IT
198 LES VBNDANGBS.
— Si M. Ervasy ne me prête pas cette somme, murmura le prioce, au moment où il pleuvait des couronnes devant la danseuse, qui saluait le public avec la modestie d'une chaste nymphe après avoir dansé comme une bacchante, je serai obligé de vendre ma vaisselle plate.
— Cet acte vous a-t-il plu ? demanda madame Ervasy au chasseur, en reprenant la conversation.
— Oh! oui, madame, beaucoup.
— Vous aimez donc la musique?
— Je ne dis pas non; mais ce n'est pas la musique qui m'a le plus diverti
— Qu'est-ce donc? Le ballet? Il est fort gai, fort intéressant en effet. La danse est plus de votre goût que la musique?
— Certainement, madame, que la danse m'a fait grand plaisir, et je reverrai très- volontiers ce petit homme boiteux, qui a les crins rouges, un drôle d'habit jaune, des souliers montés sur des talons rouges comme un pigeon pattu, et une canne avec laquelle il tape toujours. Taî bien ri; ah! j'ai bien ri! mais...
L'imbécile n'a pas seulement fait attention à Fanny Elssler, pensa madame Ervasy.
— Mais ce n'est pas ce qui m'a le plus surpris.
A la bonne heure, se dit la complaisante interlocutrice, il va me parler d'Elssler.
— Je n'oublierai jamais reprit-il| non jamais, cette peinture qu'ils nous ont fait voir, avec toute cette garniture de lumières.
— Bien ! pensa madame Ervasy; c'est du décor qu'il s'agit. Voilà donc ce qu'il préfère. Au fait, que de gens
LE PLUS BBAU REVB D*Uff HILLIONNAIRB. 199
mieux placés n'ont pas meilleur goût que lui. On peut d'ailleurs, sans crime, être préoccupé de Tattrait des décors, lorsqu'il s'agit d'un ballet.
— Oui, ce décor est fort remarquable, reprit-elle ; on ne devine pas comment on parvient à produire tant d'illusion. On croit voir une salle de spectacle au temps de Louis XV. Comme lesflgures se détachentsanseffortdu fond des loges et comme les loges sont supérieurement drapées! On croit môme, tant le prestige est poussé loin, continuer cette salle flctive^et participer réellement avec elleàun même spectacle.
Dauphin- avait écouté, la bouche ouverte, le visage plein d'une perplexité à la fois respectueuse et comique, les paroles qu'avait dites madame Ervasy.
— Comme il me regarde d'un air singulier, pensa-t-elle. Ne m'aurait-il pas comprise? me serais-Je servie d'expressions trop recherchées? c'est peut-être cela. Voyons. Et madame Ervasy répéta aussi simplement que possible l'éloge qu'elle avait donné au décor du troisième acte du Diable boiteux^ décor admirable qui offre, comme chacun sait, la peinture exacte d'une salle de spectacle de l'ancien temps, garnie à toutes les places de personnes attentives à suivre la représentation d'un ballet. Elle ne fut pas plus intelligible cette seconde fois que la première. Le visage du chasseur ne se détendit pas. Dauphin n'avait pas compris.
— Madame, répondit-il cependant, me fait l'honneur de me parler d'une chose dont je n'ai pas connaissance. Je n*ai pas vu ce décor, qui doit être magnifique, puisque c'est l'avis de madame. Celui qui m'a paru si beau me représentait au naturel un endroit singulier, où il y a des lumières et pas de lustres.
Des lumières et pas de lustres, murmurait madame Ervasy.
— IM Appartement oii il }b a quatre côtés et pas de murs.
— Quatre côtés et pas de murs... Que dit-il? ^ Oui, madame, et pas de plafond.
— Et pas de plancher non plus? s*écria madame Ervasy avec impatience.
— Pardon, madame, il y a un plancher, et un solide plancher encore, puisqu'il porte d'énormes poutres poussées dans tous les sens par des hommes vigoureux. On voit aussi des cordes qui tombent, des cordes qu'on tend el de grandes boiseries pendues au bout de ces cordes.
— Ah I mon Dieu ! mon Dieu ! se dit madame Ervasy, — je le comprends maintenant. Le décor qu*il préfère est celui qui précède le décor dont je lui parlais. Elle se tourna brusquement vers la salle pour étouffer dans son mouchoir le fou rire dont elle fut saisie.
Comment n'auralt-elle pas cédé à cet accès de gaieté? Ce décor, personne ne l'ignore, ce décor, chef-d'œuvre de Tart pour le chasseur de madame Ervasy, représente un intérieur des coulisses avec les portants, les cordes, les poulies, les contre-poids, le derrière des frises, les tringles enfin, avec la plupart des moyens mis en usage par les machi» nistes pour faire mouvoir et flxer à leurs places les véritables décors. On a imité dans le Diable boiteux la physionomie de ces sortes de charpentes fort ennuyeuses dans leur état réel aux yeux de ceux qui ne peuvent 8*en expliquer l'utilité. C'e^tau troisième acte qu'e.*t placé ce décor : on le voit quand la danseuse, chargée du principal rôle du ballet figuratif qui s'^mboUc dans le ballet même, le Diabte
LE PLUS BEAU HÊVB D*m« MIIXIONNAIBB. 201
boiteux, \$\ sur le point de paraître pour recevoir les affronts d'un odiefu coup de sifflet. En sorte que ce décor si extraordinairement merveilteux pour le ch^seur est l'absence totale d'un décor, — ce n'est pas un décor. Voilà pourtant ce que Dauphin mettait aurdessus de tous les décors. Dans un tableau de Raphaël il aurait admiré le ch&ssis.
— Et mon chasseur, réfléchit madame Ervasy en jouant avec la chaîne de son bracelet, passe pourtant pour le soleil des chasseurs de Paris, de Londres et de Vienne. Je n'aurais pas voulu connaître l'Apollon du Belvédère, ajoutât-elle en insistant malgré elle sur la niaiserie olympique de son superbe chasseur. Ma parole d'honneur, la divine beauté de l'ÂpoIIon me donne maintenant de sa personne une trop triste opinion.
Le prince, qui s'aperçut de la conversation établie entre madame Ervasy et une personne dont il ne pouvait distinguer les traits à cause de la distance, sortit de sa loge, et se mêlant aux promeneurs éparpillés dans le corridor pendant l'entr'acle, passa tout près de celle de la femme de son banquier. Il s'arrêta dans l'ombre à quatre ou cinq pas plus loin, et de là il s'assura à loisir que madame Ervasy mettait infiniment de la bienveillance à écouter son chasseur dont la beauté pas plus que la simplicité ne lui échappa. Paresse, bêtise ou supériorité, les grands ne s'étonnent de rien, c'est leur qualité distinctive. Personne ne la leur contestera. D'ailleurs l'histoire offre plus de preuves qu'on ne lui en demande pour attester leur parfaite disposition à ne pas s'émouvoir des goûts des damos titrées. Le grand Frédéric garda pendant cinq ans le si-
202 LKS VENDANGES.
ience sur les intrigues de sa sœur, la princesse Amélie, avec le baron de Trenk. Henri IV évitait avec le plus grand soin les occasions de découvrir les infldélités de ses maîtresses, dont les caprices n'étaient pas toujours selon leur rang.
— Elle pourrait mieux choisir, pensa le prince ; mais enfin puisque c'est son goût, qu'elle le satisfasse, il faut le respecter.
Après la réflexion, une idée lui vint. Il examine le chasseur de madame Ervasy, Tétudie avec la pénétration des hommes de cour, lesquels, par condition, par habitude, par nécessité, sont les meilleurs physionomistes du monde. Il prend ensuite une note au crayon et regagne froidement sa loge.
M. Ervasy entrait dans la salle. Soit qu'il n'eût pas vu Reine Linon, soit qu'il eût été traité par elle plus mal que de coutume, il parut fort abattu en s'asseyant auprès de sa femme. Sa tristesse était silencieuse. Il eut à peine quelques paroles polies ; ses réponses se faisaient attendre; îf soupirait. C'est décidément un homme perdu si je ne puis le jeter dans un autre ordre d'idées, pensa sa femme; il lui faut une diversion puissante et prompte. Quoi qu*il m'en coûte, j'emploierai celle que j'ai imaginée.
— Dauphin, dit-elle en ouvrant la porte, n'oubliez pas demain de me prendre à l'administration de l'Opéra cette même loge ; elle est fort commode. On jouera après demain Femand Coriez. Je ne connais pas cet opéra; je veux l'entendre.
— • Oui, madame.
LE PLUS BEAU RÊVE d'uN MILLIONNAIRE. 203
— Confïaissez-vous Femand Cortez f
— Je ne le connais que de réputation, répondit le chasseur.
— Le malheureux ! pensa madame Ervasy ; il prend sans doute Femand Cortez pour un acteur. Attention à mes questions. S'il est trop béte tout est perdu. L'impossible est impossible.
— Vous verrez avec moi Femand Cortez. C'est une pièce sur laquelle je tiens à avoir votre avis \ vous avez des opinions franches, simples, mais naturelles. Ce soir vous m'avez quelquefois surpris par vos remarques naïves sur le Diable boiteux.
— Madame est trop bonne.
— Non, c'est la vérité. J'aurais voulu que M. Ervasy vous entendit. Quel àgeavezrvous?
— J'aurai vingt-six ans à la Saint-Fiacre.
— Ah ! vraiment, vingt-six ans. Vous n'en paraisse! pas vingt. Vos réflexions ne sont pas d'une personne de votre &ge. Vous avez la figure très-jeune.
— C'est que madame n'a pas remarqué que je m^étals arrangé les favoris et les moustaches ainsi qu^elle le dé^ sirait. Ça change un homme.
— Je m*en étais^ au contraire, aperçue tout de suite. Vous y gagnez beaucoup.
— Je vous remercie, madame.
— Onze heures moins un quart, dit Ervasy en regardant à sa montre. Voulez-vous que nous rentrions? Le fond de Fair est un peu froid ce soir.
i- Partons, répondit madame Eryasy, désespérée de la
profoodc indifTércnce qu'avait montrée son mari en écoutant 80n dialogue avec Dauphin, si toutefois il l'avait en* tendu. Comment le rendre jaloux?
Le domestique le plus aimé, le mieux rétribué, le plus estimé de ses maîtres, celui qui n*a rien à désirer dans le présent, rien à craindre pour l'avenir, lit en cachette, le plus souvent possible, les Petites Affiches, dans Tespérance d'y trouver une meilleure place. Qu'on juge des autres par celui-là. Le serviteur sublime qui allaita la guillotine avec son maître n'existe plus , par la raisoa fort simple qu'il a été guillotiné. Tout domestique n*est plus que provisoirement là où il est en service. Les beaux livres, les éloquents journaux qui ont écrit pendant quinze ans que les domestiques fripons, ignorants, espions étaient les égaux et devaient être les associés de leurs maîtres, ont produit ce résultat satisfaisant, que le domestique prend maintenant un maître, tandis que le maUre prenait autrefois un domestique. Nous ne sommes pas loin du jour où les domestiques donneront congé aux maîtres, et ne les prendront que sur de bons répondants. Nous sommes égaux devant la loi, sans doute, nous devrions Tétre du moins ^ nous sommes égaux devant Dieu, et je le crois fermement. Mais arrêtons-nous là. Non ! nous ne sommes pas naturellement égaux. Il y a des oignons qui produisent de belles fleurs, il y a des oignons qui ne sont que des oignons. Les uns et les autres aiïectent pourtant la même
LB PLUS UBAU REVE d'uN MtLLIONNAIRB. 205
forme. N'y a-l-il pas des chevaux de charrue, des chevaux de course et des chevaux de fiacre, parmi la race des chevaux? Demeurez également convaincus qu'il y a aussi des hommes de fiacre et des femmes — oignons; qu'il y a des gens nés pour être laquais, domestiques, balayeurs de rue, et rien autre. S'ils étaient par leur nature les égaux de M. Ingres, ils peindraient comme lui. Les égaux de M. de Balzac écriraient comme M. de Balzac; les égaux du général Lamoricière entendraient l'art de la guerre comme lui, à moins, toutefois, que moins ne soit l'égal de pluê^ — ce qui est vrai, je le répète, devant la religion et la loi, mais outrageusement faux partout ailleurs. — Jamais je ne croirai que le domestique de M. de Lamartine soit son égal.
Voici ce que Dauphin lut dans les Petites Affiches quelques jours après la représentation du Diable boiteux ^ à laquelle il avait assisté avec madame Ërvasy :
a Un étranger de distinction désirerait prendre à son «'^service un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, d'une a figure agréable^ d'une taille élevée et qui aurait déjà a servi en qualité de chasseur dans une maison de Paris. « Il remplirait cette fonction auprès de l'étranger qui fait a cette demande. Considéré, en position de parvenir à un a emploi d'un ordre différent, s'il sait se rendre digne de a la faveur de son maître par une honne conduite, le o sujet agréé aura en entrant six mille francs d'appointed menis, et il touchera en outre trois cents francs par mois « d'indemnité quand il suivra la maison en voyage. — a S'adresser au bureau. »
il se présenta au bureau des Petites Affiches, sur Tat-
206 LES VENDANGKS.
trait d'une si belle place, des hommes de tous les âges, mais qui prétendaient tous n'avoir que vingt-cinq ans ; et comme chacun croit posséder un beau visage et une taille élevée, on vit accourir, croyant parfaitement remplir les conditions du programme, des nains transfuges du bocal, des monstres, des échappés de Geoffroy-Saiat-Hilaire. Se fût-il présenté des Adonis, le directeur les aurait refusés sous divers prétextes. Il repoussa tout le monde. L'appel, on le devine, ne concernait qu'une seule personne, et tant qu'elle ne se présenterait pas, le champ resterait ouvert. Enfin l'oiseau vint au fliet. Dauphin se rendit au bureau des Petites Affiches, confiant dans ses états de service, sa beauté et son élégante taille.
Dès qu'il se fut nommé, le directeur lui dit qu'il le considérait comme placé chez l'étranger, puisqu'il oflrait cl au delà toutes les garanties désirées. Il l'emportait, ajoutat-il, sur trois mille et trois concurrents. Mais la préférence était légitimée par des qualités physiques et morales d'une incontestable supériorité.
Le directeur lui donna l'adresse du prince, en protestant qu'il ne voulait rien accepter d'un bel homme comme lui pour sa commission.
Le chasseur monta dans un fiacre de remise pour se rendre chez le prince. C'était le premier tour du char de triomphe. Il songea à Napoléon.
Si la santé du banquier Ervasy n'avait pas encore éprouvé de changement notable, malgré l'heureuse distraction de Reine Linon, c'est qu'Ervasy ne connaissait la jolie blan» chisseuse du faubourg Saint-Honoré que depuis un mois environ. Les préliminaires sont eu amour autant une
LR PLUS BEAU BÉVB D*UN HILLIONNAIBB. 207
préoccupation qu'un plaisir. Qu'elle eût été ou qu'elle n'eût pas été sage jusqu'à l'heure où nous écrivons cette partie de son histoire, circonstance indiff'érenle à signaler ici, elle ne s'abandonna pas, comme une esclave de Géorgie, à la volonté du mallre. Vertu ou calcul, elle tint à distance tant qu'elle put ou tant qu'elle voulut celui dont elle avait éveillé l'amour. La scène de nuit où Ervasy figure prouverait le peu de chemin qu'il avait fait depuis l'origine de sa tendre intimité avec la grisette. Comme il l'aimait beaucoup, comme il l'adorait, comme il en était fou, il souffrait des mille bizarreries d'une affection dont il ne se croyait pas sûr. Un jour il espérait, le lendemain il renonçait à être aimé; lé matin, il sortait joyeux et rajeuni de la maison de la blanchisseuse ; le soir, en coudoyant les murs, il rentrait à son hôtel rongé d'inquiétudes. Ainsi, l'on s'explique comment sa femme ne s'était pas encore aperçue du salutaire ascendant de la grisette.
Il était six heures du soir quand le banquier entra chez elle ce jour-là, le jour, si l'on tient à un certain ordre chronologique, où Dauphin, son chasseur, avait dû se mettre en rapport avec le prince.
Reine était parée et prête à sortir. Un petit chapeau de paille, ainsi qu'on les portait alors, prenait sa jolie tête et se terminait à son menton par un gros nœud de ruban rouge liseré de bleu. Rien sur la passe, ce qu'une jeune femme peut y placer de mieux; et dessous, des cheveux doux et bouclés, inquiétant ses yeux, son menton rose, SCS joues, comme un buisson raille une fleur d'amandier tombée dans ses épines. Sa robe était soie et coton ; pour unc.grisette, c'est delà soie pure. Elle aimait par-dessus
208 LES VBNDAKGKS.
lout le noir : c'esl excellemmenl comme il faut. La robe de Reine était noire, sans >oIants ; elle saisissait étroitement ses épaules et sa taille, et bouffait avec une certaine exa* gération au dessous de la taille. Sa chaussure, de prunefle moirée aux reflets d'or, achevait une toilette élégante et simple, que rehaussait une mantille bordée d*un simple velours de soie. La dentelle l'avait effrayée ; elle est chère, et elle vieillit qui la porte.
Ervasy ne vit que le luxe de la toilette; les détails lui échappèrent.
— Où allez-vous donc, que vous êtes si élégamnnent parée, lui demanda-t-il d'un ton qu'il aurait voulu rendre exempt d'humeur: vous ne m'attendiez pas?
— Devinez.
Il faut toujours deviner avec les grisettes.
— A quelque dîner; que sais-je?
— Non, j'ai dîné il y a deux heures.
— Sitôt ! alors vous allez au spectacle?
— Oui, monsieur.
Tous les fantômes de la jalousie frôlèrent les cheveux d'Ervasy. — Je l'ai surprise! pensa-t-il.
— Et avec qui, s'informa-t-il en souriant, allcz-vous au spectacle?
— Devinez encore.
— Toujours deviner!
— Alors vous ne le saurez pas.
— Avec votre amant I s'écria Ervasy.
— C'est ma foi vrai! répondit Reino, et je n'attendais plus que lui pour partir.
Cejour-là elle élail charmante. Elle prit Ervasy par le
LB PLUS BBAD RÊVB o'CN VILUONNAIBB. 209
bout (1c l'oreille, et quand elle lui eut raitquitler sa place, elle lui dit : Nous allons , vous et moi, à la Porte-Sainl- Martin ; c'est la première fois que. nous verrons le spectacle ensemble. Est-ce aimable de ma part? Je suis à vous jusqu'à minuit. Le portier m'attendra ; je lui descendrai vingt sous demain matin.
— Venez ! partez vite. Vous me ferez la cour dans ma loge.
Ervasy, en retenant la délibérée grisette, avait moins en ce moment l'envie de lui presser les mains que de retarder le plus possible le moment de sortir. Il faisait jour ; si on le voyait monter en fiacre avec une jeune fille^ que penserait-on ? Quel mal se donnent les hom-* mes quand ils ne sont plus jeunes pour agir comme il leur plaît!
— Je vous en prie, lui répéta la grisette en frappant du pied, ne me fanez pas mes gants et ne me faites pas manquer surtout la petite pièce en m'arrêtant ici sans raison.
Faute de bonnes raisons, il fallut céder, descendre l'escalier clair comme à midi, et affronter les regards de la rue, toute pleine de gens qu'Ervasy, dans sa peur, s'imaginait connaître.
Au coin de la rue, il dit en exhalant un soupir de bonheur :
— Allcndcz-moi là un instant, je vais chercher une voilure.
11 avait aperçu une place de fiacres.
— Êles-vous fou ?
— Pourquoi cela, Rein»?
— Supposez-vous doncquc j'ai fail toilette pour lo co-
is.
210 LES VENDAlfGBS.
cher. Autant vaudrait se rendre au spectacle en bonnet de nuit que d'y aller en fiacre. I( fait un temps doux, le pavé j est sec, gagnons les boulevards, et rendons-nous à pied j jusqu'à la Porte-Saint-Martin. Un fiacre I j
— Tous les boulevards à pied ! se dit Ervasy, qui fou- j lait déjà triomphalement la place Vendôme, sa grîsette ' sous le bras.
H obéit. Mais son sang pétillait dans ses veines. H n'o- | sait regarder ni à droite, ni à gauche, ni en face. Si M. le i comte me voyait! si M. le marquis m'apercevait ! si mes j commis me rencontraient! Et chaque nez qu'il entrevoyait I en soulevant un peu la paupière lui semblait un nez connu. | C'est lui I c'est bien lui I ah ! oui, c'est lui, pensait-il. Ma | femme 1!! fut^il sur le point de crier au coin du faubourg Poissonnière. Ce n'était pas elle. On voit partout sa femme quand on a une maîtresse sous le bras. C'est la tête de mort que les Egyptiens faisaient passer au dessert.
Son martyre eut un terme. Ils arrivèrent à la PorteiSaint-Martin. Ervasy courut aussitôt s'enfermer avec Reine dans une loge de seconde galerie, et tout fut oublié.
Les plaisirs champêtres ont leur prix, quoique l'herbe tendre soit un affreux divan, et qu'à la campagne le soleil y soit toujours trop chaud et l'ombre trop froide. Mais les portes bien fermées, les tapis bien épais, les cheminées chaudes, les lampes paisibles, les doubles rideaux ne sooi pas ennemis des tendres tête-à-tête. La femme sur l'herbe est une fleur, a dit un poète arabe, la femme dans ua fauteuil est une reine, mais la femme assise sur un tapis est une femme.
Au nombre de ces jouissances civilisées, un peu trop
LE PLUS BEAU RÊVE d'CJN MILLIONNAIRE. 211
rabaissées par les poètes de gouttières, celle de s'enfermer dans une loge avec une femme aimée, est une des plus savoureuses. L'égolsme triomphe, il se fait une part de lion; et voilà le plaisir.' On a seul, on garde seul, on possède seul devant tout le monde celle qu'on croit être enviée par tout le monde. Les petits soins qu'on lui prodigue, et que j*appelierais circulaires, sont charmants; ils sont infinis. Poser le chapeau, le châle, rapprocher les fauteuils, causer, se taire, expliquer, parler bas, se sourire pour faire encore moins de bruit, peut-être se prendre la main, f/est une ruche-, on fait du miel.
— On jouait ce soir-là , à la Porte-Saint-Martin, la TourdeNesle.
— Ah ! c'est M. Bocage, s'écria tout à coup la grisctte, en voyant le célèbre acteur; il me plaît; il est fort bien; comme il met de Texpression dans tout ce qu'il dit. Il est encore très-jeune, n'est-ce pas? Mais regardez donc, il est admirable!
Les acteurs ont été de tout temps les rivaux que les femmes, même celles qui ne sont pas grisettes, opposent, sans avoir l'air d'y mettre de la méchanceté, aux hommes dont elles sont aimées.
— Mais oui, bégaya Ervasy, il Joue avec chaleur. Vous vous enthousiasmez vite.
— Est-ce qu'on s'enthousiasme doucement? demanda naïvement Reine.
Comme Pacte finissait, elle dit :
— Il fait chaud ici. N'avez-vous pas soif?
— Prendriez-vous une limonade?
— Assez volontiers, répondit Reine.
212 LSS VBNDANGBS.
Il est de coutume établie qu'une grisettc mange au spectacle autant qu'elle s'amuse. Au premier acte Reine prit une limonade, au second une groseille, au quatrième une glace.
Qu'on ne demande pas si Ervasy fut ravi en voyant cette jeune fille rire, pleurer, frémir, manger des gàteaui, applaudir, s'élancer hors de la loge et avoir peur de gâter sa robe de trente-cinq francs.
— Tu es charmant! lui dit-elle, dans un moment où l'ivresse du spectacle faisait sur elle l'effet du vin de Champagne. Tu es cbarmant ! — Va m'acheter deux sous de galette au Gymnase.
Ervasy, qui ne redoutait plus la délation du grand jour, courut à toutes jambes, chercher, à Reine, de la fameuse galette du Gymnase. Il en mangea avec elle dans un coin de la loge, et rien ne lui avait jamais paru si exquis.
Cette soirée de bonheur se termina comme se terminent, à Paris, toutes les soirées de ce genre, c'est-à-dire par une pluie battante. On rentra en flacre au faubourg Saint-llunoré. Et Reine fut flère d'apprendre aux gens du premier, au portier et à la fruitière, qu'elle revenait en voiture.
La révolution s'était largement opérée dans le moral d'Ervasy. Malgré la pluie, il gagna à pied son hôtel. La joie est pleine de fantaisies.
Rentré dans son appartement, Ervasy se mit à jouer do la flûte. Depuis quatorze ans il n'en avait joué.
Mon pauvre mari est devenu fou î s'écria madame Rrvasy, en s'assurant que c'était bien $^on mari qui cxrcul.iit I un vieux solo sur la flûte. j
LB PLI38 BBAU RÊVK D*UN MILLIONNAiaP. 213
Dauphin, le chasseur de M. Ervasy, fut introduit chez le prince, dans un hôtel de la rue de l*Université. Trèsfamilier, comme le sont tous les grands seigneurs, quand ils espèrent tirer parti de la familiarité, le prince le reçut dans une salle basse donnant sur le jardin de Thùtel.
— Vous savez, dil-il au chasseur, respectueusement debout devant lui, les conditions auxquelles Je désire attacher un chasseur à ma personne?
— Oui, monseigneur, et ces conditions me oonviennent.
— Dans quelle maison êtes-vous en ce moment ?
— Chez M. Ervasy, banqaksr, faubourg Saint-Honoré.
— Je le connais beaucoup, répliqua le prince, qui ne voulait pas, si, par impossible, Dauphin se souvenait do l'avoir vu chez M. Ervasy, paraître d'abord s'entourer de mystère.
— Vos gages sont-ils satisfaisants?
— Très-beaux, monseigneur.
— Vous traite-t-on avec douceur, avec bienveillance?
— Je n'ai qu'à me louer de la bonté de mes maîtres. Le prince parut réfléchir un instant.
— En vérité, reprit le prince, il m'est pénible de vous détacher d'une maison dont vous n'avez qu'à vous louer. J'hésite.
Le chasseur se repentit d'avoir rendu unejustice si complète à ses maîtres ; il chercha aussitôt à réparer le mal.
— Je suis bien, sans doute, repril-il, cependant j'ai sou-
vent à supporter la mauvaise humeur de monsieur, il a un caractère incompréhensible. Il gronde pour rien, il est toujours malade, change de volonté à chaque instant, fait atteler et dételer dans la même minute; il nous oblige à Fattendre quelquefois jusqu'à deux heures après minuit.
— Ces caprices sont fort excusables dans un homme malade, interrompit le prince; mais madame ne vous donne aucun sujet de plainte.
— Madame a aussi ses lunes.
— Caprices charmants, légers, dit le prince, caprices d'une femme adorée de son mari.
— Je ne sais pas s'il fadore la nuit, pour ne parler que de ce que je connais, répliqua le chasseur, mais le jour il ne fait guère attention à elle.
— La plupart des ménages parisiens en sont là, monsieur Dauphin, dit le prince; d'ailleurs madame a des goûts que M. Ervasy n'a pas le temps de parlager. Rendre des visiles, recevoir, aller au bal, au spectacle.
— Madame, c'est un faif , continua Dauphin, aime beaucoup le spectacle, je le sais, moi qui l'accompagne toujours.
— Vous plaindrez-vous encore de cela? Voyons, monsieur Dauphin.
— Ce n'est pas pour me plaindre que je le dis, monseigneur.
— Vous seriez fort injuste, convenez-en.
— D'autant plus, ajouta l'interlocuteur du prince, que madame me fait quelquefois l'honneur de me parler au spectacle; elle me demande mon avis sur telle pièce, sur tel acteur.
LB PLUS BEAU RÊVB D*UIf MlLLIONffAlRB. 215
— Mais c'est très-bien, dit le prince, en jetant la sonde dans Tabline de cet imbécile. Ah! madame cause ainsi amicalement avec vous: — c'est vous croire digne de cette estime. Une pareille conflance prouve que vous ne resteriez pas longtemps auprès d'elle comme simple domestique.
Dauphin ne laissa voir sur son visage aucune expression de surprise à ces premiers coups de pioche donnés à ses pieds par le prince, son futur maître, dans le but de tracer autour de sa discrétion une première tranchée.
Est-ce fatuité, niaiserie, se demanda le prince. Allons plus avant.
— Oui, plus j'y songe, monsieur Dauphin, reprit-il, plus j'éprouve des scrupules à priver une honorable maison de Paris des services d'un excellent sujet comme vous. Les bontés de madame Ervasy sont la preuve de la considération dont vous jouissez auprès d'elle particulièrement* Vous-même perdriez beaucoup en la quittant ; car, comme je viens de vous le dire, il est hors de doute que vous remplirez bientôt d'autres fonctions dans Thôtel. Elle a su vous distinguer; son choix n'est pas indifférent ; il s'explique, il se justifie. Profitez; sachez profiter d'une occasion si favorablC) si rare; hâtez votre fortune : on est parti dei plus bas pour aller bien haut.
-- Je crois, dit Dauphin entrepris comme quelqu'un qui aurait écouté un discours dans une langue étrangère et qui afficherait un embarras exactement semblable à la modestie, je crois,^ monseigneur, que je ne fais pas votre affaire.
— Pardon, reprit le prince; c'est que vous la faites trop bien. Je veux vous avoir, mais non pas vous enlever;
216 LES YENDAKCeS,
Dauphin sourit ù cette boulTée dVncens, au milieu do laquelle il ne vit pas beaucoup plus clair.
Si c*est excès d^esprit, se dit le prince, qui en doutait fort, je ne risque rien, il me rendra la main; si c*esl de la stupidité je risque encore moins.
— Jugez vous-même, monsieur Dauphin, reprit-il <, dan$ quel embarras vous me mettriez, dans quelle position vous vous placeriez vous-même, si madame Ervasy s'opposait ouvertement à ce que vous sortissiez de chez elle : oo s'attache aui personnes dans toutes les conditions. 1^ vôtre n'exclut aucune affection profonde,' sincère, élevée.
Le prince s'arrêta; la mine touchait aux parties vives. Dauphin baissa la tête.
J*ai deviné, se dit le prince; la place est à moi. Il faut qu'on capitule : sonnons l'assaut.
— Puisque décidément monseigneur ne veut pas de mes services, répliqua Dauphin, je lui demande pardou de l'avoir dérangé.
Dauphin se disposa à sortir.
Que de finesse, ou que de bêtise, réfléchit le prince; je n'ai pu rien en tirer.
— Non, restez, monsieur Dauphin, s'écria-t-îl ; j'ai mieux à vous dire. Vous ne quitterez pas la maison Ervasy, et vous passerez pourtant à mon service. Je vous prends; mais, ne pouvant vous emmener avec moi dans mon voyage, qui doit durer un an, je vous laisserai à Paris. On vous payera régulièrement cinq cents francs par mois jusqu'à mon retour; et à mon retour, je vous attacherai entièrement a ma personne. Ainsi tout se concilie :
LE PLU3 BBAU RRVB d'uN MILLIOMNAISB. 217
VOS devoirs envers de bons maUres, et votre désir de passer à mon service.
— Voilà le denier qui règle nos engagements, ajouta le prince en offrant un billet de banque de 500 francs à rémerveillé Dauphin.
— Mais, monseigneur, dit le chasseur, que ferai-je pour mériter cette preuve de générosité?
— Vous taire sur nos conventions, afin de ne pas me compromettre auprès d*un honorable banquier comme M. Ervasy, que J'affligerai toujours assez dans un an en le privant de vos bons offices.
— Quant à cela, monseigneur, soyez parfaitement tran* quille. Je suis la discrétion même. Je verrais les choses du monde les plus extraordinaires que je ne dirais rien. Au fond vous avez raison, mon prince, il ne faudrait pas faire de la peioe à un brave homme comme H. Ervasy.
— Mettez ceci dans votre poche, conseilla le prince à Dauphin, qui prit le billet de banque.
— Oui, Dauphin. La simple probité commande d'avoir des égards envers ceui qui prennent nos intérêts.
— Maintenant j'ai peur de le faire trop bête, réfléchit le prince. Il vient de m'échapper une étrange naïveté.
— D'autant plus, reprit Dauphin, que ce bon M. Ervasy s'en va par un mauvais chemin depuis quelque temps.
— Oui, il ne Jouit pas d'une bonne santé.
— Elle est fort mauvaise, monseigneur, sa santé.
— Quel est son mal?
— Qui le sait !
— Pourquoi ne s'entoure-t-il pas, riche comme il
218 LES YENDANGB8.
est de tou8 les genres de distraction ? Il y a le spectacle, les voyages, les procès...
— La boisson, ajouta Dauphin.
— Certaines inclinations de fantaisie, poursaivit le prince.
— Comme qui dirait les femmes, s'écria Dauphin en riant..
— Eh oui. Dauphin.
— Ce serait une idée à lui donner.
— Et cette idée le sauverait peut-être, dit le prinoe.
— Si je savais... Et puisque vous Taimez tant, monseigneur...
— Lui inspirer cette idée. Dauphin, est chose délicate. Auparavant il conviendrait de Tétudier, de le suivre de près, de savoir où il va : c'est indispensable. Par exemple, s*il était dévot, puisque tu dis qu'il fait des absences dont on ne sait pas le motif, il faudrait se garder de tenter un pareil projet.
— Je saurai tout, et je vous dirai tout, monseigneur.
— Pourquoi me rapporter? ce n'est pas nécessaire, fl s'agit de la précieuse santé de M. Ervasy et non de satisfaire ma curiosité.
— Une santé bien chancelante, monseigneur.
— Alors vite à l'œuvre, Dauphin*
— Dès ce soir, monseigneur.
— Je t'y engage, Dauphin, dit le prince, qui tutoyait son chasseur depuis qu'il était passé à son service.
— Mais surtout le plus grand silence.
— Monseigneur, je vous le jure*
^ Tu forais mourir M. Ervasy si tu avais l'imprudence,