IRHVAS LR BIOGRAPHK
que pièce de son costume. Il avait beau doubler, tripler le pas, il entendait toujours retentir à ses oreilles : Va-t-en, échappé de collège! Va le faire habiller, petit saint Jean! Quel est ton fournisseur de poudre? Marquis, donne-moi l'adresse de ton coilTour !
Knfin l'infortuné Jervas gagna sa pauvre demeure, la honte dans le cteur, la faim dans l'estomac, la rage dans le cerveau ; si un poignard lui fût tombé sous la main, il se serait tué; il ne trouva (ju'uno plume à sa portée. Il la plongea dans l'écritoire, la suspendit un instant sur un cahier de papier blanc, et après s'être frappé le front avec violence, il s'écria en la laissant tomber : Je serai vengé!
— Mettons encore une bûche au feu et renouvelons le thé. Voulez-vous?
— Soit, monsieur Templeson. Mais j'ai hâte de savoir comment se vengea votre ami Jervas.
— 11 connaissait parfaitement chacune de ces femmes dont il venait d'éprouver les sanglantes moqueries; il savait l'origine de leurs écarts, la cause qui les avait chassées du foyer honnètfi de leurs familles, pour suivre le chemin tortueux de perdition, pour se faire actrices au pandœmonium de Covent- Garden ; il savait par quels échelons elles étaient descendues d'une passion extravagante, mais désintéressée, à une passion excusable, et de là à une intrigue nouée par l'or; il avait tenu un compte fidèle des glissades innocentes, des pas téméraires, des alîections criminelles; c'était son érudition, elle était complète. Il possédait en outre l'âge exact, l'âge rigoureux, de toutes ces femmes, leur temps de service sous les drapeaux du plaisir; mieux que leurs peintres, mieux que leurs amants, il pouvait indiscrètement révéler les taches
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cachées dans l'éclat de leurs beautés et par quel art consommé elles dissimulaient ces défauts; une hanche hasardée, une épaule inégale, une jambe de proportions ingrates, une main déparant un beau bras, quelques constelhitions de rousseurs sur un satin charmant, un pied trop peu voûté pour être risqué sur un carreau de velours, un œil trompant par sa vivacité sur ses dimensions réelles, une haleine plus virginale à midi que le soir après le bal ; une voix retenue captive derrière des lèvres amoureuses, de peur de rompre le charme inspiré par la bouche; un esprit trop nu pour assortir un beau corps; une origine trop basse pour se faire pardonner tant de pierreries aux cheveux, et pas assez de cheveux pour supporter tant de pierreries. Oui, Jervas savait sur ces femmes tout ce qu'en savaient isolément leurs couturières," leurs coiffeurs, leurs amants, leurs médecins, leurs fournisseurs et toute leur mystérieuse domesticité.
Que tlt Jervas? Avec cette plume que le hasard avait livrée à sa colère et à sa faim, il se mit à écrire, rue par rue, maison par maison, élage par étage, appartement par appartement, alcôve par alcôve, l'histoire patiente, scandaleuse, analytique, détaillée, étrange, de chacune de ces actrices de Covenl-Garden, dont il avait été si bien traité tant qu'il avait eu de l'argent, et si ignominieusement vilipendé quand il était arrivé au dernier sou de son patrimoine.
Il écrivit toute la nuit sans trêve ni repos. Exaltée par le désespoir, sa mémoire ne le trahit pas une seule fois dans toutes les évocations de quartiers, de places, de numéros, dont il eut besoin pour marquer son livre au coin de l'histoire, il eut une autre idée : Je suis bien bon, se dit-il, de ne condamner au poteau que des femmes qui y sont déjà ou
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à peu près; il en est d'autres, et en aussi grand nombre, et on pins grand nombre même, qui figureraient merveilleusement dans mon cadre. Haine à toutes 1 s'écria-t-il ; que toutes y soient, et les demi-vertus et les quarts de vertu, et toutes les fractions de vertu 1 Mon livre sera parfait : ce sera le plus beau livre des livres. Londres en rira, Londres en frémira : arrachons tous les voiles I Et quel service je rendrai aux mœurs, aux familles, au monde ! Emporté par ce chaleureux mouvement, Jervas entremêla à ses biographies de femmes notoirement dignes d'être décriées, les biographies de celles dont la moralité n'était pas suspecte au même titre. H comprit que plus il donnerait à de simples doutes le caractère d'une certitude, et plus il attirerait sur son livre l'infaillible intérêt de la curiosité. Jervas parcourut comme un cheval indompté tout le cercle des accusations, s'arrêtant à peine aux limites. En un instant son livre s'éleva à l'effrayante hauteur d'une satire sociale. La hache et le flambeau à la main, il pénétra dans chaque ménage pour le détruire et l'incendier. Quand le jour vint, son livre infernal était presque fini. Pâle, effaré, mourant de faim, il frappa à la porte d'un libraire, qui, en flairant seulement la marchandise, en devina la haute et friande qualité. — C'est de l'or ou Botany- Bay! dit-il à l'auteur. — Que ce soit l'un et l'autre, mais que j'aie de l'or avantjout! — Vous en aurez beaucoup; en voilà un peu pour vous faire patienter. Hemontez-vous le corps, et reposez-vous l'esprit. Il faut dix jours pour imprimer votre livre. Dans dix jours, revenez, nous réglerons.
Au bout de dix jours, quand Jervas se montra de nouveau à la boutique du libraire, celui-ci lui dit en lui serrant la main : — Je suis effrayé de notre succès! votre livre a été
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vendu en vingl-qualrc heures ! — Quinze cents exemplaires ! — Je mets sous presse la seconde édition. Combien voulezvous d'argent? Jervas croyait rêver. Il demanda une somme énorme. Le libraire la doubla. Décidément Jervas se crut un grand écrivain, un Juvénal, un poète fameux, un philosophe incomparable. La vérité est que son livre est écrit avec un balai : on n'y trouve ni style, ni goût, ni pudeur; mais si quand on dit du mal de quelqu'un on a toujours de l'esprit, quand on médit de tout le monde, on a nécessairement du génie.
Le relenlissemenl de ce livre fut immense. Tout le monde courut boire une gorgée à cette fontaine de scandale. Les victimes (fe Jervas en furent malades, plusieurs en devinrent folles, beaucoup en moururent. C'était là, j'espère, réussir. Le bonheur suit la gloire. Jervas reprit son ancienne vie de dissipations. Chevaux, dîners, fêtes, il ne se fit faute de rien. Il crut plus que jamais à la fatalité; car, malgré l'orgueil de son succès, il lui répugnait de croire qu'il le devait unicjuement au mérite de son livre.
11 élait au milieu de son triomphe (juand j'arrivai à Londres, après un voyage en Chine où je n'avais pas été aussi favorisé que lui par la fortune. Ma pauvreté ne m'éloigna pas de son souvenir. Son bon cœur lui rappela le camarade de classe, l'ami de ses heures de récréation. Il courut à bord du navire sur lequel j'avais fait la traversée, prit mes malles, les emporta chez lui, me força de le suivre, et malgré ma résistance, je fus logé dans sa maison et je m'assis chaque jour à sa table. Que d'amis il avait alors! Comme ils lui trouvaient de l'esprit, de l'élégance, de la noblesse. La littérature, à les entendre, n'était pour lui qu'un pont qui le con-