient, s'arrêtaient , causaient sous ces arbres qui sont aujourd'hui de la taille qu'ils avaient alors et qu'ils auront présumablement toujours. A deux heures, llaOn montait jouer aux échecs chez le fameux Yilard, qui fit une partie par correspondance avec un roi du petit Mogol, laquelle partie dura treize ans et sept mois, et fut gagnée par Yitard, nommé depuis sa victoire Vitard-Mogol. Jusqu'à trois heures, Rafin jouait ou regardait jouer aux échecs. A cinq heures, il allait dîner au Bocher de la petite Provence. El quand les lanternes s'allumaient, il se rendait sous les galeries de bois, le rendezvous le plus curieux du globe avant et depuis la révolution ; corridor de luxe et d'obscénité qui n'était plus qu'une ombre de sa gloire en 1829, époque à laquelle il fut démoli pour faire place à cette ennuyeuse et belle galerie de verre. Nos pères ont vu, dans toute sa magnificence, cette superbe ruche où bourdonnaient, jusqu'à trois heures de la nuit, des femmes vêtues de gaze, enveloppées d'une vapeur de mousseline, montrant leurs cheveux, leurs jambes,, leurs épaules, leurs bras nus, leurs dents insolentes, leurs yeux de gazelle, se tenant trois par trois comme les grâces, allant seules comme Vénus, ou par groupes comme des vestales; ayani devant

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elles de vieilles femmes qui avaient été belles à la prise de Malion, derrière elles des hommes qui les flairaient, des provinciaux piastres, des Italiens haletants, des colons de Saint- Domingue plus noirs que leurs nègres, beaucoup d'Orientaux. Hafin ne se lassait pas de ce spectacle. Seulement le jeudi il allait aux Français, surtout quand on donnait Mahompt de M. de Voltaire. Il prodiguait ainsi les fleurs do son adolescence à ces distractions qu'il avait à sa portée, à ces restaurants fameux qu'il visitait alternativement selon les saisons, à ces galeries ravissantes, et à trois théâtres, le théâtre de Pierre, le théâtre du Palais-Royal et le Théâtre-Français.

Quoiqu'il aimât de plus en plus Fanchelte, il s'abstenait d'aller la voir, de peur de trahir la sainte cause de l'amitié. H ne savait trop s'il se désespérerait pour lui ou pour son ami , quand on lui dit qu'un officier de Royal-Cravate était sans cesse accoudé sur le comptoir de la gracieuse Fanchette.

Un beau jour, ce fut véritablement un beau jour, Souchard arriva ; il entra chez Rafîn , prit son ami dans ses bras et l'éleva trois fois pour se convaincre qu'il n'était plus difforme. Quant à lui, Souchard, il avait six pieds; c'était un homme magnifique; malheureusement il avait perdu un œil.

— Tu as devant toi, Théodore, le premier sergentd'artillerie d'une frégate française qui faisait partie de l'escadre commandée par le bailli de Sufîren. Je reviens de Pondichéry.

— Où vous vous êtes battus bravement avec les Anglais, reprit Rafin.

— Tout juste. Les journaux t'ont déjà informé, je le vois.

— Et les Anglais, continua Ralln , sont reslts maîtres du rhciinp (le bataille.

-'^^O RAFIX ET SOCCFIARD.

— Ce n'est pas sans p«^ine toujours. Ils ont laissé huit mille (leslours sur le carreau.

— Cin({ niill(\ interrompit Rafin.

— Oui, cin([ mille. Mais comme lu es bien renseigné! Nous avions en outre les Maralles pour auxiliaires. De fiers soldats !

— Kl leur chef se nomme Hyder-Ali.

— Ah çà! lu en sais autant que moi, Ralin.

— Son fils, c'est Tippoo-Saëb.

— Par la sainte-barbe! tu étais donc à Pondichéry?

— A huit heures du matin vous attaquâtes la ville qui est entourée de murs ; vous aviez en face le palais du gouverneur, qui a trois portes et cinq cents croisées; une construction orientale.

— Rafin ! Rafin ! lu es allé à Pondichéry! Tu en sais plus <(ue moi qui servais dans le bataillon de Tippoo-Saëb, le fils d'Hyder-Ali.

— Tippoo-Saëb est un joli homme, dit Rafin; un peu jau ne-ci Iron comme sont les Indiens, mais élégant, fier, l'œil doux, mâchant toujours quelque chose. La poignée de son sabre est d'ambre et ses babouches sont grises. Il parle un [»eu gras.

— Comment sais-tu cela? Moi qui ai perdu l'œil gauche pour lui, je ne l'ai jamais aperçu. Tu es donc un sorcier?

— Je ne suis pas sorti du Palais-Royal depuis Ion départ, depuis six ans. Mais j'ai été témoin du siège de Pondichéry , au théâtre de M. Pierre, et j'ai vu se promener ici , dans h; jardin, Tippoo-Saëb lui-même, le fils d'Hyder-Ali. Il prenait son ('af() chaque après-midi dans la galerie d'Orléans. ï'ne

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fois je lui ai rapporté son mouchoir qu'il avait oublié sur un banc.

— Ainsi, acheva Soiichard, sans sortir du jardin, tu as vu l'ondichéry, tu as fait la campagne de l'Inde, tu as parlé à Tippoo-Saëb! et tu n'as pas perdu un œil! Non, lu ne me persuaderas pas que tu n'as jamais mis le pied hors du jardin du Palais-Royal.

— Pour t'en convaincre, Souchard, je te dirai que la première année de ton départ, M"^ Fanchette l'avait déjà oublié; que la seconde année elle s'est fait courtiser par un officier de Royal-Cravate ; la troisième par un cent-suisse ; la quatrième par un dragon de Madame; la cinquième par un garde-ducorps ; et pour la sixième année , qui est la présente , je crois que la place est occupée et chaudement défendue par un souslieutenant dans les gardes-françaises.

— Pas possible ! s'écria Souchard en colère ; d'abord je tuerai le sous-lieutenant au troisième dégagement, et j'épouserai ensuite Fanchette pour que personne n'en approche plus.

Le moyen était doublement héroïque. On va voir si Souchard l'employa.

— D'abord , Rafin, mène-moi chez le meilleur tailleur de Paris.

— Le meilleur tailleur est celui de la boutique à côté, répondit Rafin.

— Chez le meilleur cordonnier.

— C'est en face, dans le jardin.

— Chez une fameuse lingère.

— La porte à droite, dans le jardin.

— Chez le meilleur coiffeur de Paris.

— Au bas de la galerie, dans le jardin.

o'22 UAFIN HT SOLICHARD.

— Tu plîiisimk's, lUilin. ('/csl donc lèi maison du lion IVicii, le Palais-Royal !

— Et la maison du diable.

— Désigne-moi encore un bijoutier, un étuvisle, un gantier, un chapelier.

— Le bijoutier est au n° 87, dans le jardin; l'éluvislc, n" 12; le gantier et le chapelier, même maison n° GO; toujours dans le jardin.

— Puisqu'on y trouve tant de choses, j'y trouverai aussi une femme, ajouta Souchard en se dirigeant vers le café de Fanchette, où il se montra dans tout l'éclat de sa nouvelle parure.

Le premier acte de Souchard fut d'aller donner un soufflet à un jeune homme qui causait familièrement avec Fanchette au bord du comptoir. Le jeune homme riposte, on échange des coups de canne; rendez-vous est pris pour un duel à l'épée. Le combat aura lieu le lendemain au bois de Romainville.

— Tu seras mon second, c'est de droit, s'écria Souchard après avoir raconté son aventure à Rafin.

— Je ne serai pas ton second, répliqua Rafin, parce que si je sortais du jardin, je serais empoigné par les huissiers.

— Tu as raison, Rafin, j'avais oublié ta position.

Et les deux amis cherchèrent les moyens de se tirer de celle difficulté.

— Parbleu ! nous nous battrons ici, dans le jardin même, dit Souchard inspiré. L'épée ne fait pas de bruit, cl à cinq heures du matin il n'y a pas un chat dans le Palais-Royal.

L'idée fut trouvée bonne; l'insulté accepta le changement de terrain, et, ainsi que Souchard l'avait promis, il le tua au

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Iroisiènie dégagement, il ne se trompa que sur un point : au lieu de tuer un sous-lieutenant des gardes-françaises, il perça la poitrine à un commis au sel. Quinze jours après, il épousait Fanchette, et il donnait pour nouvelle enseigne à l'établissement régénéré, celle-ci : Au Grand Tippoo- Saëb.

Souchard eut lieu de se repentir de son mariage avec Fanchette, qui, delégèretéen légèreté, finit un jour par s'enfuir du loit conjugal. C'est un enlèvement, disait-on partout. Le malheureux Souchard ne voulait pas se résigner à croire qu'un tel malheur put arriver à un aussi bel homme que lui. Use consola avec son ami Kafin; mais il fut bientôt obligé de vendre l'établissemenf pour deux raisons : l'une, parce que les consommateurs s'éloignaient depuis la fuite de Fanchette; l'autre, parce qu'il épuisait à lui seul la plus grande partie des consommations. Fanchette lui avait écrit une lettre dans laquelle elle lui annonçait son départ pour la Nouvelle-Orléans.

— Je l'aime trop pour ne pas essayer de la ramener, disait Souchard ; d'ailleurs, j'ai besoin de prendre du service; je vais m'embarquer pour l'Amérique. Veux-tu me suivre? Allons, viens voir le monde; accompagne-moi.

— Le Palais-Uoyal est si beau, répliqua Rafin, que je n'ose pas lui comparer le reste du monde. Je n'en suis pas sorti depuis que je suis né, et je t'avoue, Souchard, que je n'ai presque plus le désir d'aller ailleurs. Raisonne. La France est la plus belle partie de l'Europe; Paris la plus belle ville de France; le Palafs-lloyal l'endroit le plus remar-

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quablc de Paris; je l'iiabile. Pourquoi courir en Amérique, en Asie, en Afrique? Ici, je vois les costumes de tous les pays, j'entends les langues de toutes les nations, je dîne avec des Malais, je joue aux échecs avec des Tartares, je cause avec des Orientaux. L'univers vient me voir, pourquoi irais-je voir l'univers? J'attends le roi de Perse qu'on dit détrôné; on nous promet le dernier roi de Pologne pour le printemps prochain.

— Uafin, lu as raison; mais je veux ravoir ma femme. Je te jure pourtant, que je la trouve ou non, qu'à mon retour je jetterai l'ancre pour toujours auprès de toi , foi de Souchard !

Souchard alla s'embarquer à Brest pour la Nouvelle-Orléans.

11 était à peine à dix lieues de Paris, que Rafin reçut un petit billet parfumé dans lequel on lui donnait rendez-vous au bal de M"'^ Armantois. Les bals de M""^ Armanlois étaient fameux alors. On y jouait gros jeu, on y conspirait beaucoup contre la royauté, on y volait un peu, mais on s'y amusait extraordinairemenl. L'établissement de M""*^ Armantois était dans le prolongement de la galerie où est aujourd'hui le cabinet de lecture de la Tente; cei appendice a élé démoli; les galeries de bois y étaient adossées; Gomorrhe et ses ruines ont disparu. Rafin n'hésita pas à aller où l'invitation l'appelait; il avait besoin d'ailleurs de se consoler du départ de son ami.

— Nous ne décrirons pas ce bal, nous ne dirons que le fait épisodique de la rencontre qu'y fit Uafin. Une femme ôta son mas(jue ; c'était Fanchette ; la charmante , la vive, la légère Fanchette.

RAFIN ET SOUCHAUD. 325

— Monsieur Rafin , dit-elle à Rafin ébahi, M. Souchard était un bourru, vous le savez ; un buveur, mes flacons le savent; un homme inquiet, il parlait de m'emmener dans l'Inde, à Pondichéry. Pour en finir, je me suis évadée, je suis allée non gas à la Nouvelle-Orléans , mais dans la maison à côté. Voilà trois mois que je suis libre et heureuse; dès que j'ai su que Souchard était parti, je vous ai écrit pour vous rassurer sur mon sort, vous qui êtes bon, qui ne buvez pas, qui no voulez pas aller dans l'Inde et qui m'avez un peu aimée, je crois.

Hafin savait VHistoire Romaine; il se mit sous les yeux tous les exemples de chasteté, tous les triomphes de l'amitié, et il finit par baiser la main à Fanchelte, qui était la perle des bals de M"* Armantois. Elle était fine comme une civette, jouant des yeux comme de la taille, ayant une ombre de moustache sur des lèvres de chevreau. Rafin se dit alors : — Si je lui refuse mon amitié, c'est une femme perdue; je veux sauver du déshonneur la femme de Souchard. — Il s'abandonna à Fanchette avec qui il dansa pendant tout le bal , et d'après le conseil de laquelle il se mit à jouer à la roulette quand il fut fatigué de danser. Rafin gagna cent mille écus, c'est-à-dire cent mille francs de plus qu'il n'avait besoin pour payer les dettes de son vénérable père. C'était le cas ou jamais de sortir de sa prison. — Malprison est un paradis, se dit Rafin ; pourquoi donnerais-je deux cent mille francs pour la quitter? Mes créanciers attendent depuis vingt-quatre ans ; ils patienteront encore un peu.

11 est inutile de dire que Rafin, pour arracher la femme de son ami au déshonneur, lui fit partager sa table et sa fortune.

Changement étrange ! Fanchette devint avec Rafin une

326 KAFIN ET SOUr.HAHD.

femmo. Ibrl douce, fort rnngéo, parlnnl avec décence : il n'y a rien coniine les amants pour inspirer une bonne conduite aux femmes.

Quelijues années plus tard, la révolution eut lieu ; Rafin fut forcé de se faire pauvre, de cacher son argen^ et enfin de se cacher lui-même, de peur d'être pendu comme un aristocrate. Quand il eut réussi à passer pour un mendiant, c'est-à-dire pour un bon révolutionnaire, il fut nommé président d'un club qui se tenait dans un appartement voisin du Palais Égalité. 11 condamnait à mort sans sortir de chez lui. Ce fut un grand terroriste. Dieu lui pardonne!

Un matin qu'il s'apprêtait pour assister à un déjeuner frugal et patriotique avec des parmentières, un homme jeta son bonnet rouge par terre et lui dit en lui mettant la main sur les yeux :

— Devine, citoyen président.

— C'est Robespierre ou Souchard, répondit Rafin.

— C'est Souchard.

— El d'où viens-tu avec ta jambe de moins?

— Des États-Unis, où j'ai aidé les Américains à chasser les Anglais. Ah! que c'est beau une révolution, Rafin! Nous avons mis à la porte tous les gouverneurs anglais.

— Et nous , tous les rois de France dans la personne de Louis XVI.

— C'est plus beau , répondit Souchard, surtout sans sortir de la France.

— Tu pourrais dire sans sortir de Paris, sans sortir du Palais-Royal : caria révolution a commencé à ma porte; je prêtai ma chaise à Camille Desmoulins K

• On sait que Camille Desmoulins, monté sur une chaise du

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— Heureux Hafin ! Mais Dieu t'a donc mis dans un paradis! Je fais une révolution et tu en fais une dix fois plus belle. La niienii(3 me coûte une jambe, et la tienne te nomme président d'un club. Heureusement je n'ai pas eu le bonbeur de retrouver ma femme aux États-Unis. Après tout , c'était une femme sans ordre.

— Tu te trompes , Souchard.

— Une coquette.

— Tu la connaissais mal, Souchard.

— Une dépensière.

— Erreur, Souchard.

— Qui m'a livré au ridicule en s'évadant.

— File n'a jamais quitté le Palais-Royal, et tu vas la revoir. Seulement je dois te dire qu'elle est ma femme depuis deux ans.

— Ma femme est ta femme , Rafin !

— La glorieuse révolution a détruit les vieilles lois; on a prononcé ton divorce pendant ton absence, j'ai épousé ta femme sur l'autel de la Patrie.

Comme Rafin achevait sa phrase, un citoyen lui présenta une condamnation à mort qui avait besoin delà légalisation de sa signature. Rafin signa; Souchard comprit. Il n'en fut pas moins bien reçu par Fanchette, empressée de courir au-devant de ses moindres désirs. Sa position lui parut d'abord étrange ; peu à peu il s'y fit; enfin il la trouva si agréable, qu'au bout de trois ou quatre ans, il voulut en changer, son caractère étant de ne jamais demeurer où il était bien , à l'exemple de tant de gens. La révolution finissait. Napoléon allait illustrer

Palais-lloyal, harangua le peuple, aux premiers jours de la révolution.

31^8 UAFIN ET SOUCHARl).

la France en Egypte; une Hotte s'armait à Toulon au cri de Vive la république! Souchard n'y tint pas; il s'embarqua comme artilleur et partit.

Pendant cette longue campagne, Rafin acheta à la république vingt ou trente maisons du Palais-Royal, alin de punir les aristocrates qui en étaient primitivement possesseurs, et il les acquit pour quelques poignées de mauvais assignats.

C'est alors que Rafin s'attacha au Palais-Royal ; il en était presque devenu le roi. Moins que jamais il parlait d'en sortir. De loin en loin il demandait parfois : Le Pont-Neuf est-il toujours sur ses arches ; l'air est-il bon au faubourg Saint- Germain? quel temps fait-il sur les boulevarts?

La peste emporta Souchard au siège de Saint-Jean d'Acre. On l'enveloppa dans un drapeau tricolore, et. on l'inhuma avec les honneurs militaires.

Fanchette donna huit enfants à Rafin, qui, en cédant ses propriétés quand la restauration fut venue, se trouva possesseur de plus d'un million.

Fanchette vit encore : elle est retirée à Louvres, près de Paris.

Rafin mourut quelques jours après la révolution de juillet, dans un fauteuil, à la clarté d'un beau soleil, tout près de la Rotonde.

11 expira au coup de canon de midi.

On l'enterra au père Lachaise : c'était la première fois qu'il sortait du Palais-Royal.

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JERVAS LE BIOGRAPHE

L'aulre jour, en remontant le quai de Conti, de l'Institut au Font-Neuf, je marquais mon passage par de studieuses stations devant les vieux livres étalés sur le dos des parapets. Cet innocent plaisir est celui de bien des gens qui, comme moi, se bercent du doux espoir de lire un soir d'hiver, auprès de leur foyer, tous les livres qu'ils sont tentés d'acheter sur la foi d'un titre piquant ou de toute autre séduction dont les bibliophiles seuls connaissent le vrai prix. Les bibliophiles et moi nous trompons. Acheter n'est pas lire. Une fois en notre possession, ces livres si ardemment désirés tombent de leur propre poids dans l'armoire de l'oubli, et pour toujours. Si les poètes anciens ont fait de l'oubli un fleuve, c'est qu'ils ne connaissaient pas les armoires.

J'avais déjà passé en revue deux ou trois rayons ténébreux d'histoire romaine, sans oser dégager le moindre volume de son purgatoire, quand je ne sais quel sentiment de faible

C30 JEUNAS LE lilOGRAPIIE.

curiosité ino tit sorlir parcsseusemenl la main do la poche, tirer mon gant, et j)orter mes doigts sur une mince brochure d'un gris de lézaiïl, jetée là comme un petit poisson au milieu de la mêlée d'une grande pèche. J'écartai les premières pages el je lus un titre anglais. Que vaut ceci? demandai-je au marchand, ([ui ne se dérangea même pas pour traiter avec moi d'une si mesquine aflaire. — Huit sous, me répondit-il avec dédain. — >'oilà, lui dis-je. 11 murmura en ricanant : — C'est huit fois plus que cela ne vaut.

Puisque je dois prendre le thé ce soir chez M. Templeson, je lui montrerai mon emplette, me dis-je, en relisant avec un doute naïf, sur le sens qu'il présentait, le titre de la brochure : List of Covent-Garden Ladies, confaining the historiés^ andsome curions anecdotes ofthe mosl celebrated ladies non- on tJie tonn , or in keepingand also ofmany oflheirkeepers. (( Liste des Dames de Covent-Garden, contenant l'histoire des plus célèbres ladies maintenant en circulation ou en puissance de prolecteurs; celles de plusieurs de ces prolecteurs; le tout suivi de quelques anecdotes curieuses. »

Ainsi que je me l'étais promis, je ne manquai pas de me rendre dans la soirée auprès de M. Templeson, qui vil depuis de longues années retiré au fond du Marais, el tout au haut d'une vieille maison de la rue Saintonge : maison branlante, façonnée en colimaçon, bardée d'une rampe en bois. Comme M. Templeson ne sort qu'une ou deux fois par an pour aller entendre, au temple delà rue des Billettes, (juelque fameux prédicateur de sa nation, je montai tout d'un trait à son troisième étage, sans m'informer s'il était ou non chez lui. — Ne vous dérangez pas, c'est moi, votp' ami ' lui criai jf pu traversant dans l'obscurité les deux

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piècos (jui précèdenl son cabinet, charmant petit appartement meublé avec l'égoïsme d'un vieux célibataire, revêtu d'un double tapis élastique, étotl'é si adroitement aux encoignures, * ouaté à toutes les fentes avec tant de sollicitude que le bruit du dehors, quand il y parvient, s'y résout en un bourdonnement cotonneux, et ({uc le jour n'y passe par aucune de ces altérations affligoaiites auxquelles les personnes nerveuses attribuent avec raison leurs heures de tristesse et de mélancolie.

— J'aurais presque parié que vous viendriez me voir, ditil en me tendant sa belle main blanche de vieillard. J'ai mis deux pincées de thé de plus dans ma théière.

— • Du thé vert?

— Rassurez-vous, trembleur ; du thé noir et du meilleur, de ma vieille provision. Nous avons encore quelques amis dans la compagnie des Indes, si nous n'en sommes plus actionnaire. Vous permettez que je termine ma lecture.

— Je vous en prie, monsieur Templeson.

Tandis que M. Templeson achevait de lire un chapitre de la Bible, j'eus le plaisir et la joie de remarquer que rien, depuis un an, n'avait été dérangé dans sa jolie retraite. Il n'y avait de plus qu'un meuble d'hiver, caché dans son fourreau le mois précédent. C'était le beau paravent de laque qu'il avait rapporté autrefois de Canton avec les admirables colifichets de ses cheminées. Autour de lui était rassemblée la collection de ces objets d'une frivolité ruineuse qu'aiment tant les gens du monde blasés. Le marbre de son secrétaire était chargé de délicieuses monstruosités ramassées dans les comptoirs de la Chine, grimaces candides qui font rire à force d'être terribles. Dans un coin s'élevait un énorme parasol d'une transparence d'écaillé, trop grand pour èlre porté par

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un seul individu, trop petit pour mettre à couvert tout un quartier. Quoiqu'il eût conservé ses riches zones de pourpre et d'orangé, il semblait, tant il était sec et raccorni, devoir tomber en poussière au moindre effort tenté pour l'ouvrir. Fo-Hi s'en était assurément servi le jour de son couronnement. De beaux coquillages roses, évidés en fuseaux ; d'autres, plissés avec la coquetterie d'une manchette hollandaise ; d'autres d'un prix excessif, à cause de leur rang élevé dans les classifications conchyliologiques, se voyaient sur des étagères soigneusement entretenues, non par les mains dangereuses des domestiques, mais par celles d'un maître, amoureux à la fois de ces richesses et instruit de leur valeur. On sentait encore que là ces porcelaines contournées, ces vases bleuâtres d'une dimension cyclopéenne, terminés en bec de grue, ces sièges d'ivoire, chefs-d'œuvre de patience et d'adresse, étaient le témoignage d'une vie voyageuse et d'une nature particulière de fortune. C'étaient autant d'échantillons d'existence. Il est probable que M. Templeson n'aurait pas pu dire comment il s'était procuré, selon les positions diverses où il s'était trouvé, tant de riches petits trésors, pas plus que nous ne pourrions dire, au bout d'un certain temps, comment et pourquoi nous avons deux montres, l'une qui ne va jamais, l'autre qui va quelquefois, tel tableau de maître, telle pendule surmontée d'un coq en cuivre doré. Il arrive un moment dans la vie, pour peu qu'elle se prolonge, où le mobilier c'est nous, ce que nous avons été, et ce que nous avons pu être. Nous appellerions volontiers cousins et cousines nos fauteuils et nos pincettes. •

— Maintenant je suis tout à vous, mon ami. Voulez-vous que nous prenions d'abord une bonne tasse de thé?

JERVAS LE BIOGRAPHE. 333

— Comme il vous plaira, monsieur Templeson ; el si vous manquez ensuite de feu pour faire chauffer l'eau, je vous prie d'user de ce vieux livre que voilà, comme vous feriez d'un nouveau.

— Montrez-moi donc celte perle. Un livre anglais! cl où avez-vous pêche cela?

— Sur les quais.

— Voyons mieux le titre.

Après l'avoir attentivement lu, M. Templeson se mita rire avec tant d'abandon et de continuité, que je craignis que ses pieds, en se détendant sous l'hilarité, n'allassent renverser la théière, les tasses japonnaises et les pyramides de pain beurré. Ce rire cessa tout à coup chez lui, et je vis sa figure passer de la gaieté à la tristesse, de la tristesse à la douleur, de la douleur à l'attendrissement. Il se leva.

— Vous avez cru, me dit-il en me remettant un livre qu'il était allé prendre au fond d'un coffre d'ébène recouvert d'un tapis à franges d'argent, que vous étiez l'unique possesseur de cet étrange ouvrage, vous vous êtes trompé : voici le pareil. C'est l'exemplaire d'une autre édition seulement; une édition ravissante, comme vous voyez; une édition diamant. Pope, mon divin poêle, et Shakespeare n'ont jamais été si splendidement illustrés. Est-ce vrai?

— Très-vrai, monsieur Templeson. Mais vous m'avez prêté un orgueil de bibliophile que je n'ai pas eu un seul instant dans cette occasion. Je n'ai pas cru acheter un exemplaire rare, unique.

— Vous auriez pu avoir cette vanité en tout cas, car si l'édition à laquelle mon exemplaire appartient n'est pas rare, l'édition du vôtre l'est beaucoup, el si je ne craignais de vous

334 JERVAS LE BIOGRAPHE.

faire faire un marché de dupe, je vous proposerais d'échanger voire mauvaise brochure conire mon bel exemplaire, qui m'a coulé deux cents francs.

— Il n'y aura aucun échange entre nous, mt)nsieur Tcmpleson. Faites une chose qui me sera agréable : acceptez mon exemplaire.

— Ne vous repenti rez-vous pas?

Je mis la brochure sur les genoux de M. Templeson, qui me dit : — Je vous dois un cadeau à mon tour; mais prenons le thé.

M. Templeson posa sur le manteau de la cheminée salasse (ju'il n'avait qu'à demi vidée, et il me dit :

— L'auteur de votre brochure et de mon livre fut, pendant ma jeunesse, au nombre de mes amis ; il se nommait Jervas. Son père mourut à la Guyane anglaise, où il avait été, pendant dix-sept ans, à la tête d'une compagnie pour la pêche des perles. Je n'ai jamais connu sa mère, qui descendait, disail-on, d'une excellente famille du Westmoreland. Jervas était encore au collège avec moi, son aîné de quelques années, lorsqu'il perdit son père et sa mère, qui ne lui laissèrent, en mourant, qu'un mince revenu de trois mille francs. Afin de fatiguer le moins possible votre attention, je réduis ici en monnaie française le chiiTre de la fortune de mon ami. J'en userai ainsi, dans le cours de cette histoire, chaque fois qu'il sera question d'argent. Mais vous laissez refroidir votre thé, et je ne sais rien de plus détestable que du thé froid.

— Vous disiez que Jervas était au collège avec vous.

— C'était un assez bon écolier; mais' il n'y avait pas de caractère plus irrésolu que le sien. Dans les petits comités d'hiver où se réunissaient tous les écoliers et où ils ne se

.IRKVAS I.K lUOCKAI'HK. 3o^)

faisaient pas faille dt? colonM* do pourpre leur avenir, se promettant les uns d'être capitaines de guerre el de battre à outrance les Français, les autres d'ajouter leurs noms à ceux de Forster et do Van Diemon en récompense de quelque découverte hardi(î au delà du cercle polaire, ceux-ci de s'enrichir dans lo commerce d'épiceries à Tonkin ou à Macao, ceux-là do s'illustrer par la science des nombres, comme Newton, dont le buste décorail notre salle; dans ces petits conciliabules, et parmi tous ces grands hommes futurs, Jervas était le seul qui n'osait pas voir si clairement à travers les ténèbres de son avenir. Sa tête pensive et fort belle n'était émue par aucune de ces vanités fougueuses allumées autour de lui. S'il eût été poëte, j'aurais expliqué son indifférence par la lenteur d'idées qui caractérise d'ordinaire ceux dont la rêverie domine les facultés. Jervas aimait assez la poésie, mais en jeune homme, plutôt par l'entraînement de l'âge que par vocation. Au reste, je n'ai jamais lu de lui la moindre pièce de vers, et pourtant ce ne sont pas les occasions de rimer qui manquent dans nos universités. Plus tard, quand j'ai eu occasion de revenir sur le passé de cet homme que ses malheurs m'ont forcé d'étudier comme une singularité, j'ai supposé, avec quelque raison, qu'une doctrine métaphysique avait déterminé en lui ce caractère d'apathie. Oui, en recueillant à distance les souvenirs de mes conversations avec lui, je me suis démontré que Jervas était fataliste par conviction, et cette conviction s'était raffermie en lui de tout ce qu'il avait appris de sa famille. Son aïeul, son père, presque tous ses parents avaient été heureux ou malheureux soudainement, sans le concours logique des événements, ce qui arrive à beaucoup de personnes, mais ce que peu remarquent. Jervas

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avait été conduit sans doute à considérer comme un privilège accordé à sa famille ce fait providentiel, sous la protection duquel il avait mis son inaction musulmane. J'ai d'autant plus lieu de croire qu'il pensait ainsi, qu'en philosophie il soutint avec ardeur une thèse oij il essayait de prouver que l'abnégation des Orientaux était la plus raisonnable des croyances. J'ai eu tort, je m'en aperçois un peu lard, d'avoir tant insisté sur les causes plus ou moins probables des opinions de mon ami, qui, avec une toute autre manière de voir, aurait pu subir pareillement les accidents dont sa vie fut semée. Cependant, pour me faire pardonner ma prolixité, je dois dire que, si le fatalisme ne fut pas la source immédiate de ses malheurs, il lui servit du moins à les lui faire supporter pendant de longues années.

Quand Jervas fut sorti de l'université, il voulut goûter de tous les plaisirs qu'offre Londres, qui est la capitale des plaisirs, après Paris, où Jervas n'alla jamais. Sa fortune fut rudement entamée. L'intérêt et le principal furent dévorés en peu de mois; les propriétés furent converties en guinées, les gui nées en shellings, les shellings en misère ; il ne lui resta bientôt plus que sa fraîche ligure de provincial, sa taille de demoiselle et un immense désir de renouveler les jouissances qu'il n'avait goûtées encore que du bout des lèvres. Que faire? se demanda-t-il. Du commerce? Mais je n'ai pas une once de marchandise à vendre ou à troquer. De la science? Mais je sais de physique et de mathématiques tout juste ce qu'on en apprend dans les universités. De la poésie? on n'en lit plus. Pourtant il faut vivre : j'ai à payer mon aubergiste, homme intraitable ; mon tailleur, persécuteur infâme; mon bottier, muet terrible qui m'attend tous les matins à ma

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porle. Je dois à loul Je iiioiide. Kn réca[)iUilaiil ainsi sus misères, Jervns passa par hasard, ou par la force de l'habitude, dans une dos rues populeuses et assez mal famées qui avoisinent Covent-Garden : ces rues étaient presque exclusivement occupées alors par les actrices du fameux théâtre de ce nom. Une superbe femme qui était à la croisée, l'ayant reconnu pour un joyeux compagnon de l'an passé, lui sourit comme font les anges ; Jervas lui sourit ; une plus belle femme encore lui jeta une rose blanche de ses cheveux ; Jervas prit la rose blanche comme il avait pris le sourire ; plus loin, une autre femme blonde comme la lune à son premier quartier, lui adressa deux vers de Pope, sur sa chevelure ; Jervas répondit au compliment ; enfin d'un bout de la rue à l'autre bout, Jervas fut assailli d'une pluie de jolies choses, de fins sourires, de fleurs expressives; il était enivré comme une bayadère qui a longtemps dansé devant des spectateurs élecirisés. Malheureusement pour Jervas, il eut la ridicule pensée de revenir sur ses pas et de se montrer de nouveau à ces dames, qui avaient perdu leur temps et leurs frais de coquetterie à rencontre d'un homme qui n'avait pas un penny sur lui.

En le revoyant passer, la danseuse, qui lui avait lancé un compliment, le railla sur son habit, lui demandant si le modèle en avait été conservé dans l'arche; la choriste, qui lui avait envoyé une rose blanche, lui fit un geste de mépris; la soubrette, dont le sourire d'ange l'avait ravi, le gratifia d'une grimace semblable à celle que ferait un buveur qui avalerait un verre d'eau, croyant boire un verre de Champagne; il n'était pas de croisée, de balcon doré, de lucarne si élevée, d'où ne partît, contre lui, un mot blessant, une remarque injurieuse sur sa chaussure, sa coiffure et sur quel-

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