ERVAS LK BIOGRAPHE
duirait aux distinctions politiques. Tous les grands hommes d'État commencent presque toujours par déposer les gages de leur supériorité dans quel([ue livre fameux. Jervas avait suivi d'instinct leur exemple.
— Tes amis sont charmants, lui dis-je un jour, et je serais le dernier à douter du mérite qu'ils louent en toi ; mais permets-moi de te demander seulement le nom de l'ouvrage qui t'attire tant de compliments de leur part. Mon ignorance ne te blessera pas. Je reviens de la Chine, où Milton et Pope ne sont pas encore connus. Ajoute même à celte complaisance, pour en finir avec ma curiosité, celle de m'apprendre d'où t'est venue cette rosée de prospérité qui a fécondé tant d'amis autour de toi.
— Ecoute, me répondit Jervas ; la source de mon bonheur, la voici.
Il me montra la fameuse brochure, et il me raconta la cause qui la lui avait inspirée, les résultats de publicité qu'elle avait eus, ceux qu'elle ne manquerait pas de produire encore. Étranger au mouvement des livres, à ce que vous appelez aujourd'hui les effets de la presse, je ne pouvais qu'admirer ce que me disait Jervas, sans approuver cependant le fond ni la forme de son livre. J'étais étonné, mais ma surprise n'était pas de l'édification. Cette surprise fut encore plus grande quand il m'ouvrit un bufïet chargé de vaisselle plate, de services en vermeil, de couverts d'argent ciselés par les meilleurs ouvriers de Londres, de timbales niellées, et d'une foule d'objets de prix. Jervas se hâta de me dire en souriant :
— Tu ne supposes pas que ces cadeaux proviennent de la générosité de ceux qui ont une page dans mes biographie.-.
JERVAS Ll- BIOCJKAPHE. 343
L'humanité n'est pas encore assez parfaite pour récompenser qui la dévoile et la corrige. Ces vases et ces coupes m'ont été envoyés par ceux qui ont peur de tomber un jour dans mon filet. Sous le prétexte honorable de m'encourager dans ma tâche, ils s'assurent de ma discrétion. Cette soupière, gravée à Paris, m'a été donnée par un lord qui est marié secrètement avec une danseuse du dernier ordre. Le lord m'a envoyé la soupière, la danseuse les douze couverts qui accompagnent la soupière. Ce surtout magnifique te représente un adultère; ces candélabres, un inceste. Je suis meublé de scandales.
— Quel métier ! quel métier! m'écriai-je; quel métier, Jervas, tu fais là !
— Le plus honorable de tous, le plus utile aux mœurs, me répondit-il. En obligeant ces gens-là à acheter si cher mon silence, je décourage ceux (jui seraient tentés de les imiter. Depuis l'apparition de ma brochure, on s'observe avec eflYoi. Dans six mois, je veux que l'adultère coûte cinquante mille francs à Londres.
Malgré le vernis moral dont mon ami Jervas décorait sa nouvelle profession, je ne jugeai pas prudent de demeurer plus longtemps avec lui. D'ailleurs je m'ennuyais en Angleterre ; mon esprit actif s'accommodait mal de la vie désœuvrée de Londres. J'étais jeune, j'avais besoin de faire ma fortune; je m'embarquai de nouveau pour Canton, laissant Jervas sous le charme de son étoile.
Au moment de mon départ, on mettait sous presse la huitième édition de son livre.
Prenons-en ensemble une idée, mon ami, afin de ne rien ignorer de l'histoire de cet homme, et surtout pour nous