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lions de Reine, Krvasy recevait entre les cotes une de ces i'stocades à rilalienne, auxquelles tout homme qui a passe trente-cinq ans doit s'attendre de la part d'une grisette ou d'une duchesse, fût-il planté comme Apollon et joli comme le Bacchus indien.
A un moment donné, toute jeune femme met sur table Textrait de naissance d'un homme moins jeune qu'elle. C'est une conséquence de la férocité des femmes à cacher leur âge. Toute leur vie est sur un nombre, comme celle des grands joueurs. Ceci les enrichit et ceci les ruine.
Ervasy se tut pendant quelques minutes.
— Après tout, dit-il ensuite, je n'ai tué personne. Et tu ferais mieux, ma chère Reine, de me pardonner, quoique j'ignore quelle est ma faute, si ce n*est celle d'être venu aujourd'hui trop tard chez toi.
— En ce cas, monsieur, faites-moi l'amitié de vous retirer, dit Reine, après avoir ployé sa broderie et posé son dé sur une épingle de sa pelotte, j'ai sommeil.
— Je t'en prie, ma chère enfant, ne t'aigris pas ainsi à plaisir le caractère.
— Vous trouvez mauvais, peut-èlre, que j'aie sommeil? Les blanchisseuses dorment à Paris.
— Il n'est que dix heures et demie. Tu as cassé le verre de ta pendule?
— Apparemment. Bonsoir! au plaisir! sûouta-t-elle en dénouant son tablier de foulard , et en jetant son bonnet sur le fauteuil.
— Mais tu ne veux donc pas m'entendre?
— Allez-vous en ! 1^ portier vous a remarqué. Je n'aime pas les suppositions.
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Ervasy eut beau parler, Reine, sans faire attention à lui, se débarrassa de son fichu et alla devant sa petite glace, achever sa toilette de nuit. Le petit bonnet d'alsacienne qu'elle plaça sur sa tête changea le caractère de son joli visage» La peinture d*lngres n'a pas de contours aussi fins, repris, continués, fondus avec autant d'onction. C'était îa Fornarina plus jeune, moins nonchalante, la Fornariria franiçaise. Les coins de sa bouche formaient deux de ces trous comme en font les gouttes d'eau en tombant sur la neige ; deux petits abîmes roses où le sourire et la grâce ^'engouffraient et tourbillonnaient. Ses lèvres, son nez qui relevait légèrement, affilaient son profil, que ramenaient à la sphéricité de l'enfance des joues suavement rebondies et ombrées d'un duvet de fruit mûr.
Elfe parut si séduisante à Ervasy, qu'oubliant où en était l'état de la question^ il s'approcha de Reine et voulut^ en riant, Tètreindre par la taille.
Elle, sans s'émouvoir, prit une carafe sur la cheminée» et la vida, par dessus son épaule, dans le cou d'Ervasy*^^ Et maintenant si vous ife sortez pas, ajoutà*t-elle, je vais appeler le portier et vous faite mettre dehors : je suis chet moi.
Quand une grisette a prononcé le Je suis chez moi, il est peu de moyens de la fléchir. 11 faut obéir, se mettre à sa discrétion, et ne plus rien attendre que de sa pitié. Résister, c'est exposer les meubles, c'est s'exposer soi-même à entendre votre ennemi crier du haut de la rampe : A ta garde!
Quelles créatures ! Mais pourquoi ne pas rompre avec elles, diront certaines dames fort douces, pourquoi voir
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ces Ugres-Ià? Ces tigres sont charmants ; ces tigres^là ont parfois, ont presque toujours des compensations inimaginables; ces tigres ont dix-huit ans, la peau douce, la vivacité du salpêtre, et il arrive souvent qu*on en est aimé.
Ervasy retira son habit pour le secouer *, il crut un instant avoir trouvé un prétexte pour rester un quart d'heure de plus dans l'appartement de la grisette.
— Maintenant que vous voilà presque sec, reprit-elle en lui ouvrant la porte, suivez la rampe Jusqu'à la boule, et là^ demandez le cordon. Bonne nuit.
— Décidément je ne partirai pas ainsi sans connaître le motif de cette réception, s'écria Ervasy, le corps à moitié dans la chambre, à moitié sur l'escalier. Il faisait enfin de réoergie.
— Puisqu'il en est ainsi, répliqua Reine» restez ici; moi j'irai coucher chez une amie. Je ne veux pas de scène.
Elle entre comme un éclair, dénoue son bonnet de nuit, passe, croise en un clin d'oeil une robe lâche, une sorte de peignoir, fourre sa tôte sous un petit chapeau, et se dispose à sortir.
Ervasy s'était assis dans le fauteuil et semblait disposé à continuer le rôle de résistance qu'il avait pris.
— Tenez ! dit-elle en mettant son passe-partout sous \e nez d'Ervasy, vous jouez là une comédie qui n'est plus de votre âge. A vingt ans, cela est pardonnable. Papa, ajoala-t-elle, en aiguisant ses paroles d'un terrible filet d'ironie, Dieu vous envoie un bon sommeil!
En voulant écarter la clef, que Reine n'avait cessé de tenir en garde, Ervasy lui toucha involootairemenl le visage*
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Cdlc-ci, égarée parle dépit, lui lança nn soufllet^ot si fort, que le chapeau du banquier roula au loin.
Une femme qui frappe trouve dans chaque coup un motif pour frapper encore. Elle se nourrit de sa colère, prend le change et croit être battue. Reine arracha la cravate à Ervasy, déflt son gilet et Tégratigna jusqu*à ce que les forces lui manquèrent. Alors elle tomba, elle eut une attaque de nerfs.
Quand ses sens furent revenus, elle se vit avec une belle chaîne d*or au cou et, deux bracelets tordus en serpents autour des poignets.
Qu'elle était charmante ainsi pâle, échevelée, fumante, assise sur les genoux d'Ervasy, occupé à la consoler.
— Cela te plait-il, lui demanda Ervasy? Cette chaîne estelle de ton goût? Je te l'ai achetée sur mes économies.
— Pourquoi mentez-vous, dit Reine avec une moue délicieuse et en jouant avec les anneaux d'or de la chaîne?
— Moi, je mens ?
— A rinstant même; et cela va me faire mettre encore en colère, ^'avez-vous pas de honte de me l'avoir caché ?
— Que t'ai-je caché?
— Vous êtes millionnaire-, oui vous êtes le plus riche de Paris, après le roi. Le portier me l'a dit.
— Moi, millionnaire! Ce sont de mauvaises langues. Je ne suis que caissier dans une maison de banque, comme je te l'ai déjà dit.
— Vous êtes millionnaire puisque vous êtes banquier !
— Ton portier est un imbécile.
— Il est porteur de journaux, et il en dépo.<icà votre
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hôtel, où il vous a aperçu. Qa*est-ce que je vais devenir, moi ? Vous ne pourrez pas me mener dîner à Saint-Germain, me conduire au cirque des Champs-Elysées, ni me faire prendre des glaces à la Rotonde, ainsi que vous me l'aviez juré sur l'honneur.
— Tout ce que je t'ai promis se fera, mais ôte-toi de l'esprit ces chimères, je ne suis pas si millionnaire qu'on te l'a assuré. Je suis à l'aise, te Tai-je caché? L'hôtel où je suis...
— Vous voyez, vous avez un hôtel.
— Il est à mon oncle. Mes chevaux
— Vous avez des chevaux?
— Ils sont très-maigres 5 et ils me viennent d'une succession.
D'avance, Ervasy parait à toutes les filcheuses éventualités résultant d'une position dévoilée.
— Mes domestiques
— Est-ce qu'ils proviennent aussi de la succession ?
— Non. Mais ils sont au service de ma femme qui a toute la fortune. Avec les apparences d'une belle position, je ne suis pas pljs heureux qu'un commis à quatre mille francs.
— Ne me dites-vous pas cela pour me rassurer ? Est-ce que je pourrais croire à la durée de votre amitié si vous étiez à même d'entretenir tout l'Opéra, toute la Comédie- Française et tout le Cirque-Olympique ?
— Je t'assure que je te dis la vérité.
— Bien sûr?
— Bien sûr. Tu ne m'en veux plus, Reine ?
— Vous êtes bien mouillé, n'est-ce pas ? Quelle folle je
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suis ! Attendez, je vais vous brosser, mettre un fer au feu. Y a-t-il encore du feu? dit-elle en s*accroupissanl sous la cheminée. Nous sommes sauvés, il y a encore du feu. Bravo ! Puis, sans changer d'attitude, elle tourna la tête et demanda à Ervasy : Avez-vous diné ?
— Ma foi, non, répondit Ervasy.
— Ni moi non plus, dit Reine. Si nous dtnions. Dînons. En deux temps ! Vite une serviette, débarrassez la table, les couverts sont ici, le pain est là.
Les côtelettes faisaient déjà entendre leur monotone pétillement, tandis qu'un des plus riches banquiers d'Europe mettait le couvert dans la chambre d'une grisettc.
Avec quel délicieux appétit il mangea, lui qui, quelques heures auparavant, n'osait pas effleurer de ses lèvres les mets apprêtés par son habile cuisinier. Comme il trouva le pain bon, la salade parfumée ! C'est que Reine Linon le regardait, lui parlait, l'amusait de son gazouillement où il était question de politique, de littérature, de musique, de tout; c'est que lorsqu'elle allongeait le bras pour demander à boire, il prenait ce bras et il en admirait la blancheur, la gr&ce particulière sous les reflets jaunes et verts des émeraudes et des topazes incrustées dans le bracelet.
Au dessert, Reine chanta*, elle exigea qu'Ervasy chantât aussi. Il chanta comme chante un banquier.
Jusqu'à minuit moins dix minutes, son bonheur se prolongea. A celte heure solennelle , qui marque le terme de la complaisance des portiers, Ervasy prit congé de Reine, de Reine Linon, belle, fraîche, reposée. comme un lilas de Perse après l'orage.
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C'est du bonheur ! voilà le bonheur ! murmurait Ervasy. en regagnant son hôtel.
N'était-ce pas réellement le bonheur ? Il allait à pied comme tout le monde ; il avait été grondé, tourmenté, battu, mais battu, tourmenté, grondé par une jolie grisette de dixsept ans, par Reine Linon, la perle des blanchisseuses di| faubourg Saint*Honoré.
ra.
L'influence de Reine Linon ne pouvait déjà avoir amélioré la santé d'Ervasy, sur qui pesait une atonie de plusieurs années. Quand elle s'était montrée à lui, il était si sombre et si affecté que la guérison, si elle s'effectuait un jour, marcherait avec lenteur et éprouverait à chaque instant des points d'arrêt décourageants. La vue seule de soo hôtel le replongeait dans sa mélancolie ; il ne parvenait point encore à surmonter l'ennui que Itii inspirait la monotone opulence répandue autour de lui. 11 exhalait de longs bâillements devant sa riche collection de statues; il sentait des élancements de goutte en marchant sur les tapis étendus depuis le perron jusqu'aux mansardes. Un frisson le saisissait en laissant glisser sa main sur le velours de la rampe. Son estomac se fermait à Taspect de^ montagnes de mets dont on couvrait sa table. Sa seule consolation à tant d'ennui, était Reine Linon ; mais il ne pouvait pas être toujours chez elle. D^ailleurs élevé aux itères leçons de sa mère dont l'orgueil se composait de beaucoup de vertus, il ne négligeait pas la société de sa
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femme sans s'en accuser au fond de son cœur. Elle étaît bonne, portée à l'indulgence, mais il ne voyait point là une raison suffisante pour tromper sa confiance. Ses reproches devenalcut d'autant plus vifs parfois, qu'il lisait sur le visage attristé de sa femme la peine que lui causait rallération graduelle de sa santé. Que n'est-elle Reine Linon, se disait-il ; que n'est-elle cette blanchisseuse! je Taimerais et mon existence se ranimerait peut-être ! Excellent raisonnement, auquel tant d'autres s'abandonnent. Ils souhaitent que leur femme soit leur maltresse, ou, en d'autres termes, que leur femme, pour leur être agréable, cesse d'être leur femme. Je ne connais pas de repentir plus ingénieux.
De plus en plus alarmée du dépérissement de son mart, madame Ervasy consulta en secret 4'habiles médecins. Chacun d'eux, selon l'usage, conseilla un traitement dîffércnt. Il faudrait qu'il voyageât, disait l'un ; il faudrait qu'il eût un enfant, disait l'autre. Nous avons épuisé la ressource des voyages, disait madame Ervasy ; quant à la seconde ordonnance^ elle se bornait à l'accueillir en souriant.
Il n'est pas de femme, pour innocente qu'elle soit, a qui l'idée ne fût venue d'inspirer quelque bonne jalousie à Ervasy. C'est un stimulant merveilleux; on en connaît les miracles. Avec qui monter cette dangereuse comédie? réfléchit madame Ervasy.
Les plastrons compromettent souvent autantqu'un amant réel. Et puis, mettrait-elle dans la confidence la personne qu'elle aurait choisie? se demanda-t-elle avec anxîétr. Quelle fâcheuse confidence! Qui l'assurait que le monde^
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aussi clairvoyant au moins qu'un man\ ne s'apercevrait pas le premier de cette intrigue, dont il découvrirait toutes les nuance?^ excepté Tinnocent mensonge sur lequel elle reposerait? Le moyen lui parut d'abord impraticable ; cependant il promettait de trop beaux résultats pour qu'elle rabandonnftt sans l'avoir longtemps débattu. Sa pensée y revint sans cesse; elle s'y fixa. Ervasy éprouverait peutêtre une douleur; cette douleur l'occuperait, ferait diversion; de la diversion à un changement complet dans les idées, il n'y a qu'un pas. La santé est subordonnée au moral dans un corps bien organisé. Mais à la faveur de quel plan est-il possible de paraître ne pas avoir un amant aux yeux du monde, tout en en ayant un pourtant, un amant fictif qui n'est soupçonné que par le mari ?
Madame Ervasy remonta de son expérience en défaut i l'expérience qu'on rencontre toute faite, et fort mal faite dans les livres. Les livres qu'elle avait lus étaient en grande partie des romans. Qu'avait-elle remarqué dans la plupart de ces romans, où les femmes ne sont peintes avec vrai* semblanoe que pour les hommes, et jamais avec une ombre de vérité pour les femmes? Entre autres monstruosités ces romans lui avaient appris que les grandes dames ne prenaient à leur service que de beaux hommes pour remplir remploi de chasseur, afin d'en faire tout simplement leurs amants. Elle aurait ri autrefois jusqu'aux larmes de cette délicatesse avec laquelle on présente leurs passions dans les livres. Stupîde ou niaise, qu'importe la croyance, si elle est admise. pensa*t-elle, et admise surtout par ceux qu'on a 11» plus d'intérêt à tromper? J'ai un chasseur, et il réunit, ajoiita-t-elle mentalement, toutes les conditions dési-
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rées : une belle figure, une taille de lancier, de fort beaux cheveux noirs, un air tout à la Tois tendre et soumis. Cest un chasseur de la nouvelle école.
Le lendemain; au moment où Ervasy, après avoir pris le thé, allait, selon l'usage, passer dans son cabinet'pour parcourir les journaux, sa femme sonna et fit demander son chasseur.
Dauphin, le beau chasseur, s'empressa de se r^idre aux ordres de madame.
— Dauphin, lui dit-elle avec un grand sérieux, vous vous négligez depuis quelque temps.
Du pâle. rose, le chasseur passa au rouge éclatant, en essuyant celte critique de madame Ervasy.
— Oui, vous vous négligez. Votre habit date du printemps dernier; vos.épaulettes sont trop grêles, et j'ai remarqué plus d'une négligence dans votre chaussure. Votre pied n'est pas mal, mais changez votre marchand de vernis. Mettez donc aussi quelquefois le pantalon de casimir blanc que l'on vous a donné.
— Me permettez-vous de disposer ce soir de Dauphin, demanda ensuite madame Ervasy à son mari ?
— Entièrement, répondit celui-ci sans s'informer de la visile ou de la course que sa femme méditait.
— Je vaisàrOpéra; ne viendrez-vous pas m'y chercher?
— Puisque vous le désirez, j'irai vous y prendre vers dix heures et demie.
11 se leva pour passer dans son cabinet.
— Encore un instant. J'ai à vous consulter, mon ami. Après être montée sur un tabouret, madame Ervasy dit
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au chasseur de s'approcher d*eile ; ce qu'il fit avec une grande promptitude.
— Ne pensez-vous pas, mon ami, que les moustaches de Dauphin sont mal dessinées. Je voudrais qu*on vit un peu plus vos joues, Dauphin, que les deux crochets descendissent jusqu'au menton qu'on doit soupçonner seulement. Je vais vous tracer cela. Donnez-moi cette plume, Ervasy.
Sans se déranger de sa lecture, Ervasy passa la plume à sa femme qui, appuyant une main sur Tépaule du chasseur, tout à fait ébahi de la licence, dessina de l'autre sur ses joues, avec une délicate précision, la forme à donner aux moustaches et aui favoris, ^opération fut assez longue pour qu'Ervasy eût pu la remarquer ; il ne s'en aperçut qu'à la fin, et ce fut pour dire à sa femme, lorsque le chasseur eut quitté le salon :
-^ Vous avez bien tourmenté aujourd'hui ce pauvre Dauphin \ que lui avez-vous donc fait ?
Ervasy n'attendit pas la réponse : il était rentré dans son appartement.
Ce n'est pas du premier coup qu'on réussit, pensa*t-elle* Ervasy ne sera pas toujours distrait.
On jouait ce soir-là, à l'Opéra, le Diable boiteux, déli-^ cieux ballet, amusant, spirituel, comme une nouvelle, heureux, comme tout ce qui naît d'une idée heureuse. 11 y a des types primordiaux d'une inépuisable fécondité, mines d'or de la littérature. Don Juan est de ce nombre aussi bien que le Diable boiteux. Après avoir été une charmante tradition italienne ou espagnole, peu importe^ Don Juan a été une belle comédie française ] il est devenu ensuite un magnifique opéra sur le piano de Mozart ] enfin un poème
célèbre sous la plume de Byron. Tous les geQres courent s'ubreuver à une même source , quand elle offre ceU€ universalité mystérieuse, fort difficile à expliquer. Peut-être n*y a-t-il pas d'écrivain, pas de poète, pas de peintre, pas de musicien, peut-être n'existe-t-il que des sujets.
Du second au troisième acte, madame Ervasy ouvrit la porte de sa loge et roula son fauteuil. Dauphin était debout dans le corridor, à un pas de la porte. Il était vraiment remarquable par sa magnifique tenue. Tous ceux qui passaient près de lui n'arrivaient pas à la hauteur de ses épauiettes neuves, étinoelantescommeoellesdu général Amoagos, dans la grande et belle comédie de Vautrin, Les ouvreuseï; étaient muettes d'admiration. Quel dommage, pensaientelles, que cet homme ne soit pas maréchal de France ! Il y en a plus d'un qui ne le vaut pas.
— Dauphin, lui demanda madame Ervasy, de quel pays êtes- vous?
Avant de répondre, le beau chasseur ôta son chapeau à plumes de coq, et le passa, en deux mouvements presque militaires, sous son bras.
— Madame me fait l'honneur de me demander...
— Le pays où vous êtes né !
— A Clichy-la-Garenne, madame.
Et moi qui le croyais Bavarois, pensa madame Ervasy, en tombant sur cette déception : un Allemand de Clicbyla-Garenne !
— Vous n'avez pas toujours été chasseur?
— Non, madame, je ne l'étais pas en naissant.
— Je le suppose, dit madame Ervasy, en souriant. Je
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VOUS demande si vous n'avez pas essayé d'une autre profession, avant d'entrer dans la domesUcité?
— Faites excuse, madame, j'étais coiffeur avant d'être chasseur.
— Ah ! vous avez été coiffeur.
— Oui, madame, coiffeur, dans la Grande-Rue, aux BalignoUes.
— Et pourquoi avez-vous quitté cet étal 7
— Vous ne le devinez pas, madame?
-^ Pas le moins du moinde.
— Pourtant...
— Ah ! mon Dieu ! quelle question lui aige faite qu'il prend un air si extraordinaire, se dit avec un effroi comique madame Ervasy !
— Non, je ne devine pas pourquoi vous avez cessé d'élre €:oi fleur.
— C'est que j'étais trop bel homme pour cela, répondit Dauphin en ayant Timpertinence de rougir.
Madame Ervasy rapprocha son fauteuil de la balustrade des loges et se dit : Voilà donc les hommes que l'on nous fait aimer dans les livres ! Jamais je ne pourrai me décider à poursuivre la comédie jusqu'au dénoûment.
Au bout de quelques minutes elle se retourna pour voir rimpressioD qu'avait produite son brusque silence sur le chasseur, beaucoup trop bel homme pour coiffer les gens. 1^ loge était encore ouverte, le chasseur avait repris sa pose Immobile à rentrée. La clarté horizontale du lustre qui frappait sa poitrine élevée et s'appliquait comme un masque de lumière sur son visage d'une coupe antique, d^uo ovale athénien, le montrait dans les proportions
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(l'un demi-dieu. Ses vingl-cinq ans, ses cheveux ooirs, ses dents blanches, ses lèvres d'une fraîcheur angéliqae, 8on front assez vaste pour passer pour intelligent, l'ensemble et le caractère de tous ces traits relevés par un regard tendre, fier, lumineux, et celte barbe qui les accentuait à la façon castillane , lui donnaient tout ce qui fait dans rhomme le charme et Tadmiration des femmes. C'était le Héléagre pour la jeunesse, le bandit italien pour le teint.
— - Ma foi, il est très-beau, s'avoua madame Ervasy. qui en reprenant sa première attitude, c'est-à-dire en tournant le dos au beau chasseur, laissa sur lui un imperceptible rayon de son regard. Dauphin croyait ne pas être vu. D*autres plus fins que lui l'auraient cru : mais les femmes voient avec leurs épaules. Et que vit-elle?
Dauphin passa lentement sa main droite sous les pans de son habit somptueux, la glissa dans une des poches, et la retira ensuite avec la même précaution. Les deux mains se joignirent, et le beau chasseur, attentif à son œuvre, tordit avec ses doigts et coupa avec les deux ongles du pouce une espèce de petite corde noire. Un fragment resta dans sa main gauche, l'autre fut porté par sa main droite à ses lèvres, à ces jolies lèvres que nous avons comparées k celles d'un ange. Le petit morceau de corde fut ensuite poussé dans le fond de la bouche, et y resta.
— Grand Dieu! murmura madame Ervasy. II....
Nous écrivons le mot pour elle. Il n'y a pas à reculer, 11 faut récrire. Dauphin chiquait....
Madame Ervasy frémit de la découverte. La tabatière a passé dans nos mœurs. Par coquetterie, les élégants marquis du dix-huitième siècle prenaient du tabac en poudre.
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qu'ils savaieDt répandre avec nonchalance sur la maline plissée de leurs jabots. En prisant, ils avaient occasion dï*taler la blancheur de leurs mains, de faire Taire la roue à leurs manchettes, et d*éblouir autour d'eux par l'éclat de leurs bagues chargées de diamants. La révolution de 93 a naturalisé la pipe en France; cependant la pipe est restée dans la rue, tandis que le cigare, qui ne date guère que de la restauration, est bien près de s'introduire dans les salons même de Paris. Mais la chique, où la découvrir dans nos mœurs privées? Si le marin chique, la mer lui sert d'excuse ; si le soldat chique, c'est parce qu'il ne peut pas fumer sous les armes. Excepté le soldat et le marin, personne n'a l'habitude de chiquer dans les villes, à Paris surtout, où il n'y a pas de marins. Pourtant il existe à Paris une classe qui fume dans la rue et qui chique en secret dans quelques établissements publics où nos habitudes n'ont pas encore donné droit d'asile au cigare. Cette classe, qu'on ne s'y méprenne point, ne fréquente ni les estaminets ni les endroits réservés au peuple proprement dit ; elle se lève à onze heures, déjeune au café Anglais, dîne après une course au bois de Boulogne, sur les boulevards de Gand, et passe ses soirées à l'Opéra. Ce sont les dandys, les beaux jeunes gens dorés de là rue de Provence et de la Chaussée-d'Ântin. Examinez leurs gestes au fond de leurs loges de damas, au moment le plus pathétique d'un opéra. Pensez-vous qu'ils se communiquent leur enthousiasme? Non. S'ils se coudoient, s'ils se mettent silencieusement en rapport, c'est dans la commune pensée de partager une petite corde de tabac Virginie. Le sacrifice a lieu sans bruit ; celui qui reçoit sa part mystérieuse n'ôle pas môme
ses gants, il ne dérange pas son lorgnon. La chique arrive derrière la joue avec une grande délicalesFc de meuvemenls. Quand l'Opéra, en ce qu'il a de fln et de supérieur, chique, il serait injuste de condamner, sans circonstances atténuantes, pour le môme délit, le domestique qui chique aussi.
Après tout, les femmes sont admirables en ceci, qu'elles prennent leur parti sur les défauts et les vices des hommes avec une facilité proportionnelle au dédain et à la répugnance qu'elles ont montrés d'abord. Il y a dans Thommc une telle supériorité comme homme, môme à la distance la plus éloignée des conditions, ou si l'on aime mieux, et je crois cela plus vrai, il existe dans les femmes un si vaste fond de résignation, qu'un homme est moins repoussé par elles à cause de ses défauts, que tel autre homme en sera accepté pour ses qualités. La femme, c'est la beauté; l'homme, c'est une arme; sa plus belle qualité est d'être une arme. En d'autres termes, et généralement, la femme prend un homme, mais Thomme choisit la femme.
Madame Ervasy n'ayant au surplus aucune intention sérieuse d'aimer son chasseur, elle envisagea avec moins d'horreur, après cinq minutes de philosophie, la mauvaise habitude dont elle avait fait en lui la découverte.
Le rideau se leva sur le troisième acte du Diable boiteux, et la porte de la loge se ferma sur le beau Dauphin, qui reprit sa place contre le vasistas, laissé complaisamment à demi ouvert par madame Ervasy depuis le commencement du ballet.
Du coin d'une loge d'avant-scène, le prince aperçu à la soirée du banquier du faubourg Saint-Honoré, avait remar-
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que la présence de madame Ervasy, et toutes les douleurs d'avoir vu son emprunt refusé lui étaient revenues à i^esprit. Son plaisir en fut troublé. Le charmant ballet n*eut plus aucun prestige pour lui : ni les riches décors, ni l'esprit répandu sur des scènes gracieuses, ni les danses passionnées de mademoiselle Eissler ne retinrent son attention.
Il suivit machinalement, et comme s*il assistait à une granderevuedeses troupes, les bonds moelleux, les sauts de chat-tigre, les contorsions castillanes, les ondulations, les frétillements veloutés , les tremblements voluptueux, les gestes de délire de la belle danseuse allemande, qui, de sa main frémissante, semblait prendre, en passant devant la rampe enflammée, tous les désirs des spectateurs et s'en faire une ceinture. Tous les regards l'adoraient, tous les cœurs l'aimaient, toutes les bouches baisaient le bout de ses petits pieds de satin. On n'était plus à Paris, la ville froide ; mais à Madrid, un soir d'été, quand les croisées sont ouvertes pour recevoir un peu d'air, quand il pleut du feu et des passions sur les bras dévoilés, les épaules nues des Castillanes, dont les yeux noirs tuent sur place, — quand elles foulent de leurs petits pieds les allées du Prado, embrasant l'espace de leurs conversations vives, Jalouses, provocatrices, jouant des yeux, de l'éventail, de leur sein, qui fait craquer la florencc noire; on était à Madrid ; et quand tout ce beau sang moitié Maure, moitié chrétien, accourt dans les loges , dans les balcons des spectacles pour applaudir au boléro national, et haletant, ivre, épuisé, envoie son dernier bravo, son dernier souffle, son dernier baiser à la danseuse, qui, elle aussi, meurt sous tant de bonheur : telle était la salle de l'Opéra ce soir-là.